QUESTION DE POLITESSE (plaidoyer)

Tu peux me passer le ketchup ?

S’il te plaît !

Quoi ?

Maman, dis « s’il te plaît » quand tu demandes quelque chose.

Grrr… Ok, s’il te plaît, tu peux me passer le ketchup…

Merci !

Ah oui pardon, merci chérie.

« Hum… Quand est-ce qu’autour de cette table, une question qui commence par « peux-tu » n’a-t-elle plus été légitime ? Est-ce que je suis irrespectueuse si je ne dis pas « s’il te plaît » à chacune de mes demandes et si j’oublie de répondre « merci » 

Les autres ne sont guère plus révérencieux que moi en se servant tout seuls. Quid de leurs manières lorsqu’ils attrapent le ketchup sans s’excuser de passer leur bras devant mon nez ? Et que dire de leur façon de réclamer ce dont ils ont besoin alors qu’ils se remplissent la panse à grands coups de slurp ou discutent la bouche pleine ? Qu’ils disent nonchalamment « Tu peux m’filer le ketchup ch’teplaît », ou tout simplement « file-moi le ketchup… »

Hum… Quand est-ce que ma fille est devenue ma mère ? Quand a-t-elle décidé qu’elle devait me reprendre devant les autres et refaire mon éducation lorsque tout le monde était présent ? Je ne suis plus une enfant, ni elle non plus d’ailleurs. C’est une jeune femme maintenant, et question « bonnes manières », les jeux sont faits à son niveau. Elle est d’ailleurs plutôt bien élevée. Je dois reconnaître que j’ai pas mal fait mon job au niveau éducation. Je la trouve « top moumoute » jusqu’à ce qu’elle s’énerve et néglige toutes les règles de bienséance… Comme beaucoup en ce bas monde… 

Quant à moi, je suis arrivée à l’âge où si l’on ne s’exprime pas comme un charretier, on nous laisse causer comme on en a l’habitude, si tant est que notre langage sonne à peu près normalement, n’offusque pas quelques oreilles chastes, ne provoque pas de rires moqueurs, ne désespère pas les gens cultivés ou ne fasse pas fuir les bien-pensants.

Que répondre à de telles remarques devant mes proches ? Que n’ai-je pas dit parfaitement pour que cela doive absolument être reformulé sur le ton du reproche ? Et qui d’autre se soucie de mes adjonctions de politesse ? Je me pense respectueuse et plutôt courtoise. Personne ne m’avait jamais fait la remarque avant que ma fille ne décide que je devais refleurir mes paroles en public.

Qu’est-ce qui lui prend tout à coup ? A-t-elle l’intention de faire de moi une grande oratrice, ou simplement une mère qui ne lui tapera pas la honte devant ses potes ? De quelles natures sont ses projets ? Qu’a-t-elle en tête ? Veut-elle que je sois mieux que bien ? Le fait-elle pour moi, pour elle, ou sinon, pour qui et pourquoi ? Veut-elle que je sois comme un poisson dans l’eau parmi les grands de ce monde, que je m’exprimasse comme il l’eut fallu avec la haute société ? Quelles sont ses ambitions à mon sujet quand les expressions d’autrui ne la font pas intervenir ni même tressaillir ? 

Pourtant, moi quand j’écoute leur manière de s’exprimer ; ce savant et pas toujours très heureux mélange entre l’argot de Louis Jouvet dans l’Hôtel du Nord, le verlan des années 80, le langage de banlieue, et la verve à la Lino Ventura dans les Tontons Flingueurs, ben, j’ai les esgourdes qui saignent un peu. Et puis, tiens, parlons-en de ces gros mots qui sont passés dans le langage commun et que plus personne ne relève.

Fais ch… J’arrive pas à l’ouvrir ce put… de pot de cornichons.

Etqu’estceàdire des travaux ménagers consciencieusement exécutés tous les jours que Dieu fait sans jamais recevoir en retour de « Merci »  ou quoi que ce soit dans le genre ? Certes, je n’attends pas de «  Bravo ! Hip hip hourra ! » pour avoir débarrassé, astiqué, balayé, repassé, etc. Toutefois, de temps en temps, même un simple « Peux-tu faire la vaisselle ? », ou « ça ne te dérangerait pas de faire MA vaisselle, même si j’admets que c’est pénible ? », me serait fort agréable. Entendre un « merci de l’avoir fait », me ferait aussi du bien. Et ce ne sont pas quelques encouragements et des remerciements qui changeraient ma manière d’être. Pas plus que ça ne me donnerait davantage de pouvoirs et de privilèges pour revendiquer mes droits. Non. Impératifs familiaux obligent, ancrés dans mon esprit féminin, je ne renchérirais pas sur  » Dis donc, toi qui viens de te remplir l’estomac et qui me poses tes assiettes en vrac dans l’évier, un « s’il te plaît, tu pourrais faire la vaisselle parce que moi, j’ai besoin de digérer et je n’ai franchement pas envie de plonger les mains dans l’eau crasseuse, ça t’écorcherais pas ! « 

Non. Il est certain qu’une fois ma besogne épanouissante et enrichissante achevée (lol), je n’ajouterais pas avec le nez pincé « et on dit merci qui ??? pour ce que je viens de m’enquiquiner à faire, parce que que tout à l’heure, everybody RE-mange dans de la vaisselle propre ? » « Hein ? Merci mon chien !!! » Non, la normalité, l’habitude doublée de l’ordinaire, veut que j’exécute, année après année et avec le sourire siouplait, ce que mon identité de femme adjointe à celle de mère, accessoirement de belle-mère, m’a conduite à faire naturellement, et que j’ai accompli sans longtemps me poser de questions existentielles ou féministes quant au juste partage des tâches, eu égards à la dînette et au joli balai rose reçu par le papa Noël, l’année de mes huit ans.

En femme digne de ce nom, je fais ma part sans trop me rebeller, mais NON, je ne suis pas née avec le gène sacrifice pour les autres ! Non, je ne suis pas estampillée Bonne maman comme sur les pots de confiture, avec langage châtié obligatoire, avec pudeur et sagesse de circonstances (en ingrédients nécessaires et indispensables au vu de la raisonnabilité de mon âge mûr), avec services à toute heure, taxi sans broncher, banque 24/24 avec des  « s’il te plaît, merci » dont je n’entends pas toujours la douce résonnance.

Alors flûte ! Je m’excuse, mais au nom des femmes qui en ont ASSEZ de toujours devoir paraître, faire, se soumettre et se taire, je dis flûte ! Ras le plumeau de devoir TOUJOURS et ENCORE être de bonnes et parfaites petites femmes d’intérieur qu’il neige, qu’il vente, que la maladie nous torde en deux ou que la fatigue nous fasse ployer ! Moi aussi j’ai envie de me vautrer n’importe comment dans le canapé du salon en me gavant de paquets de chips. Moi aussi j’ai envie de rester devant le téléviseur en me fichant pas mal de qui doit préparer le repas. Moi aussi j’ai envie d’avoir le droit de m’irriter parce que vos comportements m’exaspèrent sans qu’on me fasse les gros yeux et qu’on m’envoie me calmer au-dehors.

Et puis, qui a décrété que les hommes avaient le droit de hausser le ton, voire même qu’ils en avaient quelquefois le devoir pour montrer qui porte le pantalon dans cette BARAQUE non mais !? 

Qui a déterminé que l’homme peut manger à sa faim, alors qu’une femme ne doit surtout pas se gaver et faire attention à ne pas grossir parce que la concurrence est rude, et que même passée la cinquantaine, elle doit encore s’imposer des régimes à cause du démon de midi qui rôde encore dans les parages ? 

Qui a pensé que l’homme aux tempes blanches était séduisant et que sa bedaine était sympathique, alors qu’une femme ne devait pas laisser le poids des ans déformer son corps et affaisser les traits de son visage ? Preuve en est que si l’on tape le mot FEMME sur internet, s’affichent des quantités astronomiques de pin-up dénudées, et qu’au mot HOMME, Google nous montre des mecs lambdas, des types basiques qu’on peut croiser au coin de la rue. Alors oui, j’ai aimé et j’aime toujours être une mère pas toujours cool, mais présente, même si perdue de temps à autre dans ses pensées, attentive parfois, pas suffisamment en y songeant, relativement prévenante et plutôt compréhensive, mais je suis aussi MOI. Je suis cette femme de convictions qui a du mal avec le grand théâtre de la vie dans lequel chacun joue et doit tenir un rôle conventionnel et culturel.

Alors oui ! Flûte à l’hypocrisie ! Je veux être moi ! Et qu’importe qu’on me trouve originale, un peu trop rêveuse, impulsive et difficile à cerner ! Je suis MOI avec mes coups de gueule, mes énervements, mes moments de fainéantise aigüe, mes périodes de solitude et tous mes fantasmes d’écritures. Parlons-en justement, car même si j’ai cinquante ans et quelques nuances de gris…, un bagage intellect pas des plus méritants et pas vraiment de prédisposition littéraire, j’ai envie de devenir un artisan des mots. Je rêve de m’enfermer des jours entiers avec du café, des gâteaux, du chocolat noir, des bougies, un ordinateur, des feuilles blanches et de beaux crayons, puis me vautrer dans un lit douillet plein d’oreillers pour noircir des pages à la plume, me transposer dans la peau d’un gothique ou d’un chat né sans pattes, et m’envoler vers d’autres lieux.

Oui, je voudrais être l’auteur de belles histoires. Et même si mon passé, ma nature, mon environnement, ma personnalité, mes expériences, mes humbles compétences et la case dans laquelle on m’a mise et dans laquelle je me suis enfermée, me rattachent à une condition de mère, de sœur et d’amie qui doit se comporter selon ce qui se doit, selon ce qu’on espère et selon ce que l’on croit savoir d’elle, j’aimerais qu’un de ces jours prochains on admette enfin mes différences, qu’on me permette de me réaliser sans me pointer du doigt ou se désespérer de ma démission à la place qu’on m’a attribuée d’office…

By Christi’n

2 commentaires sur “QUESTION DE POLITESSE (plaidoyer)

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  1. Bravo et bien dit!🏆💯🏆 Pourquoi faire semblant d’être parfaite quand on n’a qu’une seule envie, être soi-même. Je pensais être la seule à trouver toutes ces restrictions hypocrites et injustes. Je caresse les mêmes rêves, écrire et être moi sans me soucier des attentes des autres. Je pense qu’on le mérite bien.🕊🌹💝💯🤗🔥

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