— Inclinons-nous devant la Lumière infinie du néant ! commande celle qui se prosterne devant l’imposant volatile.
Son geste est imité par l’assemblée, qui se courbe en signe d’obéissance et de vénération. Le corbeau, satisfait de la dévotion qui lui est montrée, délaisse l’autel et s’envole, rasant les voûtes de pierre et laissant croire qu’il quitte les lieux. En réalité, il se dérobe à la vue de tous, et se cache derrière une colonne de marbre pour abandonner sa forme aviaire et prendre une apparence d’homme à la peau foncée. L’incarnation du Mal a fait le déplacement en personne. Alors que l’assistance, frappée d’effroi et de révérence, reste prosternée, la créature les espionne. Manifestation physique du pouvoir sombre invoqué par cette réunion d’adorateurs, il a des braises ardentes à la place des pupilles, des ailes de chiroptères et deux cornes de bouc enfoncées dans son front cerné d’une bande de feu.
Ha-Shatan observe la scène de ses yeux flamboyants, savourant le spectacle de ces humains qui le vénèrent aveuglément. Leur dévotion sans faille lui procure une satisfaction morbide. Il a un ricanement silencieux et méprisant destiné à ce rassemblement d’individus qui croient bêtement en leur importance et se targuent de leurs connaissances des ténèbres.
« Naïf troupeau d’ignorants, crédules et suffisants, persifle-t-il dans sa barbiche. Continuez donc de vous prosterner devant moi, de m’offrir des libations et des holocaustes. Continuez à servir mes intérêts, tas d’imbéciles incultes que vous êtes… Si vous imaginez trouver un tapis rouge le jour de votre expiration, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Espèces d’ignares aveuglés par vos propres convoitises, incapables de voir votre misérable condition, ni même d’imaginer votre sombre destin dans le feu éternel. »
Il contemple avec morgue cette réunion d’hommes et de femmes qui se croient maîtres de leur destin et maîtres du monde. Pour lui, ils ne sont que des pions insignifiants dans un jeu dont ils ignorent les règles et qu’il utilise à sa guise avec une facilité déconcertante.
« Vous n’êtes rien d’autre que des marionnettes dont les fils sont entre mes mains. Il est tellement simple de manipuler vos pathétiques cerveaux d’humains à l’intelligence limitée pour semer la désolation et la discorde sur cette Terre, pour corrompre un maximum d’âmes et en faire les prochains damnés. Tsss… Un jeu d’enfant ! »
Parfaitement dissimulé, Ha-Shatan écoute les incantations, les prières, les appels emportés de ses adorateurs. Il se délecte de leur adoration, tout en nourrissant un profond mépris pour leur ignorance et leur vanité.
« Vous pensez me connaître, mais vous ne faites qu’effleurer la surface de l’abîme, poursuit-il dans son dialogue intérieur, un sourire vicieux sur les lèvres. Vous ne savez rien de ma nature profonde et véritable. Vous vous méprenez grandement sur mon compte, bande de ramollis du bulbe ! Je suis sans pitié ni conscience, et je n’ai que faire de vos pactes d’alliance. »
Chaque mot dans son esprit est chargé de venin, chaque syllabe est une dague empoisonnée.
« Ignobles porcs, misérables créatures de chair et de sang, élevées par le Créateur au-dessus des anges, je vous méprise, je vous hais. À mes yeux, vous n’êtes que de vulgaires rampants, des cloportes que je broie et réduis en poussière sous mon sabot. Âmes perfides du bon Papa, vous espériez obtenir récompense pour vos servitudes envers moi, vous rêviez d’une place de choix dans l’au-delà… Tsss… Vous vous illusionnez… »
Son regard est un abîme insondable de noirceur où n’existe aucune trace de compassion. Chaque pli de son sourire vicieux raconte l’histoire de millénaires de tromperies et de manipulations, de souffrances infligées et de désespoirs semés.
« Vous pensez qu’en me servant, vous accèderez au pouvoir, à la gloire et à la suprématie. Mais ce que vous obtiendrez, c’est l’éternelle damnation, une place à mes côtés dans l’abîme sans fond de la perdition. Pauvres fous ! Vous croyez que votre destin différera de celui des âmes que vous me sacrifiez, mais vous partagerez la même condition que celles que vous me livrez sur un plateau d’argent. ».
Ses lèvres s’étirent en un cruel rictus. Il savoure ces moments, qui lui sont dédiés et renforcent sa puissance
« Petits vermisseaux sans envergure, continuez donc de m’adorer, puisque assurément, le jour viendra où nous serons réunis pour toujours dans le trou que le Père céleste a préparé d’avance. Chaque genou plié, chaque offrande faite en mon nom, vous lie un peu plus à votre propre destruction, à votre propre damnation. Ma fin est proche et connue, certes, mais la vôtre s’en vient aussi, et bientôt, nous partagerons le même destin. En attendant… »


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