LA TRIBU DES BLANCHES (fantasy)

CHAPITRE 1

Je m’appelle Ambretusse. Je suis une asmounie de la tribu des Blanches et je m’apprête à quitter pour toujours mon camp et mon peuple pour rechercher Kèmtusse, ma mère naturelle.

Cela fait plus de cinq mias ans que j’ai ce projet en tête, mais ces deux derniers mias ans, c’était devenu une obsession. La nuit, le jour, je ne pensais plus qu’à cela, et malgré ma peur de l’inconnu, des peuplades à affronter sur ma route et des contrées à traverser, je devais le faire.

En quête de mes origines, de mes racines, de réponses à mes questions existentielles, rien n’avait plus d’importance que de chercher Kèmtusse, de savoir qui elle était, où elle vivait et si elle était toujours en vie. De plus, malgré l’affection de mes sœurs Blanches, malgré leur entraide au quotidien, malgré leur indéfectible soutien et leur compréhension, j’avais grandi avec un sentiment de grande solitude. Toujours entourée, évoluant au milieu d’une communauté soudée et aimante, j’avais un vide intérieur qui m’empêchait d’être heureuse. Au fil des mias, le manque affectif et le besoin charnel de connaître Kèmtusse, étaient passés de pressant à oppressant. De la sorte, pour continuer à avancer et trouver la paix, il me fallait retrouver celle qui m’avait enfanté.

Ce but, ce plan, était mon objectif numéro un !

Jusqu’à la mort, et jusqu’aux confins de la terre que je ne connaissais pas et dont j’ignorais la superficie, je chercherai ma mère. Quoi qu’il m’en coûte, je retrouverais celle qui m’avait donné la vie et qui, comme toutes les autres génitrices avant elle et comme toutes celles qui le deviendront après elle, doivent quitter la communauté au jour de l’enfantement avec la langue coupée et les bras mutilés pour ne pas divulguer notre position à l’extérieur, et ce, même sous la torture.

CHAPITRE 2

Décidée, je l’étais ! Oui, même si je devais y laisser la vie, je ne reculerais pas, je ne changerai pas d’avis. Dans mon esprit, c’était clair ! Ma recherche ne finirait qu’au jour de ma rencontre avec Kèmtusse, morte ou vive !

De ce projet, je n’en avais parlé à personne, car en divulguer un seul mot, même aux meilleures de mes sœurs, eut été trop dangereux. Avertie depuis toute petite que le sacrifice d’une sœur valait mieux que la mise en danger de l’ensemble des filles, je savais que pour la sécurité des Blanches, tout aurait été tenté pour me dissuader et m’empêcher de partir, jusqu’à me mettre à mort dans mon obstination.

Je connaissais nos règles, et elles étaient strictes à bon escient, car en dépendait notre survie depuis des centaines de mias. Notre communauté n’était ni cruelle, ni sanguinaire. Devoir tuer l’une des nôtres était l’acte le plus difficile à envisager et le plus terrible à exécuter, et c’était l’option ultime. Pour la sécurité générale, la désobéissance et la mutinerie n’étaient pas permises. Depuis la nuit des temps, la sentence pour les rebelles et les réfractaires était sévère et définitive afin de garantir la protection de toutes, et ne pas risquer qu’une Blanche ne nous trahisse, change de camp et ne nous mette en péril.

Peu de mes sœurs, dans les générations précédentes, avaient osé franchir les limites de notre territoire et s’aventurer en terre inconnue. Et celles qui l’avaient fait à l’insu des autres n’étaient jamais réapparues, car exclues pour avoir enfreint nos règles de sécurité. Bien sûr, il y avait des exceptions, puisque les éclaireuses étaient habilitées à sortir pour espionner les alentours. Mais celles-ci de nos sœurs étaient fiables, choisies pour leur droiture, conditionnées pour notre survivance et entrainées physiquement et mentalement pour cette mission d’exploration et de renseignement.

Dès lors, en choisissant de poser un seul pied hors du camp, je savais que pour moi, ce serait un aller sans retour. J’avais conscience que plus jamais je ne reverrais la horde de mes sœurs, car bannie d’office. Dans ce contexte de non-retour en arrière, il était complètement fou de quitter la tribu des Blanches, car de l’autre côté de nos frontières de pierres protectrices, le danger était partout et j’avancerais en territoire ignoré.

CHAPITRE 3

Par-delà les terres feuillues qui m’avaient vu grandir, j’étais informée de peuplades ennemies dont j’ignorais le fonctionnement, la position, les coutumes et le degré de cruauté. En réalité, je ne connaissais que les Brunis, mais de source sûre, les messagères renseignées par les éclaireuses avaient parlé d’autres tribus qui m’apparaissaient tout aussi dangereuses. Féroces et haut de quinze décas pieds, certaines vivaient en arrière des rocs du Plandark et, selon les rumeurs, elles se tenaient en embuscade dès les portes du Koldom franchies et se nourrissaient de chair humaine.

Chez nous, les messagères ont le devoir de décrire les expériences des sœurs éclaireuses missionnées par le passé pour aller explorer au-delà d’ici et voir s’il serait possible de s’établir sur une terre plus riche et bien mieux protégée que la nôtre. La tâche est risquée et les messagères qui l’acceptent sont braves. Ainsi, tous les cinq mias, douze sœurs courageuses s’attellent à cette mission et partent espionner le pays des jours, des semaines durant. Lorsqu’elles ont suffisamment d’éléments à transmettre, elles réintègrent notre camp avant la fin de leur clarté, sinon elles ne peuvent plus revenir parmi nous et doivent se débrouiller pour survivre à l’extérieur (1).

Il y a quelques mias, selon les dires des éclaireuses revenues au camp, six parmi les douze faisant parties de la même délégation, se seraient détachées du groupe pour aller prospecter plus loin que prévu et n’auraient plus donné signe de vie. Sans nouvelles d’elles, après des jours d’attente cachées, les éclaireuses restantes étaient certaines qu’elles étaient prisonnières ou déjà mortes. De plus, pour certaines, l’heure de l’âge nubile s’approchant et rendant impossible leur réintégration dans le camp, elles n’avaient pu attendre plus longtemps. Après quarante jours, elles étaient donc rentrées à six au lieu de douze et avaient dit avoir découvert une terre fertile où coulait le lait et le miel, puis précisé avec effroi qu’elle était habitée de géants terrifiants, apparaissant impossibles à vaincre, à contrer et à chasser, même avec l’aide des Bledards (2).

De cet endroit, elles avaient rapporté de beaux fruits juteux. Et pour notre tribu, qui ne mangeait que des cailles et du blé noir récolté pour faire du pain et des galettes, ces fruits étaient attirants, très appétissants. Dans l’excitation du moment, certaines sœurs s’étaient senties poussées des ailes et se voyaient déjà conquérir ce pays de cocagne, mais les éclaireuses les en avaient vite découragées. Selon elles, c’était peine perdue. Les habitants étaient beaucoup trop forts. Nous étions comme des sauterelles en comparaison de ces géants qui les auraient décimées en peu de temps. C’est alors que mes sœurs avaient beaucoup pleuré et crié qu’elles voulaient partir d’ici, qu’elles n’en pouvaient plus de cette vie faite de privations et d’agressions répétées, mais la cheffe de l’époque avait rajouté que subir ici, valait mieux que de perdre la vie et de mourir au combat. Puis, elle avait rappelé qu’à l’intérieur de notre camp, nous avions un devoir de transmission de notre savoir de l’extérieur pour nous et pour d’autres, et qu’en tant que Blanches de la race des asmounie, notre destruction génèrerait celle de toute notre espèce.

Les Bledards nous assurent une relative sécurité, même si une fois par an, à date aléatoire et après avoir mis à mal nos défenses, les Brunis envahissent le camp et soumettent de force les sœurs signalées, par notre sœur principale au chef des Brunis. C’est bien malgré elle qu’il lui faut désigner celles qui, sous leurs voiles (3), atteindront la fin de leur clarté l’année suivante et doivent être fécondées pour la continuité de notre communauté. Ceci, afin de sauvegarder les plus jeunes d’entre nous. C’est d’ailleurs de cette  manière brutale que Kèmtusse est tombée enceinte de moi, et c’est le sort que je subirai d’ici quelques mias (4).

******

(1) Voici encore une dure loi de notre communauté. Une loi dont j’ignore l’origine et l’utilité, et dont les Blanches n’apprennent les raisons et la signification qu’au jour de l’enfantement d’une fille, puisqu’aucune de nous n’avait jamais mis au monde un garçon, du moins pas à ma connaissance…

(2) Seule présence masculine parmi nous, les Bledards sont des sentinelles eunuques à la peau de cuir tannée, au front large, à la musculature impressionnante et de la taille de deux Blanches, qui montent nos chevaux de guerre, les dressent pour l’attaque et la protection de nos lignes, et représentent notre armée.

(3) Chez les asmounie, les voiles qui nous couvrent de la tête aux pieds sont obligatoires. Ils sont comme une séparation, une protection et nous cachent du regard des autres, mais surtout du regard primaire des hommes que nous considérons comme nos principaux adversaires.

(4) De la petite enfance jusqu’à l’âge des ténèbres, les Blanches sont tenues de se cacher sous des draps de lin fin blanc du regard des Brunis, une tribu d’hommes rustres et sauvages, qui forcent les murailles du camp pour posséder les sœurs et faire d’elles des génitrices.

CHAPITRE 4

Mes sœurs, plus âgées, avaient eu connaissance de vive-voix de tous les détails de ce périple des douze éclaireuses revenues à six, tandis qu’il me fallait m’appuyer sur d’anciens récits transmis par mes sœurs messagères. Des récits que je considérais comme parole de vérité et avaient impacté mon esprit, au point de m’imaginer un monde encore plus redoutable que celui raconté.

Depuis l’enfance, les messagères transmettaient de génération en génération à leurs sœurs, des histoires de sauvagerie, de tuerie, de barbarie par-delà notre domaine et attribuées aux tribus proches ou lointaines. Dans ma génération, pas une sœur ne s’était physiquement mesurée à ces peuplades et les messagères ne faisaient donc que communiquer ce qu’elles avaient entendu. Dès l’âge de cinq mias, les petites étaient informées, puis elles l’étaient à nouveau et de manière plus détaillée tous les trois mias. Dès lors, même si j’étais déterminée à retrouver ma génitrice, j’appréhendais ce que j’allais trouver sur mon chemin. Et même si j’avancerais prudemment comme un serpent et que je resterais simple comme une colombe, j’allais me battre comme une lionne.

En ce sens, je m’étais physiquement préparée avec les éclaireuses en prétextant vouloir défendre le camp en cas d’assaut des Brunis. Oui ! Même si j’allais faire au mieux pour m’en sortir, je m’attendais aussi au pire, à y laisser la vie. Je pensais aussi au risque pour moi d’errer sans fin et de ne jamais retrouver Kèmtusse, peut-être déjà morte…

CHAPITRE 5

Parmi les asmounie, il y a les Écarlates et les Indigos. Bien que ne les côtoyant qu’une fois la lune en arc, nous les connaissions. Natives de la même contrée, nous avions toutefois des différences de langage, nos coutumes n’étaient pas tout à fait semblables, et les couleurs et formes de nos voiles nous différenciaient.

Les Écarlates vivent à une décanonètre de notre camp. Comme leur nom l’indique, leurs voiles et leurs bures sont de couleur rouge. Et alors que seuls notre nez et notre bouche sont cachés par nos voiles, ceux des Écarlates recouvrent aussi leur chevelure. Ainsi, d’elles on ne distingue que les yeux. Tout comme nous, les Écarlates subissent aussi les assauts des Brunis. Je ne connais pas véritablement leurs coutumes, mais j’ai entendu dire qu’elles vivaient davantage en vase clos et qu’aucune d’entre elles, n’était missionnée à l’extérieur. Chez elles, pas d’éclaireuses, ni de messagères mais seulement des aspirantes, des supérieures et une sœur à l’autorité absolue sur toutes les autres au titre d’abbesse,

Les Écarlates vivent recluses. Elles dénoncent et s’opposent à toutes formes de violence. Pour soumettre ses sœurs et tuer dans l’œuf toute rébellion, l’abbesse les amène à méditer sur leurs fautes, des semaines, des mois durant, dans une sorte de refuge duquel elles ne peuvent sortir.

Les Écarlates sont des contemplatives, lorsque nous sommes plus actives, même si nous le sommes bien moins que les Indigos. En ce qui concerne l’avenir de leurs génitrices, je le connais pas, mais je l’imagine plus clément que le nôtre. Je me dis que les mères sont peut-être rassemblées dans un lieu autre où elles sont protégées, et qu’elles ne doivent pas endurer l’errance et la mutilation que nous imposons aux nôtres. Ceci est une supposition, car lors de nos rencontres à la lune en arc, il nous est interdit d’échanger sur nos coutumes respectives. Et il en est de même avec les Indigos dont je ne connais pas les habitudes précises, mais seulement les pratiques générales qui consistent à faire de chacune d’elles, des guerrières.

Les Indigos, sont des asmounie, tout de bleu vêtues. Comme nous, elles ont de longues tuniques jusqu’aux chevilles, mais leurs voiles recouvrent uniquement leurs cheveux. Ainsi, leurs visages sont découverts. Les Indigos ne sont guère épargnées par les Brunis. Elles aussi sont prises de force par cette peuplade, mais ne se laissent pas faire et se battent comme des hommes à chaque agression. Dès lors, je sais que les Brunis forcent beaucoup moins les barricades de leur camp. Dès lors, il me paraît logique que les grossesses doivent être moins fréquentes dans cette communauté que chez les Blanches et chez les Écarlates, car chez ces dernières, une fois leur garde défensive frappée et affaiblie, leurs règles imposent de pas résister à l’agresseur, mais pratiquement de l’accueillir. En somme, de s’offrir comme un sacrifice vivant pour le bien de leurs âmes.

(À suivre…)

By Christ’in

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