LA ROSE DE SAMBHOGAKAYA (nouvelle)

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Dans l’immense désert du Namib, vit Sambhogakaya qui signifie « être de lumière ». C’est un superbe tigre du bengale de cinq ans, long de deux mètres de la tête à la queue et pesant pas moins de deux cent kilos. Sambhogakaya est un animal impressionnant. Haut de stature, il a un pelage brun strié de bandes noires verticales qui coupent sa silhouette massive, des pattes courtes et très musclées pour bondir à dix mètres, une tête aussi grosse que son corps, et une mâchoire armée de trente dents.

Sambhogakaya est issu de la lignée des seigneurs de la jungle qui comptent parmi les plus grands prédateurs du règne animal.

À une époque, ceux de sa race étaient réputés pour leur force et leur puissance. Une époque où les tigres du bengale se comptaient par centaines de milliers. Une époque, où leur territoire s’étalait de l’Inde à l’est de la Chine et jusqu’au sud de Sumatra en passant par le Bengale, le Bangladesh, la Birmanie et le Népal. Une époque, où ces félins évoluaient dans la jungle luxuriante indienne, berceau des arbres les plus hauts et des fleurs les plus belles. Mais une époque aujourd’hui révolue.

À cause de la déforestation, puis chassés et massacrés durant un siècle pour finir en trophées empaillés ou le corps découpé, et les os brisés et broyés pour la médecine traditionnelle chinoise, Sambhogakaya et les siens font désormais partis des cinq sous-espèces de tigres restantes qui ne sont plus que quelques milliers. En voie de disparition et menacés, les félins sont répertoriés « animaux à protéger » et survivent en majorité dans des réserves où leur sauvegarde et leur reproduction sont assurées.

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Ce matin, Sambhogakaya a faim. Il a même très faim. Il n’a pas mangé depuis plusieurs jours et cette partie du désert aride, bosselée de cordons de dunes caillouteuses dans laquelle il s’est aventuré, n’est pas le meilleur choix. Il s’est éloigné de son territoire habituel de plus de deux cent kilomètres, mais il n’a croisé depuis, aucune proie, pas même un petit lézard. Rien, il ne voit rien. Même au plus loin où ses yeux affûtés peuvent distinguer quelque chose, il ne trouve aucune trace de vie animale.

Sambhogakaya avance sous un soleil de plomb. Ses coussinets s’enfoncent dans le sable brûlant. Le pas lent et le regard fixe, à la recherche d’une bestiole grande ou petite à se mettre sous la canine, le chasseur solitaire guette le moindre mouvement à des dizaines de mètres à la ronde. La faim le tenaille. Son estomac est tellement vide, qu’à défaut d’une oryx gazelle, un petit reptile ferait déjà largement l’affaire.

Son regard est brusquement attiré par du rouge sang se détachant sur le blanc du sable. Il se demande ce que c’est. Cela ne ressemble à rien de ce qu’il connaît dans son environnement. Il étire son échine, fait saillir ses omoplates et s’en approche doucement. Quelques pas mesurés et la chose écarlate est bientôt proche. Sambhogakaya allonge son corps, rentre sa tête dans ses épaules, rampe, puis se rapproche jusqu’à dix mètres, distance nécessaire pour fondre sur cette chose d’un seul bond.

En alerte, il se demande si cette chose est comestible. Il a tellement faim que même ce truc rouge-sang gracile et d’apparence fragile qui se tient debout sur le sable, il pourrait bien le croquer. Toutefois, avant d’entreprendre quoi que ce soit, Sambhogakaya veut imposer son autorité. Face à cet inconnu, il fait sortir de ses entrailles un puissant râle caverneux, suivi d’un souffle puissant qui fait vaciller et s’incliner la chose.

  • Bonjour, dit la chose d’une toute petite voix, en se relevant.

Sambhogakaya se trouble. Il ne dit rien, ne la lâche pas des yeux et reste sans bouger.

  • Je m’appelle Rose, ajoute-t-elle. Et toi ?

Sambhogakaya se redresse. Les pattes postérieures en position, il se tient prêt à bondir.

  • Je m’appelle Rose, répète-t-elle, et je ne sais pas ce que je fais là. J’ai éclos à l’aube, et me voilà ici au milieu de nulle part. La chaleur m’étouffe et le soleil brûle mes pétales. Je sens que je m’étiole déjà et si je n’ai pas d’eau rapidement, je vais mourir. Aide-moi s’il te plaît, j’ai tellement soif.
  • Qui es-tu ? De quelle sorte d’espèce es-tu ? se renseigne Sambhogakaya d’une grosse voix. Jamais, je n’ai vu quelque-chose comme toi.
  • Je suis une fleur. Je suis même la reine des fleurs, mais d’ordinaire, les fleurs comme moi ne poussent pas dans un milieu aussi sec et désertique. D’ordinaire, nous nous épanouissons dans les jardins. Parfois aussi dans les massifs et les arbustes des chemins arborés, mais jamais dans un tel endroit.
  • Et quelle est ta fonction ? À quoi sers-tu ?
  • Oh, je dirais « décorative ». Je ne sers qu’à être et à faire joli, et à répandre une bonne odeur autour de moi.
  • Ah ? Et quel âge as-tu ?
  • Il faut environ deux à trois semaines de mon germe à mon éclosion, mais une fois que je suis en fleur, mon temps est comme une vapeur. Je parais un matin et quelques soirs plus tard, je me flétris déjà. Je me fane, je perds mes pétales, puis je trépasse. Parfois, un nouveau bouton me remplace, mais on ne peut le savoir à l’avance… Vois-tu, mon existence sur terre n’est que de quelques jours, parfois de quelques semaines si le temps s’y prête, si l’on me prodigue de bons soins et si j’ai suffisamment d’eau et de fertilisant.

Sambhogakaya écoute cette rose rouge sang qui, sous l’effet de la légère brise chaude du désert, dégage un parfum doux et fort à la fois. Un parfum enivrant qui l’envoûte et lui fait oublier sa faim. Sambhogakaya est sous le charme de cette beauté passagère aux pétales imbriqués qui lui donnent une forme élégante et une apparence particulière. Jamais, il n’a croisé telle perfection parmi la flore qu’il connaît. Du désert Namib jusqu’à la vallée du Hoanib, aucun lichen coloré, aucun acacia à girafe, pas une végétation dans le désert n’égale Rose en grâce et en beauté.

Aux yeux de Sambhogakaya, elle est la perfection faite fleur.

  • J’ai soif, chuchote Rose dont les pétales perdent déjà de leur splendeur. Si je n’ai pas d’eau, je vais mourir très vite.

Sambhogakaya est touché au plus profond de son cœur. Son cœur qui bat pour cette fleur qui s’atrophie sous ses yeux. Il sait qu’il est trop tard, qu’il ne pourra pas la sauver d’une mort certaine. Alors, délaissant sa quête d’une proie à se mettre sous la dent, Sambhogakaya s’approche lentement de Rose pour ne pas la casser et s’assied en rond tout près d’elle. Puis, de l’ombre produite par son corps massif, il la cache des rayons du soleil qui la tue à petit feu.

Décidé, jusqu’à ce qu’elle expire, Sambhogakaya ne bougera pas. Il restera là et la protégera coûte que coûte de la tempête si elle se lève. Il la protégera des galops des oryx gazelles, des pas lourds des éléphants et des lions du désert, de la curiosité des hyènes et des otocyons (renard à oreilles de chauve-souris), de la course des lézards.

Puis, à elle qui n’aura connu que le sable brûlant et l’horizon de dunes rocailleuses, il parlera des rivières éphémères*, de la mer à quelques kilomètres de là, des milliers d’otaries à fourrure du cap et de leur vacarme assourdissant, de ces eaux froides qui attirent des quantités d’oiseaux d’eau et marins, de ces incroyables vols de flamants roses. Il lui racontera le benguela, ce brouillard côtier produit par les courants marins froids ; une brume gorgée d’humidité et bienfait pour la faune et la flore, qui peut s’étendre dans les terres sur des kilomètres et des kilomètres carrés. Pour finir, et si Rose lui en laisse le temps, il lui décrira le spectacle magnifique de ces dizaines d’arbres morts qui se dressent au milieu d’une vallée d’une étonnante blancheur.

Et les heures passeront ainsi, à se parler, à s’écouter, à voyager au travers des mots d’un autre.

  • N’as-tu jamais senti le Pétrichor ? chuchotera Rose avant de perdre son dernier pétale et courbant son pédoncule. Cette odeur si particulière qui embaume la terre du jardin juste après la pluie…
  • Non… répondra Sambhogakaya en versant une larme sur Rose qui s’endormira pour toujours dans l’eau du cœur du tigre royal, pleurant sur sa fleur et espérant voir renaître un bouton…

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By Christ’in (tous droits réservés)

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