OU ÊTES-VOUS MONSIEUR COHEN ? (roman)

Chapitre 1

Dans le salon obscur aux volets clos, une femme entre deux âges. Recroquevillée sur son canapé cuir, les genoux resserrés entre ses bras tremblants, Esméralda fixait le mur d’en face.

— Christian… murmurait-elle, les larmes mouillant ses joues. Pourquoi tu es parti ? Tu n’avais pas le droit…Tu m’avais juré…

Les yeux hagards, Esméralda se berça d’avant en arrière, puis déplia ses longues jambes et se releva du canapé. Échevelée, sa robe de chambre glissant de ses épaules, elle tituba jusqu’à la salle de bains et se présenta face au miroir qui lui renvoyait l’image d’une femme au regard délavé et cerné d’amertume.

— Pathétique… Je suis… pathétique, marmonna-t-elle, les yeux vides. Difficile de croire que j’ai cinquante ans. Ce soir, j’ai l’air d’en avoir dix de plus… vingt même…

Sombre état que le sien. Épuisée, la figure enflée par les sanglots, le teint grisâtre et les rides plus prononcées qu’à l’ordinaire, Esméralda ne se lâchait pas des yeux.

—Esméralda Dolorès dé la Cuenté… épouse Duranton… murmura-t-elle. Esmée… Tout le monde m’appelle Esmée…

Alors qu’elle s’observait, Esméralda songea : « Dans une conversation, Esmée c’est bien plus court et plus facile à prononcer qu’Esméralda. Oh, et puis, m’associer à une bohémienne du moyen-âge avec des clochettes aux chevilles dès que je donne mon prénom et rire avec Christian en le baptisant Quasimodo, ça a le don de m’agacer ! C’est pénible, d’autant plus que je ne suis pas une séductrice comme cette gitane qui roule les hanches et les  « R » pour aguicher les hommes ! »

Secouant la tête, elle s’écarta du lavabo et se regarda d’un peu plus loin. Silhouette menue, physique classique, son examen confirma sa pensée. Non, décidément, non. Elle n’avait rien de commun avec l’héroïne de Notre-Dame de Paris, à part peut-être le noir de ses pupilles et l’ébène de ses cheveux. Oui, assurément, elle était différente de cette ensorceleuse à la peau brune et aux pieds nus.

Une grimace, plus qu’une moue de dédain, Esméralda se rapprocha du miroir, et l’œil critique, elle considéra son visage bouffi, ravagé par les larmes. De ses pouces, elle essaya de lisser ses poches souillées de rimmel noir, puis la ride soucieuse qui lui barrait le front, mais elle ne parvint pas à faire disparaitre les traces indélébiles de l’âge et du tracas.

Se prendre son déclin en pleine face et sans filtre, rajouta du dégoût et de la colère à sa douleur du rejet, de l’abandon et de la trahison.

Nouvelle grimace pour Esméralda qui se méprisa d’être aussi laide et aussi marquée. Son reflet dans la glace, elle se trouva vieille et affreuse, puis s’englua dans des raisonnements teintés de philosophie sordide et misogyne. Elle songea qu’elle avait dépassé l’âge d’être belle au naturel, mais aussi l’âge d’être encore « bonne » et « consommable ». Elle pensa qu’elle était à l’âge où l’on peut dire d’une femme qu’elle a gardé de beaux restes, qu’elle a du chien, de la classe ou même du charme. Mais du charme, en avait-elle seulement ? Elle se le demanda tout en s’examinant. Fatiguée, creusée de sillons, elle fit l’amer constat d’un visage à la dérive, du préambule d’un naufrage annoncé. Lèvres entrouvertes sur de jolies dents blanches et bien alignées, elle se désola que son sourire ait perdu son éclat d’antan, et que sa bouche n’ait plus la rondeur juvénile que Christian mordait avec gourmandise et adorait embrasser.

Un dégoût s’ajoutait à un autre. Un de plus… Esméralda se tira la langue en troussant le nez dans une effrayante mimique, et s’attarda sur sa bouche qu’elle trouvait dure et crispée. Selon elle, c’était une vilaine bouche cerclée de ridules qui jour après jour, lui grignotaient les lèvres. C’était une bouche de vieille bonne femme, plus vraiment attirante et plus très douce à caresser.

« Sans doute, ne peut-on être et avoir été… s’attrista-t-elle, une larme roulant sur sa joue souillée de noir. Mais ai-je seulement été ? »

La critique était sévère et son procès impitoyable. Esméralda avait une vision d’elle-même, complètement déformée par son esprit embrouillé. Féroce et sans concession, elle se trouvait monstrueuse, persuadée que TOUT en elle était affreux et que seule sa chevelure sombre et épaisse, demeurait jolie. La déprime s’alliant aux pensées négatives, elle jugea vain de croire à un quelconque reliquat de beauté en elle, lorsqu’il n’y en avait plus…

« Méchante, moche et conne ! » se lança-t-elle en pleine figure.

Bien que brisée et enragée par l’abandon de Christian, bien que l’accusant de traitrise et de lâcheté, dans un coin de sa tête, subsistait la pensée que tout ça n’était pas définitif, que ce n’était qu’un coup de folie, qu’une passade, qu’un mauvais cauchemar dont elle se réveillerait, qu’un sale moment qui ne durerait pas. Femme bafouée, mais toujours très attachée à son mari, une partie d’Esméralda niait la réalité des faits et fantasmait son retour.

Semblable à un bateau sur une mer déchainée, qui ondulerait entre de hautes vagues, des creux en entonnoir, des remous agités et de grandes lames de fond, Esméralda naviguait entre des océans de sentiments contradictoires. Les émotions en montagnes russes, un instant, elle avait de la haine pour son mari, et l’instant d’après, elle concevait qu’il l’ait quitté en lui donnant presque raison de l’avoir fait. Et dans ces moments-là, elle se méprisait. Sans plus d’estime de soi, elle se rabaissait et s’accusait de tous les maux, jugeant qu’elle n’était de toute plus en état d’être aimée et désirée, et donc d’être baisée. Et selon ses croyances, une femme qui n’était plus « baisable » méritait d’être en disgrâce, car l’amour est relié au bien et à l’envie que l’on déclenche et qu’on engendre chez l’autre. Dès lors, Esméralda était à même de comprendre que Christian ne veuille plus avancer avec elle, par devoir ou par simple affection..

« Comment le blâmer, au fond ? se dit-elle en se voyant sans fard, le teint blafard sous la lumière crue du néon. Comment le forcer à rester avec moi ? Comment l’obliger à me désirer, alors que je me fane ? Comment l’obliger à accepter ma déchéance ?

Terrible opinion d’elle-même. Alors qu’elle s’enfonçait de plus en plus dans le gouffre de l’autodénigrement, Esméralda se figea, puis son esprit dériva et s’égara dans les sphères ténébreuses. Le regard absent et le corps immobile, elle resta ainsi quelques minutes avant de se ranimer et d’à nouveau se fixer dans le miroir.

«Je ne suis plus aussi jolie qu’avant, mais j’ai été une jolie femme. Enfin c’est ce qu’on m’a dit… Ce qu’on me disait… Ce que Christian disait… Possible, mais une beauté  classique qui n’aurait pas fait tourner la tête à Quasimodo et à Frollo, songea-t-elle dans un demi-sourire. Mais qu’importe. Je ne veux de toute façon ni de l’un ni de l’autre… Je veux seulement Christian… mon mari qui m’a lâché pour une autre… Une plus jeune… Une certainement beaucoup plus fraîche et beaucoup plus drôle que moi… Une qui lui donne l’illusion que la vie ne s’arrête pas à cinquante ans… que le temps ne file pas à toute vitesse et qu’il n’est pas aussi vieux que ça. Oui… Une qui lui redonne un nouveau souffle, une nouvelle vigueur, qui lui permet de faire d’autres projets. C’est vrai que ça doit être stimulant de tout recommencer autrement, différemment, avec l’expérience en plus et les moyens financiers. Sa jeunesse, son cul ferme, ses seins rebondis comme deux gros pamplemousses. Enfin, je crois… J’imagine parce que Christian aime ça les poitrines généreuses. Il me l’a dit. Avec moi, il a eu droit qu’a des mandarines qu’il n’a d’ailleurs jamais rechigné, cela étant… Mmm… Intéressée la gamine… Sûrement… Elle a dû bien le séduire pour l’attirer dans ses filets et le faire rentrer sous ses draps. Est-ce qu’il lui fait les mêmes choses qu’à moi ? Est-ce qu’il lui parle en lui faisant l’amour ? Qu’est-ce qu’il lui dit ? Tu es ma déesse ? Ma reine ? Est-ce qu’il la regarde ? Est-ce qu’il lui fait l’amour ou c’est juste une putain d’histoire de cul ? Est-ce qu’il la baise pour se prouver qu’il peut encore bander et tenir la distance ? Ça me dégoute. Faire ça avec une gamine, c’est dégueulasse, pas net. Elle a quasiment l’âge de ses enfants. En fait, Christian est un pervers et je ne le savais pas. Et elle ? Cette petite gonzesse, tu parles elle doit vibrer et se pâmer devant sa stature d’homme mûr et son portefeuille bien rempli. Oui. C’est rassurant de se laisser mener par un cinquantenaire accompli qui nous gâte comme une petite princesse et doit se faire appeler mon gros nounours… Tsss… Il se croit vernis d’être avec elle. Il doit faire son coq en la tenant à son bras, mais ça ne durera pas. Elle ne l’aimera jamais autant ni mieux que moi… Non, jamais autant… »

Face à son reflet, Esméralda pensa que tous ses efforts au quotidien pour entretenir sa ligne et continuer de plaire à son mari avaient été vains. Elle jeta un regard rapide et désabusé sur son corps que Christian adorait caresser et couvrir de ses baisers brûlants.

« Comment as-tu pu me laisser comme un vieux chien qu’on oublie sur une aire d’autoroute ? questionna-t-elle dans un dialogue imaginaire et en pensée. J’étais belle encore… Désirable encore… Je t’aimais, mais toi tu n’en voulais plus de mon amour. Tu as fui le navire en me laissant à la dérive sans moteur ni boussole… Tu n’as pensé qu’à toi en filant sans te retourner. Tu savais très bien qu’en partant j’irais m’échouer sur des récifs assassins, mais ça ne t’a pas arrêté. Et puis, qu’as-tu fait de nos projets ? De tous nos rêves ? Balayés… Oubliés… Et ces épreuves traversées ensemble et remportées main dans la main ? Quelle valeur ont-elles pour toi ? Et nos larmes ? Nos réconciliations ? Tous nos pardons ? Et tes promesses ? Hein ? Elles sont où les belles promesses de celui qui se disait  » Homme de parole  » ? Tu t’en fous ! Tu n’en a désormais plus rien à foutre ! Tsss… En me rayant de ta vie, tu as aussi renié tes engagements ! Tu t’es assis sur tes putains de grands serments ! »

Habitée de haine, Esméralda claqua la céramique du lavabo avec le plat de sa main. Mâchoire serrée et regard fixe, elle s’adressa en pensée à son déserteur de mari : « Je ne suis plus rien pour toi ! Plus rien, alors qu’il n’y a pas des lustres tu prétendais encore m’aimer… Tu disais que j’étais ton bien le plus précieux. Tu disais te sentir fort et protecteur face à mes fragilités, alors pourquoi ce revirement soudain ? Je ne comprends pas… C’est insensé ! Moi qui n’existais qu’à travers toi, me voilà seule et perdue face à mes vieux démons. Seule pour affronter le passé qui me revient en pleine poire et cherche à me détruire. Seule face à l’avenir qui me terrifie. Seule… Toute seule… Incapable de rien… Comment vais-je faire sans toi, sans ta chaleur et ton odeur rassurantes ? Qui va me soulager de mes angoisses ? Qui m’empêchera de mourir quand l’envie sera trop forte ? Qui ? Sans toi, je me sens vide… aussi vide qu’une coquille de noix vide… Continuer sans toi, je ne pourrai pas… »

Esméralda pleura amèrement dans ses mains, puis releva la tête et s’observa de nouveau dans la glace. Face à sa triste mine, elle poursuivit sa réflexion : « Pourquoi autant d’indifférence ? Tu agis comme mes anciens bourreaux. Comme ceux qui m’ont souillée, utilisée, méprisée. Je ne comprends pas. C’est pourtant toi qui m’avais assuré que la vie gagnerait sur la mort qui m’environnait si je te faisais confiance et me laissais aimer. C’est toi qui me répétais qu’ensemble tout irait bien. C’est toi qui m’avais poussée à regarder vers l’avenir. Toi qui m’avais convaincue de me projeter, de construire une vie à deux et de fonder une famille. Et c’est encore toi qui aujourd’hui me laisse me démerder avec ces putains de vieux tourments ! Toi qui me laisse entre les mains de celui qui veut encore et toujours ma peau ! Tsss… C’est trop dur Christian. Loin de toi… Sans toi, je replonge en enfer… »

D’une main tremblante, Esméralda ouvrit l’armoire à pharmacie suspendue à la droite du miroir et pris les deux tubes de somnifères qu’elle vida au creux de sa paume. Tête en arrière, elle glissa les pilules du sommeil dans sa bouche et se courba vers le robinet ouvert. Les lèvres enfermant le goulot, elle but pour entraîner le poison dans sa gorge et se releva les joues pleines d’eau. Soudain, elle se figea. Par inadvertance, Esméralda la désespérée venait de croiser Esméralda Dolorès dé la Cuenté dans le miroir. Et cette rencontre furtive avec elle-même l’avait paralysée. En revoyant dans une demi-seconde celle qui s’était jurée à dix-huit ans de ne plus JAMAIS se laisser maltraiter, ni être la victime de personne, et se voulait  » LIBRE POUR TOUJOURS « , elle eut un choc.

Un choc comme un électrochoc ! Instinctivement, Esméralda recracha les somnifères non absorbés et s’enfonça deux doigts dans la gorge. En les entrant jusqu’à la glotte, elle se provoqua des spasmes et des haut-le-cœur. Elle rota à grand bruit et les cachets à peine décolorés ressortirent en jet et presque intacts. Dans la foulée, Esméralda se gargarisa la bouche, frotta énergiquement sa langue et son palais avec sa brosse à dents rotative, s’inonda l’œsophage de grandes gorgées d’eau fraîche, puis droite comme un I devant la glace, elle se lança un défi :

— Bats-toi Esmée ! s’encouragea-t-elle en s’essuyant la bouche d’un revers de la main. Bats-toi !

Se battre ou mourir. Elle reprendrait le combat, mais lasse de guerroyer contre ses éternels tourments que seul Christian savait apaiser, la montagne lui parut très haute à gravir. Esméralda fronça les sourcils. Y arriverait-elle ? Où trouverait-elle la force ? Dans un geste de colère, elle agrippa son verre à dent et frappa le miroir qui se segmenta en étoile. Tel un portrait de Picasso, son visage apparut fragmenté, multiple et déstructuré. Aussitôt, elle associa ces images fractionnées à son âme brisée, à son identité plurielle qu’elle contenait comme elle pouvait. Et tandis que les larmes inondaient ses joues pâles comme le brouillard des petits matins frileux et que ses doigts crochetaient le rebord du lavabo, elle hurla son désespoir :

— J’en peux plus ! Y a trop longtemps que je souffre, alors s’il y a un Dieu quelque part, qu’il se manifeste ! Qu’il me vienne en aide ! Maintenant !

Chapitre 2

Le pas lourd, Esméralda retourna dans le salon. Elle se laissa tomber dans le canapé en écrasant la boite de mouchoirs en papier sous ses fesses. Les yeux mornes, dirigés vers le plafond, et la tête sur les oreillers mouillés de pleurs, elle fit un retour en arrière sur son passé et pensa que sa vie était un vaste gâchis.

— Maudit destin, déplora-t-elle à mi-voix. Même avec mes enfants, j’ai tout raté… Je n’ai pas su faire… J’ai tout fichu en l’air…

À l’évocation de Maxime et Alexandra, ses deux enfants de vingt et vingt-trois ans, Esméralda eut un pincement au cœur. Il fallait bien l’admettre, elle avait lamentablement échoué. Son foyer ne ressemblait pas à ses rêves de famille idéale. Et même si toutes ces années, elle s’était voilée la face et naïvement illusionnée ; même si longtemps, elle avait cru ne pas être une aussi mauvaise mère que ça ; même si au fond… elle savait… elle admettait avec douleur avoir raté la mission. Elle l’avait compris quand ses enfants avaient quitté le nid à peine leur majorité acquise et avaient quasiment rompu les ponts dès leur indépendance installée. Oui, elle devait se rendre à l’évidence. Depuis leur départ, Maxime et Alexandra s’étaient pour ainsi dire… coupés d’elle. Rarement, ils prenaient de ses nouvelles et rarement, ils venaient à la maison. En prime, le peu de fois où ils participaient à des repas de famille, ils débarquaient toujours avec des quantités de reproches à lui faire. C’était toujours elle et non Christian qui était systématiquement visée. Elle n’était jamais assez ceci, jamais assez cela. Ou bien alors c’est qu’elle s’y prenait mal, qu’elle ne comprenait rien à rien, exagérait tout et tout le temps, etc. Bref, rien n’allait jamais ! Elle avait l’impression d’être leur plus grand ennemi alors qu’elle les aimait. Pourquoi était-elle leur bête noire ? Cette guerre éternelle la lassait. Elle estimait ne pas mériter autant de mépris et d’irrespect. Elle en souffrait, mais que faire ? C’était trop tard… Trop tard de toute façon…

— Christian faisait le tampon entre moi et les enfants, reconnut-elle à mi-voix. Il faisait le gendarme dès qu’ils me rabaissaient trop ou s’associaient pour me condamner. Maintenant qu’il n’est plus là, qui me protégera d’eux ? Qui prendra ma défense quand du haut de leur arrogance imbécile et immature, ils me jugeront encore et encore jusqu’à me déchirer davantage le cœur ? Qui leur expliquera que leur vision des choses est égoïste et étriquée ? Qui leur demandera d’être indulgents avec moi ? Qui l’exigera en tapant du poing sur la table ? Qui viendra à mon secours dorénavant ? Christian savait le faire… Je leur en veux ! Je leur en veux à tous ! Je leur en veux d’être aussi dur avec moi ! Si méchants. Ils m’accusent de ne pas avoir été une bonne mère. Me répètent que vingt ans durant, je les ai saoulés avec mon passé foireux et que c’est à cause de mes plaintes continuelles qu’ils sont partis de la maison. Mais ce n’est pas juste ! J’ai essayé. J’ai essayé de faire tout mon possible avec eux. Oui, malgré mes déchirures, j’ai lutté pour bien les élever et leur donner le nécessaire. Seulement, j’ai fait avec ce que j’avais… et j’avais peu… si peu… Se rendent-ils compte au moins que j’ai manqué de tout ? Que moi, je n’ai jamais reçu ni amour, ni respect, ni considération, ni le moindre  » je t’aime  » de la part de mes parents. Jamais ! En ont-ils conscience ? Mmm… Évidemment que non ! C’est d’abord eux et eux seuls qu’ils regardent ! Ah ça, leur petit nombril ! Oh et sans nul doute qu’en apprenant la désertion de leur père, ils vont me dire que c’est de ma faute et que lui aurait bien mérité une médaille pour m’avoir supportée aussi longtemps. Ils vont inévitablement rajouter qu’il a dû en avoir ras-le-bol de mes crises de folie et de mes perpétuelles jérémiades, et que je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même s’il m’a laissée tomber pour une autre. Oh… tels que je les connais, ils me balanceront un truc du genre : « Et maintenant débrouille-toi ! Viens pas pleurer dans nos baskets ! Tsss… Et de toute manière, viendront-ils encore me voir ? »

Tournée sur le côté, Esméralda grommela :

— Chiotte ! Vie de merde ! Moi qui croyais que ma vie de femme rachèterait ma pourriture d’enfance et me la ferait oublier ! Moi qui croyais que… que d’être une mère et d’avoir ma famille à moi, ça effacerait toutes mes blessures… Quels bobards ! Quelle merde !

Esméralda tira un mouchoir coincé dans le bas de son dos et se moucha bruyamment.

— Putain de saleté de merde ! continua-t-elle. Tu as vu Christian ? Hein ? Tu as vu dans quel merdier tu me laisses ? Sur l’épaule de qui je vais pleurer quand mes angoisses seront trop fortes ? Hein ? Dis-moi ? Qui me prendra dans ses bras les soirs de gros cafards ? Qui caressera mes cheveux pour me calmer ? Qui séchera mes larmes ? Hein ? Qui, tu peux me le dire ! Putain de saleté de merde ! Christian, tu es un lâche ! Tu n’avais pas le droit de te barrer comme ça ! Non, tu n’avais pas le droit !

Silence…

— J’ai peur… J’ai peur de mourir… J’ai peur de me fiche par la fenêtre plutôt que de vouloir continuer à vivre… Qui m’empêchera de le faire ?

Les genoux sur la poitrine et l’oreiller sur sa bouche, Esméralda sanglota sur son malheur jusqu’à s’endormir d’épuisement.

Dans le salon à l’odeur de renfermé, trois heures passèrent, longues et silencieuses. Et quand Esméralda émergea, ses yeux mouillés balayèrent le sol où s’amassaient des lettres et des photos qu’elle avait déchirées ou chiffonnées de rage. Son regard désabusé flottait sur les souvenirs amoncelés retraçant l’histoire d’un temps disparu pour toujours. Parmi les sourires entaillés et les souvenirs froissés, une bouteille de whisky avait roulé au pied du canapé. Esméralda l’a récupéra d’un bras lourd, et vit tout à coté une photo de mariage qu’elle saisit délicatement.

« Quel beau moment, se disait-elle en contemplant la joie sur leurs visages de jeunes mariés. Nous étions si amoureux tous les deux. À cette époque, pas un instant je n’aurais pu penser que tu me quitterais. Pas un instant je n’aurais pu présager d’une rupture aussi moche. »

Esméralda examinait le cliché quand son œil se fit soupçonneux. À y regarder de plus près, elle estima que le sourire de son mari n’était pas très naturel et discerna dans ses yeux un semblant d’hypocrisie.

« Tsss… Voilà bien la vanité de l’homme dans toute sa dégueulasserie ! s’irrita-t-elle. Voilà bien l’image du traître en puissance ! Celui qui pensait peut-être déjà davantage à lui plutôt qu’à nous ! Était-il sincère quand il a juré s’être marié pour le meilleur et pour le pire ? Putain de crise de la quarantaine qu’il m’a pondue à cinquante ans ! Putain de démon de midi ! Partir sans se retourner pour vivre une passion amoureuse ! Une vulgaire passade ! Quelle connerie ! Je trouve ça nul, écœurant et gerbant ! Enfin, ce qui me rassure c’est que sa jeunette devra elle aussi supporter sa mauvaise humeur et ses chaussettes qui schlinguent ! »

Tournée vers les fantômes du passé qu’elle comparait à un tas de détritus, Esméralda songea que sans Christian à ses côtés, elle ne parviendrait pas à surmonter cette rupture. Victime d’une nouvelle injustice, elle se compara à tout ce qui était déchiré, piétiné, froissé et gisant sur le sol. Elle se dit qu’elle n’était plus bonne à rien ! Qu’elle était devenue inutile ! Elle se sentait méprisée et rejetée, pareille à un objet sans importance. Elle se voyait comme un accessoire obsolète, remplacé par un autre plus fonctionnel et plus récent.

Chapitre 3

Étendue, les yeux dans le vague, Esméralda méditait : « À cinq ans, je suis morte… À cinq ans, mon père m’a tuée en souillant mon intimité. À cinq ans, il a utilisé son autorité sur moi pour m’abuser… pour me voler mon innocence, me dépouiller de moi-même et saccager tous mes repères. À cinq ans, mon père m’a utilisée comme un objet sexuel et a fait naître en moi le rejet, la colère et l’insécurité. Mais à vingt ans ! À vingt ans, Christian est venu m’envelopper de ses bras amoureux et m’a réchauffé de ses mots tendres. Je me souviens encore… Je me souviens lui répéter que je ne valais rien. Les yeux brillants, il répondait que j’étais une reine, que j’étais sa déesse et que je comptais énormément pour lui. A force de me le dire, j’avais fini par le croire. Oui. Grâce à lui, je m’étais reconnectée à la vie et j’avais entamé un chemin de guérison. »

Esméralda se rappela que la patience, la tendresse et l’amour de son mari l’avaient aidée à reconsidérer ce corps vandalisé. Lui revint en mémoire que pour donner une chance à leur couple, elle avait appris à anesthésier sa douleur et appris à combattre ses blessures. Durant leurs trente années de mariage, elle s’était battue pour ne plus s’identifier à un vulgaire objet de plaisir, mais pour s’admettre et s’accepter en tant que femme, et s’affirmer en tant qu’Esméralda Dolorès dé la Cuenté épouse Duranton. Elle s’était battue pour tenir au mieux son rôle de mère et d’épouse, mais admettait que c’était bel et bien l’affection de Christian qui l’avait aidée à tenir bon. Humblement, elle reconnaissait que les encouragements quotidiens de son mari lui avaient permis de ne pas flancher et de ne pas faire de grosses bêtises. Oh oui, combien elle adorait se voir dans les yeux de son mari ! Elle s’y voyait belle, désirable et respectable. À ses côtés,  » l’éternel bonheur et l’espérance  » étaient devenus possibles. Grâce à Christian, elle s’était autorisée à croire à la promesse d’une vie douce et heureuse. Oui grâce à lui, elle y était arrivée. Et même si un reste de phobies et quelques déroutantes périodes de spleen avaient quelquefois encore troublé et assombri leur vie de couple, ils avaient su cheminer ensemble et atténuer la casse. Elle était fière de toutes ces années traversées aux côtés de son roc de mari. Sans affirmer qu’elle se sentait bien dans sa tête et dans sa peau, Esméralda avait gagné en assurance et obtenu une certaine paix intérieure. Avec Christian, elle avait savouré les périodes exempts de nuages noirs et apprécié les accalmies.

« Tout comme mon équilibre, mon bonheur était fragile, ruminait-elle fataliste. Je me rends compte qu’il ne tenait qu’à un tout petit fil, nommé Christian. Un tout petit, petit fil… Sans lui. Sans mon mari, je me sens de nouveau méprisée, abandonnée… De retour en enfer… Le fil est cassé…».

Se souvenir de ce long travail de construction pour parvenir à prendre confiance en elle et s’apercevoir que finalement, sans Christian, la vie lui échappait et qu’elle replongeait dans l’angoisse en chute libre, découragea Esméralda. Elle pleura de plus belle avant d’hurler dans son coussin :

— Pourquoi continuer ? Je ne veux plus ! Je ne veux plus continuer ! ça n’en vaut pas la peine ! »

Tandis qu’Esméralda se lamentait, un bruit au-dehors se fit entendre. Elle sortit la tête du coussin. Puis, désorientée et confuse, elle se demanda qu’elle heure il pouvait être et regarda vers la télé grand écran qui affichait minuit trente.

La bouche pâteuse, les lèvres sèches, une grosse migraine et la nausée, Esméralda appuya ses doigts sur ses tempes dans un mouvement circulaire. Doucement, elle quitta le canapé et s’avança dans la pièce. Il faisait froid. Elle remonta son peignoir sur sa nuque et heurta son verre d’alcool laissé par terre. Le roulement du verre sur le carrelage résonna dans sa tête. Elle posa une main sur son front puis d’un pas lent, elle s’approcha de l’halogène du salon. Accroupie, elle programma l’interrupteur sur  » lumière basse et tamisée  » et retourna s’étendre sur son canapé en cuir.

Paupières closes, Esméralda Dolorès se reconnecta à la petite Esméralda à peine âgée de cinq ans. Elle se rattacha à la fillette assassinée dans son lit de candeur, dont le père s’était servi pour satisfaire sa perversion. Des tous premiers abus, Esméralda n’avait que de brefs souvenirs. Toutefois, elle se rappelait qu’au commencement son père lui chuchotait des mots sucrés et se permettait quelques attouchements qu’il baptisait  » Les petits guilis « . Il lui assurait que c’étaient des gestes paternels et affectueux. Des gestes tout-à-fait normaux mais qu’il disait très spéciaux.  » Tous les papas ne sont pas aussi gentils avec leur fille chérie « , lui murmurait-il au creux de l’oreille.  » C’est une chance pour toi d’avoir un papa aussi attentionné qui s’occupe aussi bien de ton petit corps. C’est pourquoi, tu dois jurer de ne le répéter à personne…  » Il rajoutait que c’était pour jouer et que c’était bien, qu’il n’y avait rien de mal dans ces échanges. Au fur et à mesure des nuits, son père avait délaissé « Les petits guilis » pour le jeu appelé « Les secrets de l’amour « . Ainsi, à force de la leurrer, de la manipuler, de l’attendrir et de la cajoler faussement, son père avait fini par cambrioler sa grotte mystérieuse en prétextant qu’il était juste et bon qu’il la déflore le premier.

— Mon père, ma mère, Christian, les enfants… se disait-elle à voix basse. Finalement, on m’a toujours trompée, rejetée, blessée… abusée… . La maltraitance est mon lot ! Saleté de pourriture de destin !

Petite fille sacrifiée sur l’autel de la paternité, Esméralda se questionnait. Elle se demandait s’il était bon qu’elle s’attardât ainsi sur son enfance traumatique, puis s’assura d’un  » Non !  » franc, sonore et direct. Esméralda savait pertinemment que de songer au passé ne faisait que raviver sa douleur et la déprimer davantage. Et pourtant… Pourtant, à chaque fois qu’elle était au plus mal, spontanément et systématiquement, elle se repassait le film. Pourquoi ces retours machinaux sur l’abject ? Était-ce pour y trouver des réponses et réduire sa souffrance ? Ou bien était-ce un processus de destruction ? Histoire de souffrir encore plus… de se faire souffrir encore et encore comme un lien, un besoin puissant d’avoir mal. Esméralda n’en avait aucune idée mais reproduisait toujours le même schéma de supplices.

Chapitre 4

Esméralda se remémorait la fameuse consultation gynécologique chez le docteur Bardeau. Ce médecin, elle le connaissait bien. Elle le voyait au moins une fois tous les deux ans pour les habituels examens de contrôle. Et ce, depuis une quinzaine d’années. Néanmoins, elle s’était toujours gardée de lui poser la question qui la hantait : « Docteur, est-il possible qu’on m’ait violée ? ».

Par peur de la réponse, elle préférait garder ses doutes et s’abstenir de lui demander. Pourtant, le temps passant, la pensée du viol était de plus en plus présente voire insistante. Longtemps, Esméralda s’était crue folle. Elle avait cru que rien ne s’était effectivement passé et qu’elle avait tout imaginé. Malgré ce déni, les sensations refoulées l’enclavaient dans des phobies castratrices et additionnelles, tandis que ses angoisses grandissaient à la vitesse de ses doutes.

Ses premières années de mariage, Esméralda avait plus ou moins réussi à cohabiter avec ses démons intérieurs qu’elle avait du mal à nommer, jusqu’à ce que sept ans auparavant, ses crises de panique augmentent considérablement et deviennent ingérables. À cette époque, Esméralda n’était pas au mieux de sa forme. Elle naviguait entre des accès de colère, un fort dégoût d’elle-même et une répulsion pour tous les hommes d’âge mûr. Elle allait mal sans en connaître la source, même si l’idée du viol continuel et répété s’imposait de plus en plus à elle. Oh, bien sûr elle n’en avait pas l’assurance… C’était seulement de fortes présomptions.

Un temps, elle s’était dit que cette pensée récurrente correspondait aux prémices d’une dépression, à des TOCS transitoires ou à un trop-plein de stress. Le hic, c’était la fréquence de ces flashs visuels et auditifs. Des images terrifiantes et des mots sales… répugnants, qu’elle réprimait et étouffait. Il y avait aussi cette impression indescriptible mais tenace… L’impression d’une présence nuisible. Comme un loup rôdant autour d’elle et cherchant à la dévorer. Un loup qu’elle expulsait et repoussait en permanence.

Ce fameux jour du rendez-vous médical, Esméralda s’était juré de ne pas sortir du cabinet sans avoir posé la question qui l’obsédait et lui brûlait les lèvres.

Salutations faites au docteur Bardeau, elle fut invitée à se déshabiller dans la pièce d’à coté. Comme à chaque fois, Esméralda était au bord de la syncope. Se présenter nue devant cet homme et devoir écarter les jambes pour qu’il farfouille dans son sexe, la rendait extrêmement nerveuse. Sans dire un mot, elle s’était allongée sur la table et dans cette position inconfortable et humiliante, les genoux collés l’un contre l’autre, elle avait attendu le médecin qui prenait son temps pour la rejoindre. Cet entre-deux avait été une torture. Esméralda appréhendait la suite et lorsque le médecin était entré avec sa lampe sur le front, elle avait contracté son corps et baissé les paupières. Sans succès, le gynécologue avait essayé d’entrer le spéculum froid dans son sexe resserré.

— Détendez-vous, avait-il conseillé calmement.

Se détendre ? Impossible ! Esméralda était crispée de la racine des cheveux jusqu’au bout des orteils. Son intimité offerte à la vue de cet homme, l’avait plongée dans un état second. Elle avait régressé et perdu le contrôle. De nouveau, elle avait cinq ans et derrière ses yeux fermés, elle revoyait le  » Méchant monsieur  » qui la terrifiait dans ses cauchemars. Celui qui débarquait sans préambule et murmurait à son oreille : « Détends-toi, ça ne te fera pas mal… »

— Détendez-vous si vous ne voulez pas avoir mal, insistait le docteur Bardeau.

« Non, je ne veux pas avoir mal, lui répondait Esméralda en pensée. Mais monsieur, vous me faites mal. S’il vous plait, ne me faites plus mal… S’il vous plait… »

Quelle épreuve pour celle qui haïssait que d’autres mains que celles de Christian se posent sur elle. Seul Christian pouvait la toucher sans qu’elle ne sorte les griffes. Bien sûr, cela ne s’était pas fait du jour au lendemain ! Il lui avait fallu du temps pour l’apprivoiser. Mais à force d’amour et de patience, il y était parvenu. Oui ! Tout amoureux pressant qu’il était, Christian avait dû gagner la confiance d’Esméralda avant de caresser son corps.

Étendue sur la table, Esméralda s’était décentrée de son entrejambe pour permettre au médecin de faire son travail et s’était polarisée sur l’après examen. Elle s’était demandé s’il valait mieux qu’elle pose sa question après l’habituel interrogatoire de santé, ou bien lorsque le docteur Bardeau mettrait à jour son suivi de dossier.

« Et s’il me confirme le viol ? s’était-elle angoissée. Comment vais-je réagir ? Ça risque d’être violent. Peut-être serait-il plus sage que je ne sois pas toute seule pour entendre ce qu’il dira ? Peut-être devrais-je proposer à Christian de venir m’accompagner une autre fois ? Oh et puis non ! J’ai dit que je le ferais aujourd’hui, alors je vais le faire aujourd’hui ! Il est temps pour moi d’affronter la vérité si je veux m’en sortir et m’apaiser ! »

Esméralda était déterminée. L’examen terminé, elle s’était rhabillée puis était retournée s’asseoir derrière le bureau du praticien. À peine installé, comme un plongeon dans une mer froide, sa langue s’était déliée et elle avait prononcé la question si longtemps ressassée et difficile à formuler.

« Docteur, pensez-vous que j’ai pu être violée ? » avait-t-elle demandé dans un souffle.

Une fois sa parole libérée, Esméralda avait retenu sa respiration et attendu la réponse du médecin. Pris au dépourvu, celui-ci s’était d’abord raidi avant de tapoter sur les touches de son clavier. Conservant le silence, il avait fait défiler les pages du dossier d’Esméralda et consciencieusement, il avait relu ses notes. Durant la lecture, il avait étrangement plissé les yeux, puis opiné du chef. L’écran tourné au trois-quarts, Esméralda avait entraperçu un passage surligné en gras, mais de là où elle était, elle ne pouvait le déchiffrer. Cependant, l’attitude du docteur Bardeau laissait peu de doutes. En une seconde, Esméralda avait compris que sa vie allait être bouleversée.

— Bien sûr que je le crois, avait dit le médecin, le doigt sur son écran. Je l’avais d’ailleurs noté ici, après votre première visite au cabinet.

Manquant de souffle, Esméralda avait murmuré :

— Pardon ? Vous aviez noté quoi ?

— J’avais noté qu’on avait abusé de vous, avait précisé le médecin en se retournant vers elle.

Esméralda avait blêmi. Voyant son air éberlué, le docteur Bardeau s’en était étonné.

— Je pensais que vous le saviez ? C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’y ai jamais fait allusion. J’ai respecté votre silence, pensant que vous ne souhaitiez pas l’évoquer avec moi.

— Mais ? Mais comment ça ?

— Je suis désolé de vous l’apprendre ainsi, mais on a dû vous forcer de nombreuses fois dans votre jeune âge. Vous êtes pleine de cicatrices à l’intérieur.

La vérité était abominable. A cet instant de révélation crue, Esméralda avait eu l’impression que le ciel était tombé sur sa tête. L’annonce des viols répétés lui avait fait l’effet d’une bombe, même si avant d’avoir eu la confirmation par le gynécologue, elle pressentait la réponse qu’elle redoutait. Sans se l’avouer, elle savait. Et pourtant… Dans un rêve un peu fou, elle avait espéré que le docteur Bardeau lui dirait que  » Non, rien ne prouve qu’il y ait eu viol ». Seulement voilà ! Les faits étaient là ! Ils étaient là, en chair et en cicatrices indélébiles…

Bouche ouverte, Esméralda avait fixé le docteur Bardeau.

— Mon Dieu ! Non ! Non, disait-elle comme pour réfuter la vérité.

— Vous ne le saviez vraiment pas ? avait interrogé le médecin, les mains croisées et l’observant derrière ses lunettes demi-lunes.

— Mais non ! avait rétorqué Esméralda. Non, je ne le savais pas ! Je pensais que je m’étais montée la tête. Je pensais m’être inventée une histoire.

— Peut-être l’aviez-vous enfoui pour ne plus souffrir ? lui avait-il suggéré en décroisant ses doigts.

— Vous croyez ? Vous croyez que j’ai pu enfouir ce genre d’horreurs ?

— Je le pense. J’ai hélas d’autres patientes dans votre cas. Vous n’êtes pas la seule qui ait subi ce genre d’abus. Souvent, les victimes enfouissent leur martyr pour se protéger et arrêter de souffrir. Il serait important que vous rencontriez un psychologue pour en parler et vous en libérer.

— Vous… avait bredouillé Esméralda. Vous en auriez un à me recommander ?

— Oui, j’en connais un très compétent. Je vous note tout-de-suite ses coordonnées.

Chapitre 5

Sale temps pour les faibles !

Déjà de nature craintive et de caractère instable à la limite du borderline, Esméralda craignait que la confirmation des viols ne la fragilise davantage. Et cela arriva ! À partir du jour où elle sut, elle bascula dans le pire. Les jours, les semaines et les mois qui suivirent furent abominables, pénibles et chaotiques. En état limite, Esméralda avait les humeurs en dents de scie. De vraies montagnes russes ! Un jour, elle était sur le fil et tenait à peu près debout, le lendemain elle était effondrée, en larmes et dépressive. Quelquefois, ses émotions viraient et fluctuaient d’une heure à l’autre. C’était épuisant. Et pour elle, et pour sa famille.

Apprendre la vérité dans le cabinet du docteur Bardeau avait rouvert les vannes de sa mémoire. Ce qu’elle avait refoulé des années durant, remontait en surface. Des scènes de son enfance lui revenaient en séquences de plus en plus fréquentes. Elle s’en voulait d’avoir voulu savoir. Revivre l’inceste, les agressions, les hommes en cagoules noires, les frayeurs associées aux supplices était plus qu’insupportable. C’était monstrueux ! Les trois premiers mois furent un temps de révolte, mais les neuf mois suivants furent un chaos. Esméralda s’empiffrait, se faisait vomir puis se privait de manger durant des jours. De manière compulsive, elle s’arrachait les cheveux par poignée et se griffait le corps au sang.

Esméralda avait cru perdre la raison. En plus de ses nuits blanches peuplées d’images obscènes, sa peau avait mémorisé les souffrances endurées et savait le lui rappeler. À chaque évocation du passé, il lui semblait que des dizaines de mains malaxaient son corps comme de la pâte à modeler, et se sentait sale et coupable.

Quelle impression horrible…

Oh, combien elle regrettait ! Esméralda avait imaginé que la vérité la libérerait, mais c’était l’inverse qui s’était produit. Tant qu’elle l’ignorait volontairement, son martyr n’envahissait pas toute sa vie. Les images du passé qui de temps à autre, forçaient son esprit, elle s’y était adaptée. D’ailleurs, elle se fichait pas mal de n’avoir aucun souvenir précis de son enfance qu’elle associait à une grande solitude. Du passé, elle n’avait en tête que l’indifférence de ses parents s’opposant à leur extrême sévérité et cela lui suffisait. Ne pas se rappeler l’arrangeait plutôt.  » Fouiller la merde  » comme elle disait,  » Ce n’est jamais bon…ça ne profite à personne « . Et puis ses parents étaient morts, alors à quoi bon !

Selon Esméralda, ce trou dans son passé était le résultat d’une mémoire défaillante. Elle qui était du genre  » mémoire passoire « , estimait qu’un cerveau d’enfant était trop immature pour retenir les informations. Pour elle, la cause de ses oublis venait de là. C’était un problème mécanique, sauf que leurs amis à Christian et à elle, racontaient leurs souvenirs d’enfance avec un plaisir renouvelé. Et tandis qu’ils évoquaient et riaient en se racontant avant dix ans, Esméralda s’étonnait de n’avoir rien retenu avant d’admettre sa déficience. D’ailleurs, au quotidien cela se vérifiait. Tête de linotte, Esméralda devait tout noter pour ne rien oublier. Et que dire de sa mémoire des noms ?  » L’Alzheimer me guette « , se disait-elle fréquemment quand l’identité de celui qu’elle croisait lui échappait et que les informations le concernant demeuraient aux abonnés absents. Fataliste, Esméralda composait avec ses absences, ne s’agaçant que sur l’embarras et l’ennui que cela engendrait, sauf que depuis l’annonce du docteur Bardeau, des fragments de son enfance lui revenaient comme un boomerang. Pour son malheur, démarra alors son éprouvante et dramatique descente aux enfers.

Jambes croisées sur son canapé, Esméralda poursuivait sa réflexion. Elle se souvenait qu’à cette période de grand n’importe quoi, sa peur des hommes allait croissant. C’était spectaculaire ! Elle n’avait plus seulement peur des hommes d’un certain âge, mais de tous les hommes en général. Sur la défensive, elle se terrait chez elle par peur d’être agressée ou violentée. Pour ne rien arranger, elle menait la vie dure à son mari. En plus de le rejeter en tant qu’homme, elle était devenue haptophobe*. Plus moyen de l’approcher. Dès que Christian tentait de la toucher comme un mari touche sa femme, elle tremblait de tous ses membres et pleurait comme une enfant. D’évidence, les relations sexuelles étaient donc devenues impossibles et donc… inexistantes.

À la rétrospective de sa vie, Esméralda regrettait son comportement caractériel et ses emportements cyclothymiques. Ses excès en tous genres avaient mis à mal l’ensemble de la famille. Avec un supplément de tristesse, elle se rappelait que Christian et les enfants n’en pouvaient plus de la voir souffrir autant et de se faire rembarrer, insulter et malmener. Ils étaient à bout. C’était insupportable. Ils n’avaient eu de cesse de lui conseiller d’aller se faire soigner, mais elle avait toujours refusé, craignant que des séances de psychothérapie n’explosent ses dernières barrières de protection et, qu’à nouveau, elle doive faire face à de nouvelles révélations et de nouveaux bourreaux d’antan.

Au bord de la scission, Christian avait finit par prendre le taureau par les cornes. Il avait téléphoné au médecin préconisé par le docteur Bardeau, puis menacé de quitter son épouse si elle n’honorait pas le rendez-vous. Effrayée à l’idée d’être abandonnée par son mari, Esméralda avait cédé à l’injonction et s’était rendue chez le guérisseur d’âme. En l’occurrence, c’était une guérisseuse. Celle que Christian lui avait choisie était une jeune femme d’à peu près son âge. Par chance, elle avait des gestes doux, une voix douce et un visage avenant et très doux. C’était pile ce qu’il lui fallait pour la mettre à l’aise. Cette douceur en concentré avait tout de suite plu à Esméralda. Elle s’était sentie en confiance avec cette psychothérapeute, pourtant les premières séances n’avaient pas été fructueuses. Esméralda avait fait sa mauvaise tête. Elle avait refusé de collaborer pour faire avancer travail et n’avait rien livré sur elle jusqu’au jour où il y eut la proposition de l’hypnose.

Chapitre 6

Esméralda avait parlé de l’hypnose à Christian qui l’engagea vivement à la faire. Sans contester, elle s’était soumise à son avis, mais c’est la peur au ventre qu’elle avait accepté la mise en pratique. Sur le divan de la guérisseuse d’âme, en position confortable, Esméralda s’était laissé bercer par la voix douce à l’inflexion lente utilisée par la thérapeute. Elle s’était relaxée, puis abandonnée aux images positives suggérées. Esméralda s’était alors sentie comme dormant dans du coton. Et tandis qu’elle avait lâché prise, des larmes avaient perlé sur ses joues. Les trois premières séances, Esméralda n’avait fait que sangloter durant l’endormissement. Au réveil, ses joues étaient trempées et ses yeux brûlants. Cela l’avait troublée de pleurer autant. Elle s’était questionnée sur l’efficacité de l’hypnose et craignait encore que cela ne crée de nouvelles blessures au lieu de l’en débarrasser. Elle s’en était confiée à la psychologue qui l’avait rassurée. Pour elle, les pleurs d’Esméralda étaient au contraire une excellente chose. Cela signifiait que le travail avait déjà commencé et qu’une action de libération s’effectuait en profondeur. Elle avait ajouté qu’elle ne devait pas lâcher et que sa persévérance donnerait bientôt du fruit.

À la cinquième séance, alors qu’elle avait franchi l’état d’hypnose avec l’impression similaire de plonger dans de la ouate, Esméralda en était ressortie suffocante et affolée. Dans un demi-sommeil cotonneux, elle avait vu et senti le corps lourd de son père pesant sur sa poitrine d’enfant. Et dès la sensation d’étouffement, quelque chose s’était débloquée en elle. D’abord de manière un peu confuse, elle avait perçu un petit rire nerveux. Elle avait reconnu les gloussements de son père et son souffle excité. Puis, au travers d’une vision floue, elle l’avait revu se trémoussant sur elle et dégoulinant sur sa peau nue. A la suite, les représentations de son père s’étaient effacées au profit d’images de mains d’hommes aux visages masqués qui la tripotait.

La boite de Pandore ouverte, l’expérience était traumatisante. Esméralda s’était réveillée en panique. Honteuse et sous le choc, elle avait refusé d’entendre l’enregistrement de la dernière séance et n’avait pas voulu raconter l’expérience de vive-voix. Elle avait préféré l’écrire, notant d’une main tremblante que toutes les scènes étaient enveloppées de brouillard et que les voix étaient presque inaudibles. Elle avait précisé qu’elle ne s’était pas vue en tant que victime, mais plutôt comme spectatrice de la situation. Alors que la psychothérapeute lui avait parlé de prise de drogue durant les abus, Esméralda avait eut un deuxième choc. Elle s’était effondrée et avait beaucoup pleuré.

Après d’abondantes larmes versées, Esméralda avait demandé en hoquetant comment de telles horreurs avaient pu disparaître de sa tête. Il lui fut répondu que les souvenirs ne s’étaient pas envolés, mais qu’ils demeuraient quelque part dans son subconscient. La psychologue avait expliqué que son amnésie venait de sa mémoire traumatique et que d’autres victimes comme elle, présentaient des blancs dans leur passé. Elle avait dit que paralysée par la violence des actes et sous l’effet de la sidération, le cortex cérébral humain produisait une trop grosse quantité d’hormones et de stress, et que cet excédent était dangereux pour l’organisme, particulièrement pour le cœur et l’encéphale. Par système de défense, le mécanisme neurobiologique de sauvegarde faisait donc disjoncter le cerveau qui mettait de côté les sévices et les brutalités dans des coffres-forts internes. La thérapeute avait souligné que l’hypnose n’avait fait que rouvrir ses tiroirs fermés à clef depuis des lustres, mais que le passé revenu à la lumière devait être traité puis asséché, afin d’entamer un travail de résilience, de libération et de pardon.

Pour éviter qu’Esméralda ne sombre avec ses souvenirs, il fallait donc rapprocher les séances d’hypnose et accélérer le travail. Ainsi, de connexions en reconnexions, la mémoire d’Esméralda s’ajusta à sa réalité. Avec douleur, elle comprit qu’en plus de son initiateur de père, d’autres voleurs avaient forcé la porte de sa grotte et l’avaient aussi dévastée. D’après ses éléments, elle avait pu dater les premiers viols à l’âge de cinq ans environ et les derniers au décès de son père. Soit, l’année de ses douze ans.

Esméralda avait mentionné ses changements de personnalité fréquents, éprouvants et déstabilisants pour ses proches. La thérapeute avait alors expliqué que le sadisme des adultes et les abus rituels subis, l’avaient obligée à se dissocier mentalement d’elle-même pour survivre à l’horreur et qu’elle s’était donc fondue dans des identités multiples. Elle lui apprit alors qu’elle souffrait d’un TDI important  » trouble dissociatif de l’identité « .

Enfin une bonne nouvelle ! Esméralda pouvait enfin mettre un nom sur ses troubles. Elle n’était donc pas folle ! Son corps avait simplement mis en place des systèmes de défense.

Chapitre 7

Esméralda secoua la tête et se détacha de ses pensées morbides. Penchée en avant, elle récupéra son verre qui avait roulé sous la table basse, y versa le fond de whisky restant qu’elle avala d’une traite et fit claquer sa langue sur son palais. Le dos plaqué sur le dossier du divan, elle plaça son verre vide entre ses jambes croisées, ramena ses cheveux vers l’arrière pour dégager son front, et d’une main molle, elle appuya sur la télécommande de l’appareil Hifi.

Tchiqui ! Bang ! Tchiqui ! Bang !

La musique d’introduction de « Dance me to the end of love » de Léonard Cohen, anima le salon de sa cadence latine. Une douce chaleur envahit Esméralda. Très vite, elle se prit à rêver que Léonard Cohen chantait pour elle, et séduite, elle remua la tête au rythme de l’aubade, s’associant au chanteur en duo langoureux.

Dance me to your beauty with a burning violin, fredonnait-elle. Dance me through the panic ’til I’m gathered safely in lift me like an olive branch and be my homeward dove. Dance me to the end of love. Dance me to the end of love. Oh let me see your beauty when the witnesses are gone. Let me feel you moving like they do in Babylon. Show me slowly what I only know the limits of… Dance me to the end of love

À l’écoute de la voix suave et rauque du crooner américain, Esméralda frissonna et reprit le refrain à voix basse :

Dance me to the end of loveDance me to the end of love… Oh Léonard… faites-moi danser jusqu’à la fin de l’amour…

Esméralda posa son verre sur la table basse et alla se placer au milieu du salon. Les bras levés, elle débuta une danse aguichante. Poupée molle et sensuelle, elle ondula, se balança et chaloupa comme une gogo danseuse. Les paupières closes, Esméralda faisait le show devant des murs imperturbables. Elle caressait ses cheveux, son visage, sa gorge et sa poitrine tendues, puis effleura sa bouche d’un index érotique. Dans un mouvement sec, elle colla ses paumes sur son bassin et accompagna son déhanchement. Saoule et désinhibée, Esméralda s’enivrait des paroles susurrées par le chanteur de charme.

Dance me to the wedding now, dance me on and on, fredonnait-elle. Dance me very tenderly and dance me very long. We’re both of us beneath our love, we’re both of us above. Dance me to the end of love. Dance me to the end of love.

Comme en transe, Esméralda n’était plus elle-même. Dans un jeu de séduction avec Léonard Cohen, elle promenait ses mains sur son corps alanguie en s’imaginant lui faire l’amour. Ses mains frôlèrent ses mamelons dressés et le désir monta en elle. Ses lèvres et son bassin se tendirent vers la voix chaude aux intonations viriles. Offerte à cette main de fer dans un gant de velours, Esméralda fantasmait.

— Serrez-moi dans vos bras, Léonard… susurrait-elle les yeux fermés. Serrez-moi fort…

En besoin d’amour et d’affection, Esméralda s’abandonnait au chanteur populaire, gentleman romantique et merveilleux poète. Elle se consolait dans ses bras imaginaires et faisait de lui son amant, son ami, son frère et son confident du moment. Bras à l’horizontal, elle se mit à tourner comme une enfant quand soudain, sa vue se brouilla. Elle chancela et tomba de sa hauteur. Sur le sol, plus engourdie par l’alcool que par sa chute, Esméralda tendit un bras en direction du haut-parleur où la voix profonde résonnait encore.

— Léonard, aimez-moi, implora-t-elle en se caressant. Venez vite me prendre dans vos bras. J’ai froid… Tellement froid…

La chanson terminée, Esméralda garda les paupières closes et reprit sa réflexion : « Léonard Cohen….Cohen ? C’est un nom juif… tout comme toi ma chère mère. Toi, la juive. La sépharade. Et moi, ta fille. Fille de quoi ? Fille de rien ! Fille que tu n’as pas su protéger ! Si je suis morte à l’intérieur, c’est aussi à cause de toi ! Je suis morte parce que tu as laissé faire ! Tu as permis qu’il me viole. Tu as permis qu’on me détruise et qu’on me tue ! Le savais-tu ? Bien sûr que tu le savais ! Tu le savais mais tu fermais les yeux ! Je suis certaine que tu étais complice de cette infamie, ma très chère mère indigne ! Peut-être même en étais-tu l’instigatrice. Je te vomis ! Je te déteste ! Je t’exècre ! À mes yeux, tu n’es pas ma mère ! À mes yeux, tu es seulement ma génitrice doublée d’un monstre ! Tu es un monstre qui m’a offert en pâture à mon père ! À ce fou ! Soyez maudits tous les deux ! Vous qui ne m’avez jamais aimée ! Vous qui m’avez conçue pour assouvir vos fantasmes malsains ! Maudits ! Maudits êtes-vous ! Arrgghhh ! Je ne méritais pas ça ! Non ! On dit que la roue tourne… que la chance peut aussi tourner… Mais foutaises ! Je suis née pour en baver. Le malheur s’accroche toujours aux mêmes. Il ne les lâche jamais ! Jamais ! Quand on naît sous une mauvaise étoile, le bonheur nous échappe sans cesse. Il ne veut pas de nous. Il nous fuit. C’est comme ça. C’est toujours comme ça. Comment l’accepter et ne pas sombrer ? Comment ne pas lâcher ? Tenir…ne pas lâcher… c’est tellement dur… Oh monsieur Cohen, aimez-moi… Aimez-moi s’il vous plait. Empêchez-moi de trop souffrir. Empêchez-moi de retomber dans le gouffre… Venez m’enlever dans ma chambre de petite fille. Venez me libérer de ces hommes ; de ces géants qui me maltraitent et m’assassinent. Ne les laissez plus me faire du mal. Léonard, aidez-moi… Par pitié, au-secours…

Chapitre 8

Le sommeil avait emporté Esméralda. Oiseau blessé aux ailes coupées, elle dormait à même le sol en sursautant de temps à autre. Plus tard dans la nuit, elle s’était réveillée avec la bouche pâteuse et la migraine. Elle avait jeté un œil sur la chaîne Hifi en mode veille qui affichait 1 H 30 du matin. En reprenant ses esprits, elle eut l’envie soudaine de sortir dans la nuit. La tête lui tournait encore. Elle se releva avec peine en s’appuyant sur les coudes. Faible et instable sur ses jambes, elle tituba jusqu’à la salle-de-bains et se réveilla sous une douche fraîche. Une serviette nouée sur la poitrine, elle alla jusqu’à sa chambre. Et là, devant la grande penderie, ses yeux s’éteignirent. Ce qu’elle voyait l’affligeait.

Deux jours auparavant, les affaires de Christian occupaient la moitié droite de cet esthétique et très fonctionnel placard. Un placard pensé par elle et par Christian il y a de cela dix ans, et dont ils avaient confié la réalisation à un artisan local, réputé et consciencieux. Désormais, la partie attribuée à son époux était atrocement vide. Christian avait emporté la totalité de ses affaires, ne laissant aucune trace de leurs trente années de vie commune.

Ce vide, ce rien était très dur à regarder, mais Esméralda n’arrivait plus à pleurer. Ses yeux étaient trop secs et son cœur était vide. Décidée à prendre l’air et à parler avec quelqu’un, malgré l’heure tardive, elle se tourna vers son côté et attrapa une robe pull sur l’étagère. Elle récupéra une culotte à dentelles, un soutien-gorge à larges bretelles et des collants opaques dans les tiroirs du bas. Dans le panier de linge propre, elle sortit la combinaison stretch qu’elle mettait sous ses lainages pour ne pas irriter sa peau fragile. Puis, elle eut un nouveau vertige. Elle enfila son collant en se renversant sur son lit et se releva pour passer sa robe pull. Prochaine étape, se refaire une beauté. Se dirigeant vers la coiffeuse, Esméralda s’arrêta pour se regarder sur le grand miroir collé au mur. Elle eut un léger sourire en contemplant ses formes harmonieuses et sa silhouette encore fine, valorisée par la robe moulante. Puis, son regard s’assombrit. Face à cette silhouette entretenue pour Christian, elle eut un sourire mitigé. Ce résultat au prix de gros efforts pour finalement se faire quitter, la rendait terriblement amère. Elle soupira en haussant les épaules.

Esméralda coiffa ses cheveux d’un geste ferme et les entortilla dans une grosse barrette plastique. D’une main tremblante et malhabile, elle s’appliqua un anticerne pour masquer ses yeux pochés, puis elle mit du fond de teint et de la poudre sur son visage et sa gorge. Elle ombra ses yeux de brun profond et colora ses lèvres d’un rose discret. Avant de sortir de la chambre, elle noua un foulard fuchsia autour de son cou et se chaussa de bottines à talons. Au salon, elle fouilla dans son sac à main pour y récupérer la carte ou étaient notés les téléphones des taxis de nuit. Elle la retrouva au fond du sac et appela le premier numéro en tête de liste. Après avoir donné son adresse à la standardiste, on l’informa qu’une voiture serait en bas de chez elle dans moins de cinq minutes. Esméralda la remercia et se dépêcha d’éteindre les lumières. Dans le vestibule, elle décrocha sa veste du portemanteau et lança à la volée :

— À tout à l’heure, Léonard !

Dans un bruit sourd, la porte se referma derrière elle.

Chapitre 9

Moteur tournant et phares allumés, le taxi attendait déjà Esméralda. Depuis son volant, le chauffeur la regardait arriver. À sa façon de venir jusqu’à lui, il voyait qu’elle était éméchée et pas dans son assiette.

Esméralda s’accola à la vitre descendue, côté passager. Elle entra sa tête à l’intérieur du véhicule et indiqua au chauffeur de l’emmener au centre-ville. L’homme dans l’ombre acquiesça, puis l’invita à s’asseoir à l’arrière du véhicule. C’était une belle berline gris anthracite qui sentait le neuf. Esméralda caressa les sièges en cuir tièdes à la texture veloutée, pendant que le chauffeur remettait son compteur à zéro.

— Tic… Tic… Tic… faisait l’appareil d’un petit bruit discret.

À peine la voiture avait-elle fait quelques mètres, que les secondes se comptabilisaient déjà en centimes d’euros. Le chauffeur ne disait pas un mot. Il roulait à vitesse raisonnable dans les rues calmes et endormies. Ce silence insupportait Esméralda. Elle le rompit en engageant la conversation :

— À tout hasard, votre nom ne serait pas Cohen ?

— Vous dites ? s’étonna le chauffeur, un œil dans son rétroviseur intérieur. Co… ? Quoi ?

— Je cherche monsieur Cohen. Votre nom ne serait pas Cohen ?

— Ah non ! Pas du tout ! s’esclaffa l’homme. Elle est bien bonne celle-là ! Moi, mon nom c’est Bourguignon. Philibert Bourguignon, si ça peut vous renseigner.

— Oh… pas d’importance, marmonna Esméralda. Et sinon, vous n’auriez pas une musique de Léonard Cohen dans votre voiture ?

— Ah non ! Désolé de vous décevoir une deuxième fois, mais ce chanteur n’est pas dans mon stock de CD.

Déçue, Esméralda soupira.

— Dommage… dit-elle. J’aurais bien aimé…

— Dites-donc, vous avez l’air de drôlement l’apprécier ce monsieur Cohen. Je me trompe ?

Le chauffeur de taxi employait un ton moqueur pour s’adresser à Esméralda. De plus, elle jugea sa remarque déplacée. Vexée, elle s’enfonça dans son siège avec une moue boudeuse.

Dance me to the wedding now, dance me on and on, fredonna-t-elle. Dance me very tenderly and dance me very long

Six kilomètres et demi plus tard, la voiture était arrivée à l’adresse convenue. Le chauffeur annonça quinze euros à Esméralda qui régla la course, le remercia puis s’éloigna.

— Madame ! Votre écharpe ! l’interpella le chauffeur par la vitre côté passager.

Esméralda revint sur ses pas.

— Et encore désolé de ne pas m’appeler Cohen, dit Philibert Bourguignon en lui rendant son foulard. Je vois bien que ça vous aurait fait plaisir.

— Ne vous inquiétez pas. S’il est dans le coin, je le retrouverai.

L’homme eut un sourire mi-ironique et mi-compatissant.

— Allez, bonne continuation dans vos recherches madame ! lui lança-t-il avant de filer dans la nuit.

Un peu saoule et désœuvrée, Esméralda marchait comme un mannequin perché sur d’improbables talons. Dans les rues piétonnes de la vieille ville, ses talons claquaient sur les pavés de pierre. Déambulant au hasard, elle jetait un œil hagard sur les boutiques aux devantures éclairées quand sa silhouette se refléta dans une vitrine. Une pensée la traversa. Elle se revoyait dans ce tailleur ultra-court et très sexy que son mari adorait. Elle revoyait Christian, tandis qu’elle lui faisait un numéro de charme. Elle le revoyait les mains dans les poches de son pantalon de toile, la regardant avec son air canaille, son habituel sourire en coin, sa tête penchée sur le côté et ses yeux amoureux. Cette image la ramena aux jours complices, où bras dessus bras dessous tous les deux déambulaient en centre-ville et faisaient les boutiques.

Mélancolique et chancelante, Esméralda avançait dans la pénombre. La nostalgie fit bientôt place à la colère. Elle revit le moment où Christian lui avait froidement annoncé son départ.

« Tu n’es qu’un traître et un menteur ! s’énerva-t-elle dans sa tête. Tu as renié ta parole ! Tu m’avais juré fidélité ! Mmm…Lorsqu’on s’est promis de s’aimer pour le meilleur et pour le pire, tu n’avais pas pensé qu’un jour tu aurais cinquante ans et, qu’avec l’échéance de ta déchéance, tu renierais tes belles promesses. Christian le lâche ! Christian le trouillard qui a eu peur d’affronter la vieillesse et a préféré prendre la tangente ! Un demi-tour sans scrupule pour une deuxième vie, une deuxième femme, une deuxième jeunesse. Facile pour toi ! Aucune question d’ordre moral ! Ton bien-être avant tout ! Tu es tellement décevant Christian ! Tellement ! »

Chapitre 10

 Esméralda se mordait les lèvres. Ce tour en ville avait pour objectif de faire des rencontres et de s’ôter Christian de l’esprit. Elle s’intéressa donc aux rares badauds qui lanternaient dans le coin, mais dans cette portion de rue, l’heure tardive ne drainait que des « traînent en ville enfermés dans leur bulle ». Hâtant son pas, elle regagna les rues plus animées. Et sous l’effet du whisky avalé, c’est désinhibée qu’elle accosta les deux jeunes garçons discutant à la terrasse d’un café et fumant leur cigarette.

— Monsieur Cohen ? interrogea-t-elle en fixant l’un des deux. Êtes-vous monsieur Cohen ?

D’abord surpris, le garçon s’aperçut très vite qu’Esméralda n’était pas dans un état normal. Bien que saoule, il la trouvait belle et attirante. Avec un sourire gourmand, il lui proposa une cigarette.

— Si ça peut vous faire plaisir m’dame, répliqua-t-il. Vous fumez ?

— Non merci.

Alcoolisé et nerveux, l’autre garçon s’interposa :

— Si elle veut du Cohen, la couguar, j’suis volontaire !

— Laisse-là. Tu vois bien qu’elle a bu un coup de trop !

— Et alors ? Qu’est-ce ça peut faire si elle a trop picolé ? J’suis prêt à lui en donner du Cohen, si elle le veut, la donzelle !

Le rire gras et très entreprenant, le garçon saisit Esméralda par sa veste et la ramena brusquement vers lui.

— Allez viens la chaudasse ! ordonna-t-il en lui soufflant son haleine de bière dans le nez. Fais pas ta bêcheuse !

Paniquée, Esméralda se débattit.

— Lâchez-moi, espèce de gros porc ! hurla-t-elle hystérique. Ne me touchez pas avec vos sales pattes dégueulasses !

Esméralda réussit à se défaire des mains du garçon et prit ses jambes à son cou. Croisant quelques regards hébétés, elle courut en talons sur les pavés glissants. À bout de souffle, elle s’arrêta. Elle réajusta son écharpe sur le haut de son nez et s’engouffra sous un porche. Cachée de tous, elle s’adossa contre le mur et se laissa glisser jusqu’à s’asseoir sur ses talons. En position accroupie, Esméralda évacua sa rage en se mordant les mains jusqu’au sang.

Une fois calmée, elle retourna dans les rues éclairées. Emmitouflée dans sa veste, elle partit en quête d’un endroit sympathique où se poser et discuter tranquillement.

De bars bruyants en cafés désertés, de brasseries en liesse en comptoirs abandonnés, rien ne convenait à Esméralda. Trop de bruits, trop de rires, trop de risques… Elle continua son chemin jusqu’à un petit troquet sans prétention,  » Le Minima « . De l’extérieur, elle observa les quelques tables visibles et occupées. Les clients d’âge moyen avaient l’air de converser paisiblement. L’endroit plut à Esméralda. Elle y entra et s’avança directement vers le comptoir où trois hommes entre deux âges étaient accoudés, un verre à la main. Elle prit le dernier tabouret haut encore libre et commanda un whisky. Elle n’était pas plutôt assise, qu’un des trois hommes, le plus près, l’accosta.

Le cheveu brun, mat de peau et un charme certain, le cinquantenaire l’aborda d’un  » Bonsoir  » respectueux.

— Bonsoir… répondit-elle un peu méfiante.

— Je ne vous ai jamais vue par ici.

— Normal. D’ordinaire, je ne suis pas un oiseau de nuit. En plus, je ne sors jamais sans mon époux.

La réponse d’Esméralda, semblait décevoir l’homme au physique latin.

— Ah ! Mariée ? demanda-t-il.

— Non ! Quittée ! Lâchement et fraîchement abandonnée par un salaud de la pire espèce ! Un crétin d’égoïste qui n’a pensé qu’à lui !

— Ah ? Désolé…

— Bof… De toute façon, ça m’est bien égal. Je suis là pour prendre un peu de bon temps et pour me vider la tête.

— Ah ! Bien ! acquiesça l’homme en souriant. Et comment dois-je vous appeler !

— Mon nom ? Pfft… soupira Esméralda. Aucune importance… Parlez-moi plutôt de vous. Qui êtes-vous ?

Sans laisser le temps à l’homme de répondre, Esméralda se reprit.

— Non, ne me dites pas. Laissez-moi deviner. Je suis sûre que vous êtes un Léonard. Oui, vous avez une tête à vous appeler Léonard.

Surpris, l’homme éclata de rire.

— Une tête de Léonard ? Diable ! Et pourquoi de Léonard ? Qu’est-ce que donc une tête de Léonard ?

— Ne riez pas, ce n’est pas drôle ! se fâcha Esméralda. Vous pourriez très bien vous appeler Léonard. Oui ! Et même Léonard Cohen !

— Léonard Cohen ! Comme le chanteur !

— Tout juste ! Comme le chanteur !

— Désolé de vous décevoir, mais je me nomme Andrés Pasolino. Pour vous servir, belle dame…

L’homme fait un semblant de révérence.

— Ah… s’attrista Esméralda. Et sauriez-vous où je pourrais le trouver ? Je suis à sa recherche.

— Diable ! Et pourquoi ça ? Pourquoi le recherchez-vous ?

— Parce qu’il me doit une danse.

— Vous voulez danser ?

— Non… À vrai dire, non.

Andrés était décontenancé par l’attitude et les propos incohérents d’Esméralda. Il la regardait étrangement. Elle voyait dans ses yeux qu’il la prenait pour une folle, mais elle s’en fichait. Ce soir, elle se donnait le droit d’être folle. D’être même complètement folle. Après tout, c’était sa folie qui l’avait conduit jusqu’ici.

— Comment dois-je vous appeler ? insista l’homme. Dites-le-moi, s’il vous plait. Quand je parle à une jolie femme, j’aime connaître son prénom.

Esméralda ne répondit pas. Le regard dans le vague, elle sirotait son whisky. Elle semblait ailleurs.

— Allez, ne me faites pas languir belle dame aux grands yeux tristes. Qui êtes-vous ? Qui se cache derrière ce beau mais sombre regard ?

Esméralda eut un sourire cynique. Elle reposa son verre sur le comptoir, entortilla une mèche de cheveux rebelle entre son pouce et son index.

— Qui je suis ? répéta-t-elle d’une voix étrange et très aiguë. Qui donc voulez-vous que je sois ? Voudriez-vous dialoguer avec cette petite pute de Sally ? Cette gentille petite fille sage qui ne dira rien à personne. Celle qu’on appelle Sally la sale petite pute et qui aime qu’on la salisse. Est-ce à elle que vous souhaitez parler ?

Andrés Pasolino eut un mouvement de recul.

— Quoi ? Que dites-vous ?

— Je dis ce qui est vrai ! ajouta-t-elle d’une voix froide et autoritaire. Mais peut-être que vous préférez vous adresser à la Patronne ?

Tandis qu’Esméralda s’exprimait, les traits de son visage se modifiaient. Ses yeux étaient ternes et son regard plus dur. Le changement était impressionnant. Sans rien y comprendre, Andrés se retrouvait face à une femme austère, rigide, glaçante. Il en eut la chair de poule

— La Patronne qui a la tâche de faire le mal. Madame la prêtresse ! Celle qui doit frapper, qui exige et martyrise. On l’appelle aussi « la Maîtresse« . Est-ce que vous voulez lui parler ?

Andrés Pasolino était déconcerté par le discours d’Esméralda. Il n’osait plus parler.

— Sinon, poursuivit Esméralda, je peux me présenter à vous dans la peau de Gabrielle. Gabrielle. Gabrielle la mère parfaite. Celle qui souffre de rejet et court sans arrêt après la perfection. Celle qui rêve que ses enfants soient les plus beaux, les plus obéissants et les plus intelligents. Gabrielle, maniaque à l’excès. Celle qui ne supporte pas le moindre désordre ni la moindre poussière. Gabrielle qui s’interdit de souffler et s’inquiète en permanence du jugement des autres. Une folle furieuse cette Gabrielle !

Chapitre 11

Esméralda n’arrêtait plus de parler. Face à son interlocuteur bouche bée, elle se livrait sans honte.

— Il vous est aussi possible de m’appeler Alice. Alice, cette petite écervelée avec ses cheveux impeccablement coiffés, son beau tablier blanc et ses jolies chaussures vernies, qui suit sans réfléchir un lapin blanc en veston et montre à gousset. Pourquoi Alice, me direz-vous ! Eh bien, je suppose qu’Alice s’est développée en moi quand j’ai dû m’extraire de ma triste condition et survivre… Oui, Alice est mon échappatoire. Elle me permet de m’évader de la vie réelle et de me réfugier dans un monde magique à la rencontre de curieux personnages. Un monde surréaliste, extravagant et sans logique. Un monde absurde mais en même temps, très amusant. Toutefois, à la différence de la jeune Alice décrite par Lewis Carroll comme étant une fillette curieuse, courtoise, patiente et généreuse, moi je suis plutôt une Alice insouciante et naïve ! Une Alice qui plonge tête la première dans le puits quand les souffrances deviennent trop lourdes et la douleur trop intense. J’aime bien être Alice ! Oui, être Alice me fait du bien ! Vraiment beaucoup de bien !

Esméralda marqua une pause dans son discours hallucinant. Andrés la regardait sans rien dire. Elle l’interrogea :

— Dites, ça vous plairait d’aller jouer avec Alice au pays des merveilles ?

Que répondre à une telle question ? Andrés ne le savait pas. Il se disait que s’il répondait par l’affirmative, Esméralda le qualifierait sans doute de pervers, et que répondre par la négative c’était risquer de la froisser. Hésitant, il haussa négligemment les épaules.

—Voici tous mes alter, poursuivit Esméralda. Enfin, selon les dires de ma psy qui a su les détecter et me les a révélés. Je suppose que chacun d’eux a son utilité selon mon état et selon les difficultés que je traverse. Depuis mes premiers traumatismes, je me suis créé de nouvelles identités. Ainsi, quand la vie m’est trop pénible, je me fonds dans une de ces personnalités.

Esméralda commanda un autre whisky. Andrés fit de même. Il dévisageait Esméralda en songeant qu’elle délirait. Il se disait qu’elle était encore sous le choc de la rupture et qu’elle avait trop bu.

— Ah… Si seulement vous étiez monsieur Cohen…

— Pourquoi focaliser à ce point sur ce monsieur Cohen ?

— Je ne sais pas. Cet homme me rassure. Il m’est familier… Mes origines probablement. Ma mère est juive. Peut-être ai-je besoin de me rattacher à mes origines ; à la terre de mes ancêtres… Une terre lointaine, comme un idéal…

— Vous êtes croyante ?

— Non, pas vraiment… Pas exactement…

— Pas exactement ?

— Enfin, je crois mais je ne suis plus certaine de ce que je crois. Je ne sais pas. Parfois, je me dis qu’il y a bien une puissance supérieure là-haut qui dirige notre monde, mais dans ma tête tout se mélange. Réincarnation, résurrection, je ne sais pas. Pourquoi cette question ?

— Ce que je veux dire par  » Être croyant « , c’est avoir la Foi. Croire en Dieu.

— Oui je sais, répondit Esméralda. Elohim, Dieu Tout-puissant. Je me souviens d’ailleurs d’une chanson que me chantait ma grand-mère maternelle qui était juive messianique. Une chanson qui disait : Evenou shalom alerhem ! Evenou shalom alerhem ! Evenou shalom alerhem ! Evenou shalom, shalom, shalom alerhem !

Esméralda chantonna à voix basse. L’homme se joignit à elle pour la chanter en français :

Nous vous annonçons la paix. Nous vous annonçons la paix, la paix, la paix de Jésus !

Esméralda s’étonnait qu’Andrés connaisse ce chant. Elle lui adressa un large sourire, et à capella, ils chantèrent dans ce bar de nuit où les chansons paillardes résonnaient plus souvent que les chants à caractère religieux.

Nous vous annonçons la joieNous vous annonçons l’amourNous vous annonçons la paix,…la joie,… l’amour. Nous vous annonçons la paix, la joie, l’amour de Jésus !

— Incroyable que vous connaissiez ce chant ! s’exclama Esméralda. Vous avez dû avoir la même grand-mère que moi ?

— Rien d’étonnant, sourit l’homme. C’est un chant juif traditionnel.

— Ah ? Et vous êtes juif ?

— Je l’étais…

— Ah bon ? Parce qu’on peut être juif et ne plus l’être ? Je ne comprends pas.

— N’essayez pas de comprendre…

Visiblement peu enclin à discuter sur ce sujet, Andrés détourna la conversation sur Esméralda :

— Qu’est-ce qu’une femme telle que vous, fait dans un bar à cette heure-ci ?

— Je vais mal. Très mal. Il y a une heure à peine, j’ai avalé un grand nombre de cachets, suffisamment pour mourir… Et puis je les ai recrachés parce que je me suis revue quelques années en arrière… J’ai repensé à la jeune fille qui ne voulait plus être une victime et j’ai eu un sursaut de vie…

— Mais pourquoi vouloir mourir ?

— Parce que ma vie est un grand n’importe quoi… Un immense gâchis…

— Tant que ça !

— Oh que oui, et même bien plus que ça ! Si vous saviez !

— Si je savais !

— Oui.

— Vous avez envie d’en parler ?

Esméralda dodelina de la tête.

— Me confier à vous ? Là, maintenant… Sans même vous connaître…

— Si ça peut vous aider et vous soulager. Pourquoi pas ?

— Oui, pourquoi pas. Après tout, le soir tout se dit et le matin tout s’oublie.

Chapitre 12

Esméralda termina son whisky et se lança :

— Esméralda… murmura-t-elle.

— Pardon ?

— Je m’appelle Esméralda Dolorès dé la Cuenté et mon nom d’épouse est Duranton.

— Joli et très original. Espagnole ?

— Mon père…

Esméralda fit une pause avant de continuer :

— Mes parents étaient des satanistes… Ils étaient membres d’une secte qui honorait le diable et pratiquait des rituels. Ça vous parle ! Vous connaissez !

Andrés avait blêmi. Il répondit qu’il avait une vague idée de ce qu’était, mais sans plus.

— C’est une secte diabolique qui viole les enfants, qui les torture et les sacrifie. Moi et ma sœur en avons été victimes. Par protection, mon cerveau avait archivé toutes les horreurs subies. Je n’y avait plus accès jusqu’à ce qu’une thérapeute rouvre les tiroirs et fasse remonter une partie de ma mémoire. C’est comme ça que j’ai pu retracer mon histoire et me souvenir que ma sœur avait elle aussi, été suppliciée. A sa majorité, elle a fui ce passé traumatique en se tournant vers la sorcellerie. Elle vit quelque part en Haïti ; à Port-au-Prince, me semble-t-il. Je n’ai plus de contacts depuis longtemps, mais je sais qu’elle continue de perpétrer le mal… d’une autre manière… C’est probablement inscrit dans sa chair et dans ses neurones maintenant… Moi… moi j’ai cru qu’en fondant une famille, je guérirais de mon mal-être et de toutes mes phobies. Sauf, qu’il y a deux jours, mon mari m’a quitté pour une femme plus jeune que moi… Plus équilibrée, selon ses dires. Le salaud ! Il s’est barré du jour au lendemain en me laissant comme deux ronds de flan ! Ah ça ! Je me suis bien trompée sur son compte !

Esméralda fit signe au barman de lui servir un autre verre.

— Vous savez, continua-t-elle. Tous ces personnages dont je vous ai parlés ils vivent en moi. Ils m’ont aidé à ne pas devenir complètement cinglée par toutes les atrocités et par tout ce que mes yeux ont vu. Aujourd’hui, une partie de ma mémoire m’est revenue, et ils m’encombrent. Ils s’imposent à moi et cherchent à prendre ma place. Dans ce corps à corps, je bataille. J’essaie de leur résister, mais je bascule sans le vouloir d’une personnalité à l’autre. C’est dur… Je suis physiquement et moralement épuisée. Et puis sans Christian… Sans le soutien de mon mari, je n’ai pas la force nécessaire pour lutter. Sans lui, je ne pourrais pas aller plus loin….

Religieusement, Andrés recevait la longue litanie d’Esméralda, pendant qu’elle s’interrogeait sur cet homme compatissant à l’oreille attentive. Dans ses temps de silence et de réflexion, elle se disait qu’elle avait bien fait d’entrer dans ce bar et de s’installer au comptoir. Parler à cet inconnu la soulageait de sa peine. Cependant, elle devait rester sur ses gardes. Ses émotions ne devaient pas l’envahir et prendre le contrôle. Pour s’en préserver, Esméralda ne divulguait qu’une portion de son martyr. Ainsi, elle raconta sans entrer dans les détails, les séjours réguliers dans les cages d’animaux, les nombreuses privations, les injures et les coups au quotidien. Elle raconta les punitions surveillées, des heures à genoux les bras sur la tête, et parla aussi des enfermements dans le noir d’une cave ou d’un placard, les mains ligotées.

— Tout ça, expliqua-t-elle, s’était terré dans ma mémoire volontairement oublieuse… jusqu’aux séances d’hypnose.

Son verre à la main, Andrés était fébrile. Il pressentait qu’Esméralda gardait le plus terrible pour la fin. De fait, elle en arriva aux viols à répétition. Sans s’étaler, elle parla des sexes d’hommes qui l’avaient brûlée et déchirée en la pénétrant de force. Des hommes, qui malgré ses cris et ses supplications d’enfant, avaient déversé en elle le fruit de leur jouissance et l’avaient sali pour toujours.

— Pour eux, j’étais une non-entité. Un objet dont ils pouvaient user à loisir, pleurait-t-elle. Ils m’ont brisée… cassée… Je ne suis plus qu’un pantin morcelé et désarticulé. Une poupée démembrée.

En empathie avec celle qui se confiait à lui, mais démuni, Andrés ne savait quoi faire d’autre que d’écouter et balancer la tête.

— Esmée…

— Quoi ?

— Vous savez, mes amis m’appellent Esmée.

Andrés soupira. L’atmosphère était soudain plus légère.

— Esmée… C’est joli. Me permettez-vous d’utiliser ce si joli surnom !

— Oui, répondit-elle en se mouchant.

— Esmée, j’aimerais pouvoir vous aider.

Chapitre 13

— Andrés, je n’ai pas le courage de vivre sans Christian. Je n’en ai pas la force… ni l’envie… Et mon passé ? Comment vivre avec ? Je n’en ai pas le courage… Je suis perdue…

Esméralda parla longuement de Christian. Elle expliqua à son confident qu’elle ne pouvait pas vivre sans Christian ; que c’était au-dessus de ses forces ; que la vie sans lui n’avait plus de sens ni d’importance. Elle dit avoir donné à son mari ce qu’elle ne pourrait plus donner à aucun autre. Elle précisa lui avoir donné sa jeunesse, ses rêves, son corps abîmé et son âme meurtrie.

— C’est avec lui que j’ai grandi, appris la vie et mûri, balbutia-t-elle au milieu des bruits de chaises. C’était avec lui que je devais vieillir. Il n’y aura pas de deuxième homme.

Touché par la détresse d’Esméralda, Andrés Pasolino prit ses mains dans les siennes. Ils restèrent ainsi sans bouger ni se parler. Esméralda pleurait doucement. Elle eut soudain des frissons, puis la nausée. Elle avait beaucoup trop bu et un tour aux toilettes s’imposait. C’était urgent. Elle descendit de son tabouret de bar en s’accrochant au bras d’Andrés.

— Je reviens, l’informa-t-elle. Je ne me sens pas très bien.

Comme marchant sur le pont d’un bateau, Esméralda traversa le bar en déséquilibre. Plusieurs clients remarquèrent qu’elle était saoule. Une tablée de jeunes garçons, éméchés eux aussi, l’apostrophèrent.

— Oh là, elle tangue drôlement la pt’ite dame ! s’écria l’un d’entre eux.

— Elle va nous tomber dans les bras ! s’esclaffa un autre en tendant les mains vers Esméralda. Hé les gars, mes genoux sont prêts à l’accueillir !

Esméralda se rapprocha de celui-là.

— Monsieur Cohen ! l’interrogea-t-elle dans son délire. Êtes-vous monsieur Cohen !

— Hé, m’dame ! J’crois qu’vous avez beaucoup trop picolé ! répliqua-t-il en riant. Y’a pas plus de Cohen ici qu’de beurre en branche !

Tous les garçons étaient hilares.

Indifférente aux moqueries, Esméralda fit un quart de tour, puis continua vers les toilettes. Elle s’enferma dans un WC souillé à l’odeur de pisse et d’excréments. La puanteur lui soulevait le cœur. Elle se cambra au-dessus de la cuvette, les jambes légèrement fléchies et les doigts au fond de la gorge et vomit ses tripes. Il lui semblait qu’elle allait mieux, mais deux rots caverneux précédèrent un long chapelet de glaires.

Tremblante mais soulagée, Esméralda retourna s’asseoir au bar. Andrés sirotait son Whisky, tourné vers le comptoir. En le regardant, une pensée traversa l’esprit d’Esméralda : « Pour être aussi gentil et patient avec moi, il doit avoir une idée derrière la tête. Il envisage sans doute de me ramener dans son lit. Pfft… Qu’importe… ça m’est bien égal qu’il veuille coucher avec moi. Il est là, il m’écoute et il est super gentil. C’est ce qui compte… »

— Andrés !

— Oui, belle Esméralda.

— Merci d’être là…

Andrés échangea un sourire avec Esméralda qui repoussa son verre et demanda de l’eau fraîche au serveur. Elle réclama un deuxième verre d’eau puis se reconnecta à Andrés.

— Je m’étais arrêtée où ?

— Vous me disiez être perdue, ne plus pouvoir continuer.

— Oui, c’est vrai…

Esméralda se livra encore à Andrés qui l’écoutait sans l’interrompre. À quatre heures du matin, le petit troquet devait baisser le rideau. Les clients furent gentiment priés de sortir. Sur le trottoir, Andrés Pasolino tenta de convaincre Esméralda de finir leur conversation chez lui autour d’un bon chocolat chaud. Elle refusa l’invitation, soupçonnant malgré son cerveau imbibé d’alcool et ses difficultés à raisonner, qu’Andrés, profiterait de sa faiblesse pour la charmer. Malgré l’opposition, Andrés expliqua qu’il aimerait beaucoup garder le contact avec elle et insista pour avoir son numéro de téléphone. Il argumenta qu’il voulait prendre de ses nouvelles et qu’il la trouvait très sympathique, mais elle refusa une nouvelle fois. Andrés était tenace. Il proposa de la raccompagner chez elle, de marcher dans les rues tout en discutant et d’attendre l’ouverture des cafés à sept heures sonnantes. Esméralda déclina toutes les propositions. Elle remercia Andrés pour le moment passé ensemble, puis elle commanda un taxi et le quitta avec une poignée de main chaleureuse.

Chapitre 14

De retour dans son appartement, Esméralda retira sa veste et ses bottines, fila directement dans sa chambre et s’écroula sur son lit. La tête tournant comme un carrousel, elle plongea dans le sommeil.

À sept heures trente, Esméralda se réveilla avec un défilé militaire dans le crâne et le cœur au bord des lèvres. Impossible de se rendormir. Les cheveux défaits, elle se leva pour prendre une aspirine. Depuis la veille, elle n’avait pas changé d’avis. Elle projetait toujours de raccourcir ses jours et ce serait pour aujourd’hui. Enfin, pas dans l’immédiat. Car alors qu’elle traversait les pièces en désordre, insidieuse, la petite voix de Gabrielle la maniaque, la persuada de ranger l’appartement avant de tirer sa révérence. Depuis la veille, Esméralda n’avait pas changé d’avis. Elle projetait encore d’en finir avec la vie. Ce serait pour aujourd’hui, mais pas dans l’immédiat. Il y avait d’abord du ménage. Esméralda-Gabrielle ne pouvait décemment pas se supprimer avec une maison sale et en désordre.

Dans la peau de Gabrielle, elle récupéra le sac poubelle dans la cuisine et ramassa tout ce qu’elle avait déchiré, cassé et abîmé dans sa folie destructrice. À deux mains indifférentes, elle jeta les photos et les lettres dans le sac, quand une photo de mariage capta son attention. Entre le pouce et l’index tremblotants, Esméralda tenait l’un des plus beaux jours de sa vie. Les yeux sur Christian, incroyablement beau dans son habit de cérémonie, elle se rappela ce moment magnifique et heureux. Elle était tellement amoureuse, tellement pleine d’espoir.

Les cils perlés de graines de pluie, Esméralda colla l’instantané sur son visage, et pleura à nouveau sur sa vie gâchée et sur ses illusions perdues.

En larmes, Esméralda s’allongea sur le carrelage glacé.

— Dieu… délira-t-elle. Viens-moi en aide… Délivre-moi de ce mal… Aide-moi à partir.

On frappa à la porte. Esméralda sursauta mais resta sur le sol. Une minute plus tard, il y eu encore de petits coups. Étonnée qu’on toque chez elle aux premières lueurs du jour, Esméralda continua de ne pas répondre.

— Esmée… Esmée…

C’était une voix d’homme. Une voix inconnue qui l’appelait par son petit nom. Elle paniqua, se demanda qui cela pouvait être.

— Esmée… Esmée…

Elle se releva doucement et, chancelante, elle alla regarder dans l’œilleton de la porte. L’homme qu’elle voyait lui était étranger. Interrogative et pas très rassurée, elle garda le silence. De l’autre côté, voyant disparaître la lumière du judas, l’homme comprit qu’on l’observait.

— Esmée… Esmée, souffla-t-il à travers la porte.

— Qui êtes-vous !

— C’est moi Esméralda… Andrés Pasolino…

— Je ne vous connais pas !

— Mais si voyons. Nous avons passé une partie de la nuit à discuter ensemble au bar  » Les Minimas « .

— Je ne vous connais pas, partez ! Laissez-moi tranquille !

D’une voix posée, Andrés redonnait des éléments de souvenirs à Esméralda qui, à mesure qu’il les lui révélait, recouvrait la mémoire.

— Comment avez-vous su que j’habitais ici ! interrogea-t-elle. Je ne me rappelle pas vous avoir donné mon adresse.

— Les voies de Dieu sont impénétrables, ironisa-t-il.

— Quoi !

— En réalité, internet m’a permis d’avoir les coordonnées de votre mari, Christian Duranton.

Au milieu des nuées d’alcool, Esméralda se souvint de manière confuse, avoir parlé de choses intimes avec Andrés. Un peu dessaoulée, elle en avait honte.

— Partez ! ordonna-t-elle. Partez et laissez-moi !

— Avant de partir, j’ai quelque chose d’important à vous dire. Laissez-moi entrer, s’il vous plaît.

— Non ! Je n’ai pas le temps de vous écouter, et puis… Et puis, je vous en ai déjà trop dit ! Je n’aurais pas dû ! Oubliez-moi ! Oubliez tout ce que j’ai raconté ! Partez et laissez-moi tranquille !

— Esméralda, je sais ce que vous avez en tête… Je sais ce que vous avez décidé d’en finir aujourd’hui. Alors, permettez-moi au moins de vous parler quelques minutes…

— Partez, je vous ai dit ! s’énerva-t-elle. Partez !

— Non ! Je resterai tant que vous ne m’aurez pas écouté. Je suis quelqu’un de buté et s’il le faut, je crierai dans la cage d’escalier pour que vous m’entendiez. Voulez-vous que je crie, Esmée ?

— À ça non alors !

— Esméralda ! avait dit Andrés d’une voix forte.

De peur que les voisins n’entendent et ne rappliquent devant sa porte, Esméralda interrompit Andrés.

— Ok, c’est bon ! Je vais écouter ce que vous voulez me dire, mais dépêchez-vous !

Andrés baissa le ton.

— M’entendez-vous suffisamment si je parle comme ça ?

— Oui, je vous entends, soupira Esméralda.

— Rapprochez-vous de la porte s’il-vous plaît. J’ai besoin d’être sûr que vous m’entendrez parfaitement.

— Ok, souffla-t-elle. Voilà, je ne peux pas être plus près.

— Merci.

— Pas de quoi… grogna Esméralda.

— Avant de passer à l’acte, je voulais vous dire qu’hier soir, moi aussi j’avais projeté de me supprimer. Moi aussi, je me disais que la vie n’avait plus rien à m’apporter. Quand vous m’avez vu au bar, j’étais un homme désespéré, ruiné. Un homme qui ne croyait plus en rien… Un homme fini. J’avais perdu ma foi en la vie, la foi en ce Dieu créateur de toutes choses auquel j’avais cru autrefois et que j’avais orgueilleusement et paresseusement abandonné. Et puis, vous êtes arrivée. Vous vous êtes assise à côté et moi et vous m’avez partagé vos souffrances. Au début, je dois bien l’avouer, je me disais qu’il serait agréable de passer une dernière nuit d’amour avec une femme telle que vous, mais vous m’avez fait confiance. Vous m’avez offert vos peurs et vos détresses, et mon cerveau a fait un volte-face. Oui, en vous écoutant, j’ai compris que votre désespoir était bien plus grand que le mien et je me suis senti terriblement honteux. Honteux d’avoir voulu lâcher la vie, honteux face à votre misère. Et sans que vous le sachiez, alors que vous me partagiez votre calvaire, je songeais en moi-même « Pardon mon Dieu. Pardon d’avoir voulu vivre loin de toi et d’avoir voulu vivre à ma manière. Je m’aperçois aujourd’hui, que si j’étais resté accroché à toi, j’aurais pu saisir les mains de cette femme et faire quelque chose de plus concret pour elle que de l’écouter. J’aurais pu prier pour elle, pour sa vie, pour que son chagrin s’efface, pour qu’elle soit consolée et qu’elle trouve la paix véritable ». Voir que j’étais totalement démuni et incapable de vous venir en aide, m’a en quelque sorte, réveillé. En vous quittant, alors que j’avais résolu de me jeter sous une voiture, je suis rentré chez moi et j’ai fléchi le genou. J’ai demandé pardon à Dieu et je me suis repenti pour mon orgueil. Esméralda, grâce à vous, j’ai compris que j’avais tout perdu parce que j’avais perdu l’essentiel. Grâce à vous, je suis retourné dans les bras de mon Père. J’ai renoué avec Lui et je voulais que vous le sachiez. Je voulais vous le dire et vous remercier pour cela. De plus, maintenant que cela m’est de nouveau possible, je souhaiterais prier pour vous. Le voulez-vous ! Accepteriez-vous que je prie pour vous !

— Non, inutile ! Rien ni personne ne pourra me venir en aide ! J’ai choisi la mort, car elle est plus douce que la vie !

— Ne faites pas ça, je vous en conjure ! La vie a en réserve de belles choses pour vous ! Croyez-le !

— Fichez le camp ! Je vous ai assez écouté ! Retournez avec votre bon-dieu et laissez-moi mourir en paix !

Chapitre 15

Ce discours de bon samaritain irrita Esméralda. Furieuse qu’on la moralise et qu’on interfère dans ses plans, elle s’éloigna de la porte et se précipita vers la fenêtre du salon en chantant à tue-tête :

Dance me to the wedding now ! Dance me on and on ! Dance me very tenderly and dance me very long !

Ce n’était pas le moment ! Ce n’était franchement pas le moment d’entendre des discours de sacristain. Esméralda bouillonnait. Au paroxysme de la colère,  » La Maîtresse  » vint spontanément prendre la place d’Esméralda. Le geste autoritaire, elle tira les rideaux puis replia les volets. La lumière du petit matin s’installa dans la grande pièce. Le visage dur et le corps raide, Esméralda  » La Maîtresse  » ouvrit la fenêtre en grand. Un petit vent frais s’engouffra dans les voilages et passa dans ses cheveux. Esméralda leva les pieds et plaqua son ventre contre le garde-fou. Penchée en avant, elle regardait tout en bas. La voix froide et impérieuse de «  La Maîtresse « , résonna dans son oreille : « Saute ! »

— Oui, répondit-elle avec des intonations enfantines.

« Saute ! N’attends pas ! »

— Oui, confirma-t-elle en s’inclinant davantage. Je vais sauter dans le puits pour rejoindre le pays des merveilles.

« Dépêche-toi, ton lapin blanc t’attend ! »

— J’arrive…

La brise matinale caressa les joues et le front d’Esméralda. Le sourire victorieux, elle remonta un genou le long du parapet. Debout sur le garde-corps, les bras à l’horizontal, elle prit la pose. Et dans le clair-obscur, tel le Christ porté en croix, elle s’offrait à la populace imaginaire venue la voir expier, mourir et puis renaître.

— Adieu Andrés ! cria-t-elle. Je m’en vais au pays des merveilles !

— Nooooooooooooooonnnnnnnnnnnn !!!! hurla le visiteur derrière la porte.

Comprenant qu’Esméralda n’avait pas ouvert la fenêtre pour s’aérer, mais pour se jeter dans le vide, Andrés Pasolino se rua sur la porte. Il tourna la poignée et donna des coups de pieds dans le chambranle qui ne céda pas.

— Arrêtez ! cria-t-il. Ne faites pas ça ! Pensez à la petite Esmée ! Ne lui faites pas ça ! Donnez-lui une dernière chance d’être heureuse ! Elle y a droit ! Elle le mérite !

— La petite Esmée n’existe plus ! Il n’y a plus qu’Alice et son lapin !

Très perturbée et lasse de cette existence maudite, Alice-Esméralda était résolue à quitter ce monde cruel pour partir vivre dans son conte.

— Ne les laissez pas gagner ! hurla Andrés qui tremblait derrière la porte. Ne laissez pas ces pourritures vous tuer une deuxième fois !

— Mais ils m’ont déjà tuée ! s’écria-t-elle d’une voix de petite fille. C’est trop tard ! Je suis morte à cinq ans et c’est mon père qui m’a tué !

— C’est du mensonge Esméralda ! Vous n’êtes pas morte ! Vous êtes vivante et vous avez encore des milliers de choses à faire. Des choses belles et intéressantes !

— Laissez-moi ! Vous êtes comme eux de toute manière ! Vous aussi, vous êtes de la race des hommes ! Vous êtes méchant, obsédé, égoïste et dégoûtant !

— Mais non ! C’est faux !

— C’est faux ! cria Esméralda avec un sourire ironique. Je ne vous crois pas ! Tous les hommes veulent la baiser Sally la petite pute ! Et vous le premier !

— Non ! Mais non ! Libérez-vous de Sally ! Ne la laissez pas vous dominer ! Vous n’êtes pas Sally, vous êtes Esméralda Dolorès de la Cuenté !

— Sally la la la, Sally la la la, chanta Esméralda. Sally la petite pute. La jolie petite pute, la la la.

— Esméralda, je vous en prie, laissez-moi vous aider !

— Non, c’est trop tard ! Les jeux sont faits !

— S’il vous plait ? supplia Andrés.

— Non !

— Donnez-vous une dernière chance ! Vous ne pouvez pas partir sans être sûre et certaine d’être Esméralda Dolorès de la Cuenté et pas une de vos alters ! Vous comprenez ! Vous devez partir avec votre véritable identité, en pleine conscience de votre geste. Sinon, votre mort n’aura aucun sens ! Strictement, aucun !

Ces paroles impactèrent Esméralda et la ramenèrent à la raison. Redevenue elle-même, elle accepta la proposition d’Andrés et descendit du garde-corps.

— C’est bon, dites-moi ce que je dois faire ? dit-elle froidement depuis la fenêtre ouverte.

— Revenez vers moi. Revenez par ici.

Sans un mot, Esméralda retourna derrière la porte et entendit Andrés qui psalmodiait étrangement. Intriguée, elle s’accroupie et essaya de décrypter ce qu’il disait. À travers l’épais panneau de bois, elle crut reconnaître une prière d’invocation et se fit attentive. La voix d’Andrés montait crescendo avant de redescendre en litanies murmurées. Son débit et ses intonations se nuançaient. Tantôt, il parlait vite et avec hardiesse, tantôt il s’exprimait avec douceur et lentement.

Généreux et implorants, les mots d’Andrés trouvèrent un écho dans le cœur d’Esméralda. Ils l’apaisèrent. Étonnamment réceptive à l’oraison perçue comme un chant d’adoration, Esméralda se laissa bercer par la pieuse mélodie, s’adossa contre la porte, puis emportée par la fatigue, elle s’assoupit.

Andrés Pasolino avait terminé sa supplique. Il appela Esméralda à voix basse mais ne reçut aucune réponse. Il pressa son oreille sur la porte et, à l’audition de son souffle lent, il comprit qu’elle s’était endormie. Dévoué et patient, il attendit de longues minutes sur le paillasson qu’elle ne se réveille.

à suivre…

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