LA CUVE DU DIABLE (conte)

À la fenêtre déchirée d’un drap, dans l’ombre d’un visage ingrat, celle qu’on appelle sorcière, répond au prénom d’Éleuthère. Juste, Éleuthère. Pas de nom. Du moins, pas de connu.

Dans l’ombre d’un chignon de voile, celle qui comme un rat se terre, est femme de misère. Sans famille, sans amis, et démunie, elle vit seule dans une inquiétante masure de pierres.

Dans l’ombre d’un regard usé, celle qui provoque l’effroi, dans son grand châle mité se préserve du froid.

Qui était-elle ? se demandaient les curieux.

Que faisait-elle de ses jours ? De ses nuits taciturnes ? Personne n’en avait idée, mais tout le monde s’interrogeait…

PROLOGUE

Éleuthère n’a pas toujours été cette vieille femme vêtue de noir, qui se cache de tous et ne cause à personne. Avant d’être un ermite qui fait peur aux enfants et dont on se méfie, elle fut à une époque, l’une des demoiselles les plus belles des environs.

Mais de cela, plus personne n’en dit mot. Car ceux des plus anciens qui l’auraient côtoyé en ce temps révolu, bien avant qu’elle ne s’enferme et ne s’isole dans sa triste chaumière, sont pour la plupart morts et enterrés, ou dans un triste état de vieillesse délabrée, la mémoire en défaut. Quant à ceux qui vaillants malgré l’âge avancé, se souviennent encore de ce passé lointain, sont gardiens d’un secret qu’il ne faut dévoiler. Par crainte de représailles, ils demeurent en retrait et restent bouche cousue.

CHAPITRE 1 – CELLE QU’ON APPELLE SORCIÈRE

Éleuthère quitte rarement sa maison. Seulement au crépuscule, les périodes de pleine lune et jamais bien longtemps. Une heure, deux heures, guère plus… Et les soirs de sortie, lorsque le temps est rude, elle s’enveloppe dans son grand châle usé, elle recouvre ses pauvres mains tremblantes de mitaines trouées, puis elle enfile d’antiques bas de laine et de gros godillots.

Et sous l’œil soupçonneux des voisins alentours, prenant toujours le même chemin, elle s’en va doucement. Petite et toute voûtée, s’appuyant sur son bâton de noyer, elle marche à pas boitant vers la Cuve du diable, cet endroit redouté où beaucoup ont péri et qu’on appelle maudit.

D’aucuns, les plus curieux, ont voulu découvrir ce qu’elle faisait là-bas, mais se sont ravisés. Éleuthère a beau être une vieille femme fragile et toute ridée, elle est loin d’être sourde. L’ouïe fine, elle repère ses poursuivants, pointe vers eux sa canne comme une baguette de sorcière et les fait ainsi fuir.

Quelques jours avant Noël, en ce mois frileux de Décembre, à l’heure où plus personne ne sort à la nuit retombée, mais que tous se réchauffent devant de grands brasiers, Éleuthère quitte sa maison. Emmitouflée et grelottante, elle affronte le froid mordant et le vent glacial, puis avance lentement au rythme du pâle soleil et du jour qui décline, puis tire sa révérence. Le pas fébrile et lourd de cette glace épaisse, le visage drapé dans son fichu mité, elle marche sans s’arrêter et reconnaît la route qu’elle emprunte souvent. Fléchissant sous la bise, voici l’arbre chanteur qui souffle un air de vent, sinistre et incessant. Peu après, en sommet, se montre le totem planté au beau milieu du chemin redoutable. C’est un crâne de bouc entre deux pics en bois, signant de son pouvoir l’entrée du territoire.

Mains croisées sur sa crosse de canne, Éleuthère ne bouge plus. Le soir pour compagnon, le visage en avant, le nez dans son vieux châle et les yeux délavés d’avoir trop larmoyé, elle observe le lieu. Voici la Cuve du diable que sorciers et chamans, il y a des ans de ça et selon la rumeur, ont offert aux ténèbres. L’endroit est dangereux, personne ne doit y pénétrer, car tel le triangle, là-bas dans les Bermudes, tout fâcheux y entrant pour jouir de l’abondance de sa nature vierge, n’en ressort plus jamais.

Sa bouche protégée du souffle de l’hiver, Éleuthère se redresse un peu et remue les lèvres. Face à ce lieu maudit qui porte bien son nom, qui renferme en son sein tant de destins brisés et de vies écourtées, la vieille femme se met à chuchoter. Dans le silence d’un crépuscule polaire, elle déroule un long chapelet de murmures insondables. Comme un signe de démence, celle qu’on appelle sorcière parle toute seule dans la nuit, et les feuilles dans les arbres qui s’agitent et frémissent, sont les seules à répondre.

CHAPITRE 2 – LE SECRET D’ÉLEUTHÈRE

On relate au village, et même plus loin encore, qu’à la cuve du diable, grand nombre ont trépassé. La légende est tenace et se transmet toujours. Petits et grands sont dûment prévenus que la cuve du diable avale les corps des gens et s’accapare les âmes sans pacte avec le Mal. Dès lors, depuis des décennies, plus personne ne s’y risque et n’ose y mettre un pied.

Éleuthère n’est pas dupe et ni femme naïve. Elle qui dans son jeune âge fut souvent courtisée, car elle était jolie, mais qui n’en a plus trace derrière ses traits creusés, sait bien mieux que quiconque qu’il ne faut guère se fier aux allures trompeuses. Par paroles transmises, il est dit que l’endroit est la plus belle des terres à des lieues à la ronde, qu’il y coule une rivière large et poissonneuse, que la végétation est riche et le gibier nombreux.

La tentation est grande, mais sous ses airs paisibles, les promesses sont fausses. Comme un lion rugissant cherchant qui dévorer, cette nature est linceul pour ceux qui s’y hasardent et voudraient profiter de toutes ses largesses. Éleuthère se souvient-elle ? Se souvient-elle que le dernier à y laisser la vie était un brave garçon qui n’avait pas vingt ans ? Le drame n’est pas d’hier, ni même d’avant-hier. La tragédie remonte à soixante ans et plus. L’a-t-elle seulement connu ce pauvre malheureux, qui était de son âge, habitait son village ? Ce jeune, fou d’inquiétude pour l’ami partit seul à la cuve du diable, qui sans nouvelles de lui, serait allé le chercher ?

D’après l’histoire ancienne qui se transmet encore aux coins des cheminées, l’ami parti deux semaines avant, avait rejoint en charrette la fameuse Cuve du diable. Sans plus de subsistance et chef de famille, il avait raconté y rester deux-trois jours, le temps de sa besogne, ne rien vouloir de plus qu’y tailler quelques arbres pour pouvoir se chauffer, y pécher quelques carpes bien grasses et gouleyantes, y cueillir de bons fruits pour nourrir les siens. Il aurait ajouté faire fi de ces rumeurs sur l’endroit qu’on appelait fief de la magie noire, et ne pas s’attacher à ces superstitions que narrent les vieilles bonnes femmes à leurs petits-enfants. Séduit par l’opulence de ce terrain fécond quand l’auge sur la table n’avait qu’un bouillon clair, il s’y serait rendu malgré les mises en garde, et depuis ce jour-là n’aurait plus apparu.

CHAPITRE 3 – LA NATURE POUR GUIDE

Éleuthère se tait. Les longues minutes à marmotter face à la cuve du diable, ont chassé le peu de clair-obscur. Il fait noir maintenant. Chancelante sur ses jambes frêles et arquées, elle pivote doucement en s’aidant de sa canne, puis repart en clochant sur le chemin inverse. Éleuthère a du mal à y voir. Difficile de discerner grand-chose dans cette obscurité. Difficile même de se repérer aux sons, car le chantre de bois aux branches dénudés se cache dans la pénombre, et le vent qui d’un souffle, aime à le traverser, s’en est allé ailleurs et l’a mis au repos.

Par chance, la lune pleine et ronde dirige la vieille femme à travers la nuit froide. De sa clarté blafarde, elle révèle les silhouettes des jalons familiers. Et voici le tronc d’arbre se dressant sur la route. Reconnaissable entre tous, par sa fleur perpétuelle qui toujours refleurie, par ses pétales vermeils malgré le froid d’hiver, et par sa tige dressée. Fidèle résineux, année après année, il lui montre la voie qu’elle doit suivre jusqu’au dédoublé. Cet arbre scindé en deux qui indique toujours qu’il faut tourner à gauche.

Éleuthère a l’oreille aiguisée, car voilà qu’elle perçoit les élytres rigides d’une famille hanneton qui creuse dans le sol un abri pour ses larves. L’indice est capital pour celle qui se dirige à tâtons dans la nuit. Aidée de tous les bruits, la voilà rassurée, car revoici les mêmes, entendus à l’aller et c’est donc par ici qu’il lui faut continuer. Tous les sens en éveil, respirant les odeurs des bouquets de décembre, écoutant les hululements de chouettes, locataires permanents d’un arbre centenaire, puis saisissant encore les mouvements habituels de la faune nocturne, elle marche tout droit pendant deux kilomètres.

Mais alors qu’elle avance à petits pas souffrants, fébriles et hésitants, Éleuthère croise de nouveau le vent glacé qui transperce ses vieux os et mugit de colère. Couchant la cime des arbres qui se courbent presqu’à terre. il expire en bourrasques, Éleuthère a le corps et les pieds congelés. Les bras sur sa poitrine, elle resserre son châle et se voûte davantage.

CHAPITRE 4 – UNE MISE À MORT

Accompagnée des flocons d’une neige tardive, mais de saison, Éleuthère arrive aux abords du village. Et, la voyant revenir de la Cuve du diable, grelottante et arquée sur son bâton noueux, les quelques couche-tard qui la pensent sorcière et restent convaincus qu’elle se rend tout là-bas les soirs de pleine lune pour jeter quelques sorts, puis implorer le diable de sa bouche fielleuse, de tourmenter les âmes ou de les emporter avec lui en enfer, s’interrogent sur ce qu’elle a pu manigancer cette nuit de pleine lune… Soupçonneux et craintifs, voilà qu’ils s’imaginent être les prochaines victimes de cette diabolique. Mais ils ne sont pas seuls à avoir cette pensée. Beaucoup dans la bourgade tiennent le même raisonnement, car pour eux, Éleuthère est une femme mauvaise qui ne pense qu’au mal. D’ailleurs, ils la rendent responsable de leurs difficultés, mais selon qui ils sont et les épreuves passées, ils la fuient comme la peste ou se signent devant elle en crachant sur le sol.

Les épaules cintrées et le dos arrondi, Éleuthère est contente d’arriver enfin. Ce trajet dans le froid de la nuit l’a éreintée. De sa main frissonnante, rougie et engourdie, elle ouvre la porte de sa maison, rongée d’intempéries, puis se cloître dans l’ombre jusqu’au lendemain soir.

À l’aube du jour d’après, au tout petit matin frileux et blanc de neige, la maison d’Éleuthère s’éclaire d’une grande et bien étrange clarté, dont les lève-tôt sont témoins. Une surprenante lumière blanche enveloppe toute la masure et embrase les pièces. L’illumination ne dure guère plus de cinq minutes, mais le bruit que celle qu’on appelle sorcière préparerait en secret des choses diaboliques se diffuse partout, comme une trainée de poudre.

Dans le village, à l’unanimité, Éleuthère est désignée coupable de sorcellerie, et sans qu’elle en soit informée, elle est condamnée à mort par les habitants réunis en comité spécial et dans l’urgence. Tous sont résolus à l’empêcher de nuire une fois pour toute et réfléchissent au moyen d’y parvenir. L’inquisition étant passée depuis longtemps, le bûcher n’est donc plus envisageable. Ils décident alors d’imputer son décès à cette terre assassine et maudite, qu’elle vénère et dénommée Cuve du diable. C’est donc là-bas qu’elle sera tuée et sera dévoré par les loups affamés. Ainsi, à l’heure du souper, quatre volontaires la laissent s’en aller sur sa canne de bois, et tous munis de fourches pour pouvoir l’embrocher, ils marchent sur ses traces, visibles dans la poudreuse. À distance commode pour n’être point perçus, les compères s’arrêtent près de l’arbre chanteur qui sifflote en rafale un air de brise légère, et peu de temps après, ils reprennent leur traque.

CHAPITRE 5 – DES FORCES OPPOSÉES

Ses godillots dans la neige enveloppante, Éleuthère est arrivée et campe en silence à côté du totem. Les quatre hommes prêts à la transpercer des pieds jusqu’à la tête en font de même. Rassemblés en accord derrière un large tronc ils l’espionnent aux aguets en grelottant de froid et attendent le moment qui sera opportun pour passer à l’attaque. .

Tout est calme et tranquille. Et soudain, l’étonnement ! La Cuve du diable se met à gronder, puis se fissure avant de s’écarter telle une bouche géante. Et de cette grande gueule, béante et noire d’encre, des monstres cuirassés et des démons immenses jaillissent par dizaines. Des entrailles souterraines, c’est un flux continuel. Un geyser de guerriers s’extirpe de cette plaie, et se place en bon ordre, comme prêts pour la bataille. Ils sont tellement nombreux et tellement effrayants que les quatre guetteurs, paralysés de peur, ne peuvent se sauver et observent la scène, tremblant de tous leurs membres.

Éleuthère quant à elle, lève la tête vers le Ciel, duquel tombent en délicatesse, des êtres magnifiques. Grands de plus de trois mètres, de hautes ailes blanches et entourés d’éclats, des multitudes d’anges se postent non loin d’elle. Placés en face-à-face sur cette terre maudite, ces anges impressionnants se préparent à l’assaut, et les voilà qui chargent sur l’ennemi rangé aux grognements de bêtes, livrant bataille féroce et combat sans merci. À nulle autre pareille, l’attaque est stupéfiante. Des éclairs stridents, d’énormes jets de flammes et des boules de feu éclaboussent l’espace et zèbrent l’horizon. Sans pouvoir ni bouger, ni même respirer, les quatre hommes spectateurs de cette lutte féroce qui dure quelques minutes, voient le calme revenir. Cachés derrière leur arbre, ils voient tous les démons ramper comme des serpents jusqu’à l’immense faille, dans laquelle ils s’engouffrent et se laissent glisser. Ils sont bientôt rejoints par le reste des créatures hideuses qui y plongent à leur tour, comme on se jette à l’eau, tandis que leurs adversaires se prennent les mains pour former un grand anneau d’or, puis lévitent vers la lune en cordon de lumière.

Le sol s’est refermé et la cuve du diable est de nouveau stoïque. Étonnement, tout le temps du combat, Éleuthère a marmotté comme elle le fait de coutume, et a gardé ses petites mains crochetées sur son bois de soutien. Mais alors que les espions transis d’effroi et de stupeur reprennent leurs esprits, les voilà convaincus que celle qu’on appelle sorcière est à l’origine de cet Armageddon. Enragés contre cette diabolique qui murmure encore, les quatre hommes saisissent leurs fourches pour l’éventrer comme un vampire, lorsqu’un énorme bruit de grandes eaux et un son de tonnerre retentit et précède la venue de deux forces opposées, bien plus impressionnantes et plus massives que toutes celles d’avant, L’une est sortie du ventre de la Terre, l’autre est descendue d’une percée dans les Cieux, et voilà qu’elles se font face et se défient du regard.

CHAPITRE 6 – UN INSTANT D’ÉTERNITÉ

Éleuthère est imperturbable. Elle continue de chuchoter tout en fixant ces créatures singulières qui se jaugent en silence. La première, la peau plus foncée que l’ébène, a une tête de reptile et un corps de dragon, alors que la seconde rayonne comme mille soleils.

Sans un mot, les deux puissances se placent à distance d’un bras l’une de l’autre et se considèrent un instant. Puis, la créature à l’apparence de chimère tend un imposant trousseau de clefs à celle qui lui fait face, avant d’être happée par un gouffre profond. Resté seul, l’être lumineux qui éclaire cette nuit de son unique Gloire range le précieux sésame dans sa longue tunique plus blanche que la neige immaculée, puis survolant le sol de neige recouvert, il s’approche d’Éleuthère qui vacille sur ses jambes. Le geste délicat et les bras accueillants, il serre la pauvre vieille qui devient scintillante comme une pluie d’étoiles. L’espace d’une seconde, les quatre hommes l’entrevoient renouvelée dans ses forces, dans sa peau de jeune fille. Et la vision touchante de cette demoiselle, aussi fraîche et radieuse qu’un gai printemps fleuri, ébahit le quatuor qui est admiratif de sa grande beauté. L’image de la gracieuse perturbe leurs sentiments, jusqu’alors de haine, de dégoût, de vengeance, puis leur colère succombe lorsque l’être céleste se détache d’Éleuthère pour se rapprocher de leur arbre.

Les voilà démasqués. Les voilà qui se crispent, car l’Ange de lumière est maintenant tout près d’eux. La paix et la pureté qui émanent de lui, les font se sentir sales. Honteux et misérables, ils lâchent leurs manches de fourches qui retombent à leurs pieds, et irrésistiblement attirés par deux bras étendus comme un berceau d’enfant, ils se laissent envelopper et savourent leur bien-être. La démarche légère, Éleuthère les rejoint, tandis qu’ils pleurent de gratitude et demandent pardon à l’Ange de lumière, ainsi qu’à celle qu’ils voulaient transpercer. Touchée par leurs regrets sincères, Éleuthère approuve ce pardon d’un simple hochement de tête et leur fait un sourire de réconciliation.

Comprenant aisément qu’ils l’aient pensé sorcière, elle explique d’une voix douce pourquoi elle s’est exclue pendant toutes ces années, et pourquoi, comme devoir et mission réservée, elle s’est rendue ici tous les soirs de pleine lune. Avec des trémolos dans la voix, elle raconte que la dernière personne à périr dans ce lieu fut son fiancé de l’époque. Elle ajoute que même si elle était très belle en ce temps-là, si convoitée et tant aimée, elle était surtout une jeune fille pieuse qui avait beaucoup pleuré lorsque son promis, l’élu de son cœur depuis des années, lui avait dit vouloir retrouver son ami d’enfance à la Cuve du diable. Hélas, mille fois hélas, malgré toutes ses oraisons, malgré ses prières et ses supplications, elle n’avait plus revu son aimé. C’est pourquoi, inconsolable et fidèle à celui qu’elle voulait épouser, elle s’était jurée de sacrifier sa jeunesse, sa vie de femme et celle de mère, pour que ce lieu maudit n’endeuille plus jamais quiconque.

                                                 
CHAPITRE 7 – EN SACRIFICE…

Éleuthère refusait que quelqu’un d’autre disparaisse dans les mêmes conditions que son cher amour disparu. Elle avait donc résolu de prier à date calendaire pour protéger les villageois de ce danger, de cette tentation, et les tenir éloigné de la Cuve du diable. Dès lors, lorsque l’astre lunaire pouvait la diriger dans les ténèbres de la nuit, car les forces du Mal étaient alors les plus actives, elle allait se tenir devant ce lieu maudit pour y demander le secours du Très-haut et sanctifier ce lieu de ses prières ardentes.

Son but était que l’Ange de lumière prenne possession de cet endroit dévolu aux ténèbres, et qu’alors, les villageois puissent enfin et de nouveau exploiter cette terre féconde en toute quiétude et en toute liberté. Par sa persévérance, au bout de tant d’années de foi sans faillir, Éleuthère avait été entendue et exaucée. Après soixante ans d’obstination, ses requêtes incessantes avaient touché le cœur du Tout-Puissant qui avait dépêché un messager pour la prévenir de sa venue. Éclairant la masure de sa présence céleste, l’émissaire avait informé que son Maître livrerait bataille le soir-même et reprendrait les clefs de ce lieu, depuis longtemps entre les mains ennemies.

Éleuthère a dit ce qu’il fallait, mais alors qu’elle se tait, l’Ange de lumière se soustrait à leurs yeux et se dissipe dans l’air, telle une vapeur d’eau. Les quatre hommes sont bouleversés par tout ce qu’ils ont vu et entendu. De plus, admiratifs et reconnaissants envers cette femme qui a tout donné pour eux, ils l’escortent et la soutiennent jusqu’au village, où quelques-uns attendaient leur retour. Il est très tard, mais ceux qui veillaient ont vu le ciel briller de bien étrange manière au-dessus de la Cuve du diable. Ils ont vu l’horizon s’embraser comme un feu de Saint-Jean, puis ont vu des éclairs plus grands qu’à l’ordinaire. Ils ont alors pensé qu’Éleuthère contrait ses assaillants à l’aide de la magie. Puis lorsqu’il y eut silence et que la nuit à repris sa noirceur, ils ont espéré qu’ Éleuthère ait succombé.

C‘est pourquoi, la voyant revenir sur sa canne de bois, certains se précipitent chez eux pour y prendre leurs fourches et perforer la vieille. Mais s’interposant et formant un rempart de protection devant elle, les quatre hommes relatent toute l’histoire. Et tandis que la vérité se dévoile, les visages se décomposent et les nuques se baissent. Les anciens détracteurs d’Éleuthère admettent s’être trompés et l’avoir mal jugée, mais elle n’en blâme aucun. Elle les excuse même et sourit tendrement. À ce moment, confondus par sa grandeur d’âme, tous vont frapper aux portes et réveiller ceux qui dorment déjà pour leur annoncer la nouvelle. Et bien que le soir soit avancé, les chandelles s’éclairent et un attroupement se forme autour de la vieille femme dont l’abnégation au bénéfice des autres est bruyamment et joyeusement célébrée. La nuit froide se fait chaude et festive. Chacun loue les qualités d’Éleuthère qui est très gênée de recevoir autant d’éloges. Et tandis qu’ils applaudissent son héroïsme, elle leur sourit timidement et fixe la voûte céleste en disant que toute la Gloire revient au Très-haut.

Épuisée par les sollicitations et mal à l’aise avec tous ces honneurs, Éleuthère s’éloigne et rejoint sa maison à petits pas fragiles. Imprimant ses vieilles chausses dans la neige qui tombe, elle entre chez elle et va s’allonger toute habillée sur son vieux lit glacé. Mais à peine sa tête posée sur l’unique oreiller, qu’elle referme les yeux et rend son dernier souffle. Sa mission accomplie, Éleuthère a pu rejoindre enfin, son grand Libérateur.

CHAPITRE 8 – HOMMAGE POSTHUME

Éleuthère n’est plus, mais à l’aube du jour naissant, retapissé de neige fraîche, les villageois préparent une fête pour celle qui vient de les quitter. C’est la veille de Noël et c’est avec tristesse et beaucoup d’émotions, que la nouvelle est dite, qu’Éleuthère s’est éteinte dans son lit de misère. la tristesse est grande parmi les villageois. L’annonce de son décès perturbe tous les projets de réjouissances. Tambours, cotillons et trompettes sont rangés dans les malles, et les funérailles d’Éleuthère s’organisent au mieux et au plus vite. Et tel qu’elle l’avait notifié sur une feuille de papier laissée en évidence sur sa commode bancale, ses obsèques furent des plus humbles. À l’image d’Éleuthère, il n’y eut ni fleurs ni couronnes, ni cercueil de chêne. Ainsi qu’elle l’avait souhaité, son enterrement fut simple, mais le rassemblement fut grand et les larmes nombreuses.

Éleuthère la bienfaitrice. Par son dévouement et parce qu’elle a porté seule le fardeau d’un village, Éleuthère a changé les cœurs durs de ceux qui la pensaient sorcière et à qui les enfants jetaient des pierres. Pour tous, la leçon fut bien apprise, car ils s’engagèrent à ne plus condamner sans savoir, ni à juger à l’apparence. Peu de temps après sa mort, en sa mémoire, ils débaptisèrent la Cuve du diable pour la renommer La Terre d’Éleuthère, et depuis ce jour où le Bien l’a emporté sur le Mal, grâce à la Foi d’une faible femme, grâce à son amour pour les autres, grâce à sa détermination afin qu’aucun ne périsse plus, les villageois purent exploiter La terre d’Éleuthère et profiter des richesses de ce lieu. En prime, comme un cadeau divin, une offrande du Ciel, ils trouvèrent des pépites d’or dans la rivière poissonneuse et ne connurent plus jamais la disette.

Éleuthère n’eut ni statue à son effigie, ni stèle particulière sur la place du village. Lui rendre hommage, c’était la garder dans l’ombre et la simplicité, selon sa volonté. Pourtant, celle qui n’avait connu que le dénuement et le rejet durant des décennies, et qui par son sacrifice, avait participé à la prospérité d’un village tout entier, fut joyeusement chantée et célébrée à chaque veille de Noël, après que l’Ange de lumière ait d’abord reçu toute la gloire qui Lui revient. Et cette tradition perdure encore, puisque si vous passez par La Terre d’Éleuthère, vous entendrez sûrement les petits comme les grands, répéter en bêchant, en cueillant ou en péchant :

Dans l’ombre d’un genou plié, celle au visage creusé, à la tête recourbée, aux oraisons des pleurs, le cœur déchiré, elle ne sait que prier. Pour toutes ces pauvres âmes qui lui jettent des cailloux, elle implore le Ciel. La la la….

——-

Et l’Éternel dit à Samuel: Ne prends point garde à son apparence et à la hauteur de sa taille, car je l’ai rejeté. L’Éternel ne considère pas ce que l’homme considère; l’homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au cœur.”

1 Samuel 16:7.

By Christ’in

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