LA PRINCESSE DE NULLE PART (conte)

PRÉAMBULE

Aux temps lointains, à une époque où Comtes, Barons, Ducs, Princes et autres nobles descendaient tous de la même famille ou avaient des ancêtres communs, arriva de nulle part une princesse dans le pays de Providence. La demoiselle se faisait appeler Berthe-Conteuse, princesse du pays de Maux situé en arrière des hautes rocheuses, distant de trois mois de cavalcade à travers des passages dangereux et escarpés. Elle s’était présentée au roi et à la reine du pays de Providence en tenue de cavalière, sans servante pour l’accompagner, sans garde pour l’escorter ni même un valet de pied pour l’assister. Elle expliqua aux souverains avoir chevauché de longues semaines pour fuir les bêtes féroces qui se multipliaient sur ses terres et avaient tué ses parents régnant sur le pays de Maux, puis détruit une grande partie de la population. Elle disait avoir vingt ans et s’être fait volé sa caissette d’or et de bijoux par des bandits de grand chemin. Sans attraits particuliers, elle avait toutefois, un je ne sais quoi dans le regard et le sourire qui plut tout-de-suite aux souverains. Immédiatement, ils la prirent sous leurs ailes et la présentèrent en tant que princesse du pays de Maux à l’ensemble de leurs sujets.

Elle se faisait appeler Hortense de la Vallon, princesse d’une contrée lointaine, en villégiature chez un vieux duc solitaire, inconnu de tout le monde. Elle était fine psychologue, regardant faire les nobles Dames, elle reproduisait leurs gestes, leur manière de s’exprimer, etc… Elle se voulait plus gracieuse et plus étourdissante que toutes les princesses bien connues.

CHAPITRE 1

Aux temps anciens, à une époque où Comtes, Barons, Marquis, Ducs, Princes et autres nobles avaient tous des ancêtres communs, arriva de nulle part une Princesse dans le Pays de Providence. La damoiselle se faisait appeler Berthe-Conteuse, Princesse du Pays de Maux situé en arrière des hautes rocheuses et distant de trois mois de cavalcade à travers des passages escarpés et dangereux. Elle s’était présentée au Roi et à la Reine du Pays de Providence en tenue de cavalière, sans une servante à ses côtés ni même un garde pour l’escorter.

Elle expliqua aux souverains avoir chevauché de longues semaines pour fuir les bêtes féroces qui se multipliaient sur ses terres. Des bêtes sanguinaires qui avaient tué ses parents régnant sur le Pays de Maux puis décimé une grande partie de la population. Elle disait avoir vingt ans et s’être fait voler sa caissette d’or et de bijoux par des bandits de grand chemin. Les cheveux décoiffés et le visage couvert de boue, bien que sans attrait particulier au premier abord, Berthe-Conteuse avait toutefois un je-ne-sais-quoi dans le regard et le sourire qui plut tout de suite aux souverains. Immédiatement, ils la prirent sous leurs ailes et la présentèrent en tant que Princesse du Pays de Maux à l’ensemble de leurs sujets, ainsi qu’à leur très cher fils, le Prince Philibert-Armand.

De taille élancée, un visage harmonieux et des traits fins, le Prince était bel homme malgré son apparence souffreteuse et sa toux qui ne le lâchait pas. En voyant son teint pâle et ses yeux veinés de rouge, Berthe-Conteuse se dit qu’il devait être de santé fragile. De son côté, le garçon d’un an seulement de plus qu’elle, avait jaugé l’étrangère de la tête aux pieds. Svelte, de magnifiques yeux sombres et une crinière noire aux reflets bleutés ondulant sur ses épaules, le Prince Philibert-Armand trouva que Berthe-Conteuse avait un certain charme. Et bien qu’habillée d’étrange manière, d’un pantalon de peau bouffant et resserré aux mollets, d’un veston de crin couleur d’ébène et d’une longue redingote de fourrure brune, il pensa néanmoins qu’elle était belle. Cependant, à l’inverse de ses parents, le Prince ne perçut chez Berthe-Conteuse rien de captivant ni même d’attachant. Au contraire, la jeune femme ne lui inspirait rien de bon. Il la trouva bizarre et presque… dérangeante. Ainsi, quand Berthe-Conteuse fit un sourire en lui tendant la main pour qu’il la baise, le Prince Philibert-Armand toussota derrière son poing et la salua brièvement.

Ce peu d’intérêt à son égard offusqua Berthe-Conteuse. Épaules en arrière, sa poitrine se souleva, sa bouche se crispa, ses narines se dilatèrent et ses pupilles se firent plus ténébreuses. Mais alors que le Roi et la Reine ne remarquèrent aucunement ce changement d’attitude, le Prince Philibert-Armand eut un frisson mêlé de peur et de dégoût face à la noirceur de son regard. Par répercussion, cela lui déclencha une nouvelle quinte de toux qui l’obligea à rapidement prendre congé et quitter la pièce, un mouchoir sur la bouche.

Désolés du départ précipité de leur garçon, le Roi et la Reine l’excusèrent en expliquant à Berthe-Conteuse que depuis l’enfance, le malheureux souffrait d’intolérances multiples. La jeune fille semblait dubitative. Son visage fermé et sa moue renfrognée incitèrent donc les souverains à apporter plus de détails.

Et c’est le Roi qui commença :

— Les uns disaient  » C’est la saison nouvelle et ses pollens ! «  Mais hélas, quand la saison nouvelle était finie, l’allergie persistait.

À cela, son épouse acquiesça, puis rajouta :

— Les autres prétendaient  » C’est la poussière des lieux qu’il faut éliminer ! «  Mais hélas, alors même que les femmes de chambre avaient nettoyé le château de fond en comble, et que chaque escarbille, chaque résidu, chaque saleté, chaque mouton avaient été scrupuleusement chassé et enlevé, l’allergie subsistait encore.

Haussant les épaules, le Roi prit le relais :

— Certains médecins avaient recommandé à notre fils de ne pas s’approcher des bêtes à poil ou à plume. D’autres lui avaient imposé un régime alimentaire spécial — écartant au fur et à mesure les produits supposés responsables des plaques rouges sur sa peau —, avant de lui interdire les aliments susceptibles de déclencher de l’urticaire. Certains encore l’avaient engagé à s’épargner les gros efforts et les fatigues inutiles, lui proscrivant toutes inquiétudes ou tensions inutiles. Cela pouvant être la cause de cette toux sèche qui l’épuisait. Malheureusement, malgré ces prescriptions et toutes ces précautions, l’allergie allait en augmentant et notre pauvre Philibert-Armand allait de mal en pis.

La Reine soupira longuement et intervint de nouveau :

— Pourtant, étonnamment et sans explication médicale ou environnementale, il lui arrivait parfois de respirer sans tousser et de ne plus se gratter. Lors de ces périodes de mieux-être, notre fils pouvait aller et venir dans les jardins en fleurs sans voir son corps se boursoufler. Il pouvait aussi manger sans se restreindre et sans que sa gorge n’enfle comme un ballon de baudruche. Pendant ces temps de répit, nous organisions de grandes réceptions. Ainsi, il lui était permis de danser avec les nobles damoiselles sans suffoquer, puis savourer les mets délicats sans étouffer et tomber en syncope. Malheureusement, l’accalmie ne dépassait guère plus d’une saison. Inévitablement, les crises revenaient en force, obligeant le Prince à s’isoler par protection.

La larme à l’œil, les souverains précisèrent à la jeune fille qui écoutait sans sourciller, que pas un docteur n’avait réussi à l’apaiser de ces maux qui l’obligeaient à s’enfermer dans ses appartements et qu’ils en étaient terriblement affligés.

L’explication convint à Berthe-Conteuse qui, la main sur le cœur, remercia le Roi et la Reine pour leur accueil si chaleureux, puis versa quelques larmes en narrant dans les détails son périple et sa très grande souffrance d’avoir perdu les siens. Touchés par son histoire et admiratifs de tant d’épreuves vécues et traversées si vaillamment, le Roi et la Reine décidèrent de l’installer dans l’une des plus belles chambres du château. D’un même élan généreux, ils mirent à son service deux soubrettes dévouées ainsi qu’un valet de pied de bel allure ; lui firent confectionner de somptueuses tenues aux reflets moirés teintées de nuit — selon ses goûts — et lui offrirent de magnifiques colliers assortis.

………………

Berthe-Conteuse appréciait d’être ainsi choyée et honorée. Il lui plaisait d’avoir les privilèges d’une Princesse de haut rang et elle comptait bien en profiter largement… et pour longtemps…

CHAPITRE 2

Les jours suivants, Berthe-Conteuse poursuivit sa stratégie de séduction auprès du Roi et de la Reine qui s’attachaient de plus en plus à elle, et qui, bientôt, la considérèrent comme leur propre fille. Une fille, qu’à leur grand dam, ils n’avaient jamais pu avoir, mais que Berthe-Conteuse remplacerait idéalement.

— Tu es l’enfant dont j’ai longtemps rêvé… lui chuchotait la Reine à l’oreille. La sœur que j’aurais souhaitée pour mon pauvre et esseulé garçon…

— Tu es une jeune femme dont j’aurais été fier d’être le père… lui murmurait le Roi en aparté.

 » Si seulement… songeaient les souverains. Si seulement notre fils voulait bien épouser cette jeune femme… Elle est incroyable et si forte. Elle s’est montrée courageuse face à toutes ces nombreuses tragédies. Elle est de plus tellement compréhensive. Tellement dévouée et si jolie… « 

— Nous nous faisons vieux et Philibert-Armand est de constitution fragile… se confiaient l’un l’autre les époux royaux… Avec Berthe-Conteuse, il serait dans de bonnes mains et nous serions soulagés.

Dans cette optique, les parents s’entendirent pour convaincre leur garçon du bien-fondé des épousailles. Avant cela, ils devaient obtenir l’accord de Berthe-Conteuse et l’avisèrent de leur projet. Habile, la jeune femme qui se réjouissait de la proposition, simula la surprise et se montra hésitante. Le Roi et la Reine espéraient une réponse qu’elle repoussa à deux jours en disant devoir y réfléchir. Puis, elle rajouta en se courbant respectueusement :

— Cher Roi, chère Reine. Me voilà comblée de tant d’amour et de confiance de votre part.

— Chère enfant, mais c’est nous que tu combles par ta présence, informa la Reine. La santé de notre fils nous soucie tellement, quand toi tu es si forte et tellement volontaire.

— Cela est vrai ! rajouta le Roi. Ainsi, en te mariant à notre fils tu ne serais plus orpheline, mais tu ferais partie de notre grande et belle famille ! Et puis j’en suis certain, tu nous ferais de beaux et de solides gaillards, exactement comme toi !

— Oui, costauds et en pleine santé ! Depuis que je suis toute petite, je rêve d’être enceinte et d’avoir des quantités d’enfants. Je me sens l’âme d’une louve. Je me sens capable de couver ma progéniture des jours et des jours, et de leur faire un cocon au chaud dans mon giron.

— Combien donc en voudrais-tu ? interrogea la Reine.

— Des dizaines ! s’exclama Berthe-Conteuse. Des centaines !

— Eh bien ! Quel enthousiasme et quel élan pour la maternité ! Au moins, nous voilà assurés mon épouse et moi-même, d’avoir une belle et nombreuse descendance !

— Chère Reine, avant que je ne ponde tous ces charmants bambins à croquer, voudriez-vous m’accompagner à l’atelier de tissage ? J’aimerais filer la laine et le lin, tandis que nous bavarderons.

— Mais bien sûr ! J’adore regarder vos doigts danser sur le métier. Vous êtes tellement douée, si agile au fuseau et tellement passionnée ! Vos créations sont d’une telle finesse. Une pure merveille ! Un vrai travail de dentellière !

— Une orfèvre ! Vous êtes une orfèvre ! s’enflamma le Roi. Quelle demoiselle extraordinaire vous faites, chère Princesse ! Allez, bon tissage mesdames ! Et à plus tard pour notre partie d’échecs, ma redoutable partenaire.

— Ce soir, c’est moi qui remporte la partie ! s’esclaffa Berthe-Conteuse en s’inclinant devant le Roi.

Deux jours plus tard;

Comme prévu, Berthe-Conteuse vint apporter sa réponse au Roi et à la Reine. Espérant qu’elle dirait  » OUI « , les souverains étaient fébriles. Après leur avoir fait une révérence et un baisemain, la jeune femme avait planté son regard dans les leurs en gardant un visage sérieux. Cela ne rassura pas les deux époux qui, assis sur leurs trônes trépignaient d’impatience. Sous son long jupon chamarré, la Reine tapait nerveusement du pied, quand les doigts du Roi pianotaient d’impatience sur les bras du grand fauteuil.

— Alors ? s’enquit le Roi. Quelle est ta réponse, chère Enfant ?

Amusée par leur empressement, Berthe-Conteuse joua la comédie.

— Eh bien… me voilà désolée de vous dire… que… que j’accepte avec joie ! ! !

Soulagés et heureux, les souverains se précipitèrent pour étreindre leur future belle-fille et lui faire part de leur immense bonheur. Maintenant, ils leur restaient à persuader Philibert-Armand d’épouser la jeune orpheline et de le faire sans délai. Ainsi donc, avant que malheur n’arrivât au Prince, malade chronique depuis l’enfance, il fallait le marier à Berthe-Conteuse, de bonne constitution et prompt à leur donner des héritiers.

À partir de ce jour, aussi souvent que possible, le Roi et la Reine s’entretinrent avec leur fils au sujet de leur prétendante. Ils ne tarissaient pas d’éloges sur elle. Enthousiastes, ils lui répétaient combien elle était bonne, vaillante, aimante, patiente et surtout… tellement jolie. Puis, ils insistaient sur le fait que jamais Princesse aussi charmante ne fut rencontrée dans les autres Royaumes. À cette apologie, le Prince opposa son point de vue.

S’il rétorquait que personne ne connaissait la famille de cette jeune fille ni le Pays de Maux, ses parents répondaient que de faire un bon mariage importait bien davantage que de savoir sa parenté.

Et s’il ripostait ne pas désirer se marier, les parents répondaient qu’en tant que Prince, il lui fallait se sacrifier au nom du Pays de Providence et de tous ses sujets.

Et s’il leur expliquait n’avoir aucune attirance pour Berthe-Conteuse, les parents répondaient que jamais il ne trouverait Princesse plus belle et plus aimante à des lieues à la ronde.

Et s’il déclarait vouloir choisir lui-même sa future épouse, les parents répondaient que son état s’aggravait et qu’il ne pouvait se permettre d’attendre la Princesse parfaite.

À force de paroles et d’objections, Philibert-Armand se laissa convaincre. Mais c’est à demi-lèvres et presque par dépit, qu’il accepta de s’unir à Berthe-Conteuse.

CHAPITRE 3

Heureux comme des Rois, les parents de Philibert-Armand se hâtèrent d’organiser les noces. Ils voulaient offrir aux tourtereaux un mariage somptueux, joyeux et cosmopolite, où les nobles de la Cour du Pays de Providence se mélangeraient aux nobles des Cours étrangères ainsi qu’à des notables, des commerçants et quelques paysans représentatifs de leurs corporations et choisis sur le volet. C’était aussi cela le Pays de Providence ; un accueil simple et identique pour les plus riches comme pour les plus modestes.

Ainsi, partout dans le Pays de Providence et dans les Royaumes gouvernés par des souverains de même lignée, la date de cérémonie fut annoncée. Le messager royal reçut l’ordre d’atteler son cheval et d’apporter l’information aux têtes couronnées et à leur progéniture. En parallèle, un décret général fut diffusé dans les campagnes par les « Porteurs de Haute-Voix », qui à l’époque transmettaient de vive voix les événements à venir dans le Pays de Providence et communiquaient les nouvelles importantes, les arrêtés et les lois, les avis de recherche et tout ce qui devait se dire, s’entendre ou se savoir sur les places publiques, à jour et heure donnés.

Dans le communiqué lu par « Porteurs de Haute-Voix », fut stipulé que pour les épousailles du Prince Philibert-Armand, le Roi et la Reine souhaitaient la présence de trente représentants du peuple élus par leurs pairs. À savoir, dix notables désignés par leurs pairs, dix commerçants et dix paysans, hommes ou femmes âgés de seize à quatre-vingt-dix-neuf ans. Ils précisaient que les votes se feraient au sein de chaque corporation et qu’ils n’interviendraient d’aucune manière dans ce choix collectif. De plus, concernés par la maladie de leur fils, les Souverains précisaient que les infirmes ou les malades chroniques — pour peu qu’ils soient transportables et n’exigent pas de soins particuliers — pouvaient prétendre à l’élection et seraient bienvenus.

À la toute fin, le « Porteur de Haute-Voix » avait précisé que les élus séjourneraient au château six jours avant la cérémonie afin que les couturières royales aient le temps de leur coudre des habits sur mesure, selon leurs préférences. Par cette annonce, les souverains souhaitaient que notables, commerçants ou paysans participent au mariage princier en étant à l’aise au milieu des nobles et des têtes couronnées qui partageraient avec eux ce moment unique et mémorable.

Dans les maisons du Pays de Providence, ce fut l’effusion, le branle-bas de combat, l’effervescence puisqu’il s’agissait d’élire des personnes talentueuses et représentatives de chaque communauté. Ce n’était pas rien. Le mariage de Philibert-Armand dont chaque habitant du Pays de Providence déplorait le pauvre état depuis la naissance, était l’événement le plus attendu et le plus heureux depuis des décennies. Le choix devait donc se faire avec sagesse et discernement. Dès le lendemain de l’annonce, les familles, les associations et toutes les confréries se rassemblèrent entre eux pour réfléchir aux candidats potentiels.

Ainsi, les notables votèrent pour les notables. Les commerçants en firent autant et les paysans, de même. D’évidence, dans chaque groupe, les avis étaient partagés et les prétendants ne faisaient pas l’unanimité. Les différences d’opinions générèrent quelques discordes, mais les huissiers du Pays de Providence réalisèrent des tableaux de notation permettant de sélectionner les candidats selon leurs motivations, leurs caractéristiques, leur savoir, leur loyauté, leur réputation, leur statut, leur investissement associatif, leur participation active dans la cité, leurs initiatives locales ou leurs innovations.

Les postulants étaient nombreux à s’inscrire pour être élus, mais beaucoup ne répondaient pas aux critères demandés. Notée au-dessous de la moyenne, la majorité fut éliminée au premier tour. Au deuxième dépouillement, les trente personnes les mieux classées obtinrent le droit de demeurer six jours durant au Château et prendre part aux festivités. Trente chanceux, dont un tiers étaient des femmes, s’apprêtaient à vivre un moment exceptionnel. Les habitants du Pays leur organisèrent des banquets pour les féliciter et les fêter dignement. Ce fut l’occasion pour les trente bienheureux d’entendre mille recommandations sur les us et coutumes du château et d’apprendre les règles du savoir-vivre à la Cour.

Parmi les trente élus, une paysanne de dix-huit ans fut choisie pour sa personnalité et son savoir-faire médicinal. Blanche-Prudence, de son prénom, concoctait depuis ses quatorze ans des traitements préventifs et curatifs à base de produits naturels. Cette passion pour les thérapies ancestrales et les médecines douces à base de décoctions, de macérations et d’infusions profitait aux habitants du Pays de Providence qui pour certains, y avaient eu souvent recours et en étaient fort satisfaits. Le tempérament de Blanche-Prudence l’avait aussi servie pour sa sélection et sa nomination.

Blanche-Prudence s’exprimait d’une voix douce et posée. Ses gestes étaient calmes et elle avait un visage si pur, une bouche si enfantine et des yeux si clairs, que d’un seul regard les anxieux s’apaisaient, les gamins se consolaient, les vieillards s’égayaient et les malades espéraient. Par sa nature et son physique, Blanche-Prudence était déjà un remède à elle toute seule.

CHAPITRE 4

Le jour du départ qui n’était pas le même pour les trente, selon la distance à parcourir et selon qu’ils étaient à pied, à cheval ou à chaise à porteurs pour aller jusqu’au château, tous préparèrent leurs bagages et saluèrent ceux qui les avaient soutenus, encouragés et supportés. Avant de prendre la route à pied pour le château, Blanche-Prudence prépara elle aussi son ballot de lin. Elle y rangea des petits récipients de terre, un pilon de bois d’orme, une râpe en acier, deux pots de miel de fleurs, un gingembre entier, une dizaine de gousses d’ail, une botte de radis, trois oignons et quatre beaux citrons. Ses paquets terminés, elle mit ses plus beaux sabots, noua les rubans de son fichu sur ses boucles dorées, embrassa longuement ses parents, puis ses petits frères et sœurs au nombre de sept.

Blanche-Prudence eut deux jours de marche pour rejoindre le château au jour dit. Étonnamment, malgré le long chemin, son visage était aussi frais qu’il l’était à son départ.

Le premier jour.

À l’heure du rendez-vous fixé par le Roi et la Reine, les trente se regroupèrent devant la porte des hauts remparts et firent connaissance. Reconnaissable par la confection et le tissu de son vêtement, chacun pouvait deviner le métier de l’autre, sa fonction ou son statut. Les uns se saluèrent avec courtoisie et à distance, quand les autres se donnèrent de franches poignées de main ou des tapes amicales sur l’épaule. Étant la plus jeune des femmes, Blanche-Prudence reçut des hochements de tête de la part des hommes et des étreintes de la part des dames. Ainsi, tel qu’institué de gouvernance en gouvernance par les souverains qui s’étaient succédé au Pays de Providence, les différences sociales au sein de la population étaient fort peu visibles parmi les habitants. Dès lors, à peine arrivés, les trente formèrent un groupe hétérogène, mais harmonieux dans leurs échanges spontanés et joyeux.

Depuis une fenêtre donnant sur les remparts, le Roi et la Reine les regardaient en souriant. Ils étaient fort satisfaits de les voir dialoguer de la sorte et pensèrent que cela augurait d’un heureux futur mariage. Ils s’en félicitèrent, puis donnèrent l’autorisation aux gardes d’ouvrir la porte. Guidés de domestiques, les trente convives franchirent d’abord les magnifiques jardins. Bien que silencieux, par usage et bonne conduite, tous s’émerveillaient des somptueux parterres de fleurs composés par couleurs et variétés, et admiraient les incroyables sculptures de buis et l’alignement parfait des haies taillées au cordeau. Blanche-Prudence qui s’était positionnée la dernière, suivait le groupe en humant au passage les massifs généreux. Après avoir traversé l’immense parc, les trente furent invités à entrer dans le hall principal richement orné et décoré. Et une fois encore, ils s’extasièrent en silence en découvrant les peintures de maître accrochées en enfilade sur les tentures de velours bleu, les dorures sur les murs, les meubles imposants, mais délicatement ouvragés, les statues gigantesques et les fresques éblouissantes qui décoraient le plafond.

Toujours en arrière du groupe, Blanche-Prudence n’était pas très intéressée par le faste de la pièce. La tête tournée en direction du jardin, elle préférait remplir ses yeux du spectacle de cette nature généreuse et variée.

Mais alors que les trente s’émerveillaient, les souverains accompagnés du Prince Philibert-Armand et de Berthe-Conteuse arrivèrent par un monumental escalier au centre de la pièce. Les marches descendues, le Roi et la Reine s’avancèrent jusqu’à leurs invités avec de grands sourires. Après avoir salué chacun chaleureusement, ils leur firent part de leur grande joie de les voir et de les recevoir. Puis, ce fut au tour des futurs mariés de se présenter à leurs hôtes. Sans envie, mais par obligation et politesse, le Prince Philibert-Armand s’avança vers le groupe en toussotant derrière son poing. Il les salua succinctement et céda rapidement la place à Berthe-Conteuse qui à l’inverse, se lança dans un long discours et s’autorisa même à leur serrer la main. Heureux de cette proximité, tous gratifièrent la Princesse de courbettes plus ou moins réussies. Tous sauf une. Une qui, tellement absorbée par la beauté du parc et des jardins, n’avait pas vu Berthe-Conteuse se poster devant elle. Un raclement de gorge de la Princesse fit sursauter la jeune fille qui se retourna, les joues rouges de confusion. La scène attira l’œil du Prince maussade et souffreteux. Bien que distant d’une trentaine de pieds, il regarda cette petite paysanne dont le visage l’apaisa immédiatement.

— N’est-elle pas merveilleuse notre Berthe-Conteuse ? jubilait la Reine en s’adressant à son fils.

— N’est-elle pas la plus exquise ? exultait le Roi en interpellant son garçon.

Ne partageant pas les louanges de ses parents pour Berthe-Conteuse, le Prince ne pouvait détacher ses yeux de cette demoiselle aux boucles claires, qui dès qu’elle le pouvait, tordait son joli cou pour regarder au-dehors. Revenue se placer devant, Berthe-Conteuse s’aperçut que le Prince fixait la petite paysanne. Il semblait comme captivé et cela déplut fortement à la Princesse qui plissa le nez et fronça les sourcils, puis songea que cette jeune demoiselle serait à surveiller de très près. En attendant, pour détourner l’attention du Prince et recevoir de nouveaux éloges, elle fit une proposition aux souverains.

— Et si nous agrémentions les journées de nos invités, de jeux, de lectures, de musiques, de danses et de spectacles ? suggéra-t-elle à haute voix.

— Mais quelle bonne idée ! s’enthousiasma le Roi.

— Une excellente idée, en effet ! renchérit la Reine.

— Ma Chère, seriez-vous d’accord d’organiser cela pour nos hôtes ? demanda le Roi.

— Assurément ! claironna Berthe-Conteuse en baissant respectueusement la tête. Vous m’en voyez ravie ;

Puis, regardant le Prince du coin de l’œil, elle s’adressa aux Trente :

— Et vous mesdames et messieurs, cela vous plaît-il ?

Tous affichèrent des mines réjouies, tandis que les souverains félicitaient la Princesse pour son dévouement et son admirable investissement. À la suite, après avoir expliqué que les domestiques accompagneraient les trente au deuxième étage du château et indiqueraient sa chambre à chacun, puis qu’ils se retrouveraient plus tard pour déjeuner ensemble, la famille Royale remonta les escaliers. À mi-marche, alors que Philibert-Armand pivota pour poser un dernier regard sur l’étrange petite paysanne et son gros ballot de lin pendu au bout de son bras, Berthe-Conteuse recherchait le contact et s’accrochait à lui. Était-ce le voisinage de la gluante et entreprenante Princesse, une substance allergène sur les habits ou coincée sous les chaussures d’un ou de plusieurs des hôtes rassemblés ici, ou bien encore une émotion particulière qui faisaient que la gorge de Philibert-Armand le grattait atrocement et que son nez le démangeait terriblement ?

Le Prince n’en avait pas la moindre idée, mais cependant que Berthe-Conteuse se collait à lui telle une sangsue assoiffée, il ne put se retenir et éternua bruyamment.

CHAPITRE 5

Le deuxième jour.

Ce matin là, accoté à l’une de ses fenêtres de chambre, le Prince Philibert-Armand était pensif. L’œil égaré dans le lointain, il songeait à la petite paysanne au visage doux comme celui d’un ange. Jamais auparavant, il n’avait ressenti un tel sentiment de quiétude en posant les yeux sur quelqu’un. L’image de la demoiselle et le rappel de son tendre sourire l’apaisaient encore et lui procurait un sentiment de bien-être. Contemplant les jardins luxuriants, il se dit curieux de connaître cette singulière jeune fille puis réfléchit à une rencontre en tête-à-tête avec elle. C’est ainsi qu’il décida de convoquer les trente en prétextant souhaiter les connaître.

Le Roi et la Reine, habitués à un fils solitaire et casanier ne fréquentant que sa famille par crainte de nouvelles allergies, s’étonnèrent de l’engouement de leur fils à vouloir s’entretenir avec toutes ces personnes, mais accédèrent à sa demande. Bien évidemment, avant la rencontre, des mesures sanitaires s’imposaient. Les trente devaient passer par les bains afin de se désinfecter et se débarrasser de toutes substances allergènes éventuelles et présentes dans leurs cheveux, sur leur peau, leurs poils ou sous leurs ongles, puis se revêtir de longues chasubles bleues et aseptisées en attendant de revêtir leurs tenues de cérémonie. Ainsi, habillés de façon identique, les trente déambulaient à travers le château, tels des moines marchant religieusement dans leur cloître.

Et comme souhaité, ils allèrent converser avec le Prince Philibert-Armand qui, son secrétaire particulier à ses côtés pour noter les réponses de chacun, les reçut les uns après les autres en ne cessant de se moucher. Et tandis que vingt-neuf personnes, jugées de grande qualité par le Prince, se succédèrent dans ses appartements sans que la petite paysanne ne se montre, il finit par écourter poliment la conversation avec un volubile bourgmestre, puis demanda quelques minutes à son secrétaire avant de recevoir la jeune fille.

Nerveux et debout derrière son bureau, il contempla les jardins fleuris, puis s’essuya le nez. Il resta là un moment, le regard perdu, puis se retourna, tira d’un geste sec sur les bords de sa veste d’apparat et fit signe à ses gardes d’ouvrir les portes. Blanche-Prudence apparut. Elle s’avança doucement vers le Prince, qui toujours attiré par sa beauté simple et naturelle, fut encore davantage troublé en la voyant dans sa tunique. Intimidé, à la place d’un sourire de convenance, il lui adressa un curieux rictus.

— Bonjour votre Altesse, dit-elle d’une voix posée en se courbant.

— Bon… bonjour mademoiselle, bafouilla le prince. Installez-vous sur ce fauteuil, je vous prie.

La jeune fille prit place en face du jeune homme qui s’assit à son tour et la dévisagea sans dire un mot. Après quelques minutes, il lui demanda son prénom.

— Blanche-Prudence, renseigna-t-elle de sa voix douce.

Mais alors que son secrétaire s’affairait à noter les réponses de la jeune fille, le Prince ajouta :

— Charmant. C’est… c’est vraiment… charmant, dit-il avant de garder le silence et d’à nouveau la regarder.

Philibert-Armand était fasciné par le visage de la petite paysanne, elle-même gênée par son regard insistant.

— Votre Altesse ? interrogea-t-elle pour briser l’embarras.

Le Prince eut un large sourire. Il se reprit puis demanda :

— Dites-moi donc ce qui a permis que l’on vous choisisse ? Vous êtes si jeune. Vos qualités doivent être spéciales et incontestables pour avoir devancée des hommes et des femmes d’expériences, bien plus âgés que vous.

— Si fait votre Altesse, mais on m’a désignée pour mes aptitudes médicinales et pour mon savoir-faire en matière de décoctions thérapeutiques.

Le Prince éclata de rire. Il riait tellement que Blanche-Prudence s’en étonna. 

— Qu’ai-je dit de si amusant ?

— Rien. Vous n’avez absolument rien dit qui prête à rire. J’ai seulement eu l’image de ces affreuses sorcières qui préparent des potions magique, et j’ai pensé que la nuit vous vous transformiez en une de ces vieilles femmes édentées.

— Non, je ne suis pas une sorcière, dit la demoiselle en souriant. Je serais plutôt une sorte d’herboriste qui ramasse des plantes, des feuilles et des fruits dans la nature afin de les associer, de les sécher, de les infuser, de les laisser macérer ou de les broyer en poudre pour mes préparations thérapeutiques.

— Des préparations ?

— Oui des préparations à base de produits naturels pour soigner ceux qui n’ont pas les moyens de faire appel à un médecin. Je leur offre gratuitement mes services. Qui en a besoin, bénéficie de mes mixtures.

— Dites-moi en plus. Cela éveille ma curiosité.

— Saviez-vous que les Sumériens utilisaient des plantes telles que le chanvre, le myrte, le thym et le saule en décoctions filtrées, puis plus tard, les Égyptiens, les Grecs et les Romains ?

— Non, je ne le savais pas. Mais sur quelles maladies vos remèdes agissent-ils ?

— Il en y en beaucoup en vérité. La liste est bien trop longue pour les énumérer.

— Blanche-Prudence, vous m’impressionnez.

— Je peux aussi traiter vos problèmes de bronches et de respiration.

— J’ai essayé des quantités de traitements, mais aucun ne m’a permis de guérir.

— Votre Altesse, oserais-je vous proposer un traitement naturel qui donne de très bons résultats ?

— Eh bien, pourquoi pas ! Avec grand plaisir !

— Parfait. Alors donnez-moi une demi-heure pour préparer et vous apporter une de mes décoctions maison.

Le Prince Philibert-Armand agréa la proposition et raccompagna la demoiselle jusqu’à la porte.

— Je vous attends, lui dit-il dans l’encoignure.

Investie d’une mission princière, Blanche-Prudence courut récupérer son ballot de lin dans sa commode de chambre, puis partit en quête des cuisines du château. La demeure était immense. Elle s’égara avant de consulter les domestiques qui vaquaient çà et là et lui indiquèrent la direction. 

— Bonjour, murmura-t-elle à une femme de forte corpulence, l’air bourru et tranchant des os de poulet.

Dans un coin, un adolescent maigrelet au menton en galoche et légèrement voûté, épluchait des navets. Blanche-Prudence pensa que le garçon était un apprenti. Elle lui sourit et, rougissant, il lui rendit son sourire.

— Pourrais-je utiliser une petite casserole ainsi que vos fourneaux pour chauffer de l’eau ? demanda-t-elle à la cuisinière qui sectionnait sa volaille d’une main ferme.

— Hum… grogna-t-elle en essuyant ses mains sur son tablier taché de jus de tomate. Vous êtes une des trente, n’est-ce pas ?

— C’est cela, répondit Blanche-Prudence, légèrement effrayée.

— Hum… Allez-y, mais ne me salissez rien !

— Pas d’inquiétude, tout sera en ordre et parfaitement nettoyé.

— Bien ! Enfilez cette blouse pendue juste ici ! Les lessiveuses ont bien assez à faire pour ne pas devoir encore frotter toutes vos chasubles ! 

— Ne te laisse pas distraire, Anophèle ! dit-elle au jeune garçon. Il y a du pain sur la planche avec ces trente-là !

CHAPITRE 6

La jeune fille attacha le tablier autour de son cou et de sa taille, puis délia son petit ballot de lin. Elle en retira une poignée de radis, un beau citron et un pot de miel de fleurs de prairie. Elle râpa, trancha, pressa puis mélangea les ingrédients dans un récipient de terre avant de les verser dans l’eau qui bouillait à feu doux. La décoction prête en quelques minutes, Blanche-Prudence la versa dans un autre pot de terre, puis astiqua le plan de travail et essuya la casserole de cuivre.

— Voilà madame, j’ai terminé. Merci de m’avoir permis d’utiliser vos ustensiles de cuisine.

— Hum… Pas madame, mère Gontrande, précisa la matrone qui tranchait des os de poulet. Ici, tout le monde m’appelle comme ça.

— Bien, mère Gontrande, moi c’est Blanche-Prudence. Merci à vous. Au-revoir et… au-revoir Anophèle.

— Au-revoir m’dame.

La jeune fille repartie en direction des appartements de Philibert-Armand en faisant bien attention de ne pas renverser sa mixture. Elle arriva à la porte et sourit aux deux gardes en faction, qui prévenus de son retour, lui ouvrirent le passage.

— Me voici votre Altesse. J’espère ne pas vous avoir fait trop attendre ?

— Nullement, nullement. Où en sommes-nous de notre affaire ?

— Voici une décoction de radis, de citron et de miel à consommer une fois par jour au réveil.

— Du radis, dites-vous ?

— Oui, essayez, vous ne serez pas déçu du résultat.

— Fort bien. Merci de votre sollicitude.

— C’est bien normal votre Altesse. Au Pays de Providence, riches ou pauvres, tous ont le droit d’être soigné.

— Quelle sagesse pour une aussi jeune demoiselle !

— La sagesse est donnée à celui qui sait en faire un bon usage votre Altesse.

— Sage et dévouée, vous êtes décidément un don de Dieu !

— Merci votre Altesse, mais à vous aussi il a été beaucoup donné. Vous avez de magnifiques jardins et vous habitez dans un endroit splendide.

— Oui, mais cet endroit est mon tombeau. Je m’y ennuie et la maladie m’y enferme depuis l’enfance…

Émue par la soudaine tristesse du Prince, Blanche-Prudence détourna la conversation.

— Votre Altesse, voici pour vous un petit pot de miel. Quelques cuillerées dans de l’eau chaude pour une inhalation. Cela décongestionnera vos sinus et dégagera vos voies respiratoires.

— Je le ferai. Je le ferai, je vous le promets.

— Très bien. Alors je vous laisse maintenant.

— Bien et… merci beaucoup.

— Que Dieu bénisse votre Altesse.

— Et qu’il fasse prospérer vos talents.

Étant donné qu’un grand bal devait clôturer la cérémonie de mariage, Berthe-Conteuse décida le deuxième jour, d’initier les trente à quelques danses en usage à la Cour. Aidé d’un maître chorégraphe, l’après-midi fut consacré à l’enseignement de la gavotte et du menuet. Plus ou moins doués dans l’apprentissage des techniques de base, certains assimilèrent très vite les pas élémentaires et prirent plaisir à danser en solo ou en couple, quand d’autres s’entraînèrent encore et encore sans parvenir à enchaîner deux mouvements à la suite.

Facile ou laborieuse, la formation proposée par Berthe-Conteuse fut un moment joyeux apprécié de chaque participant. Le soir au souper, prolixes et rieurs, plusieurs des trente retracèrent l’expérience entre eux et avec les souverains, puis remercièrent la Princesse pour l’heureuse initiative et le temps sacrifié.

Le troisième jour.

Le matin du troisième jour, Blanche-Prudence déclina l’activité jeux de cartes, de hasard, d’esprit ou d’adresse organisée par Berthe-Conteuse pour satisfaire les trente. Elle préféra la compagnie de mère Gontrande et d’Anophèle dans la salle de préparation, et en profita pour remplir ses récipients de terre. L’après-midi, c’est avec joie qu’elle accepta la promenade commune avec un garde-forestier qui répondit gentiment à toutes ses questions sur la flore environnante.

Alors que l’après-midi tirait à sa fin, le Prince Philibert-Armand fit appeler Blanche-Prudence.

— Votre Altesse, vous m’avez fait mander ? dit-elle en se courbant devant lui.

La venue de la petite paysanne dans sa chasuble bleue, ses cheveux d’or auréolant son doux visage aussi frais que la rosée du matin, procura un sentiment de bien-être au jeune homme.

— Oui chère demoiselle, confirma-t-il. Je souhaitais vous informer que vos inhalations de miel ont nettement amélioré ma respiration et que votre décoction à base de radis a considérablement réduit le sifflement de mes bronches. Je voulais vous faire part de ce grand bienfait et vous en remercier.

— Oh combien je suis heureuse ! C’est à moi de vous remercier de m’avoir fait confiance !

— Comment faire autrement ? Tout en vous, inspire confiance.

— C’est encourageant, mais si vous le permettez Altesse, nous allons poursuivre le traitement. Oui, car il ne s’agit pas simplement de soulager vos afflictions, mais bien de vous guérir.

— Une guérison ? Je n’ose y croire. J’ai subi tant et tant de désillusions à ce sujet, qu’aujourd’hui je considère mes souffrances comme une épreuve infligée ; un fardeau de Dieu à supporter ma vie durant.

— Que de fatalisme ! Votre altesse ne devrait pas s’avouer vaincu ! Ne saviez-vous pas que vos pensées influencent votre santé ?

— C’est vrai. C’est tout à fait vrai. Oh, chère Blanche-Prudence, grâce à vous ce qui me paraissait impossible m’apparaît tout-à-coup comme… possible.

— Bien ! Votre confiance est importante pour ne pas dire essentielle ! Cela va contribuer à votre mieux-être et, je l’espère, à l’éradication totale et définitive de cette maladie qui vous accable depuis le sein de votre mère.

— Vous me donnez l’envie d’y croire chère Blanche-Prudence. Dites-moi ce qu’il faut faire. Quel traitement voulez-vous me soumettre ?

— Nous allons procéder par étapes et nous verrons l’évolution selon ce qu’il vous sera demandé de faire ou d’avaler. Maintenant, après la décongestion et l’arrêt de vos sifflements, j’envisage d’assainir vos voies respiratoires et calmer votre toux.

— Bien. C’est entendu.

— Je m’en vais de ce pas vous préparer le remède adéquat. Octroyez-moi un quart d’heure et je reviens vous l’apporter.

— Fort bien. Je vous attends.

CHAPITRE 7

Mais alors que Blanche-Prudence récupérait son petit ballot de lin, puis rejoignait la cuisine à la hâte, Berthe-Conteuse qui avait eu vent des allées-venues de la jeune paysanne dans les appartements du Prince, se fit annoncer à sa porte. Sans envie véritable, Philibert-Armand accepta de la voir. La coiffure haute et habilement tressée, la taille fine et cintrée dans une robe brodée couleur de nuit, sans conteste Berthe-Conteuse était somptueuse. Et bien qu’il n’ait aucune attirance pour elle, Philibert-Armand reconnaissait néanmoins qu’elle était fort belle. Berthe-Conteuse se courba devant lui et tendit sa main pour qu’il la baise. Ce qu’il fit. Mais à peine, Philibert-Armand avait-il posé ses lèvres sur la peau de la Princesse — au demeurant douce comme de la soie — que son nez se boucha, ses doigts se mirent à gonfler et sa respiration à siffler. Prestement, il tira un mouchoir du revers de sa veste et in-extremis, il y enferma un éternuement retentissant.

Pauvre Prince. Lui qui se sentait mieux, voilà qu’il reniflait de nouveau, avait la gorge en feu, se couvrait de plaque et enflait comme une baudruche. Berthe-Conteuse profita de cette réaction incendiaire pour faire montre de charité et de grande compassion.

— Pauvre Philibert-Armand, déplora-t-elle. Vous voilà bien affligé… bien mal en point. On vous laisse souffrir ainsi depuis si longtemps, mais dorénavant je suis là. Dorénavant, je vais m’occuper de vous et vous soulager de tous vos maux. Ce n’est pas pour rien si je suis Princesse du Pays de Maux. J’ai des aptitudes pour assister les souffrants, et puis je suis une femme vigoureuse. Soyez rassuré. En tant qu’épouse, je prendrai grand soin de vous.

Berthe-Conteuse s’approcha du jeune homme pour le prendre dans ses bras, mais il se recula brusquement et éternua une nouvelle fois.

— Éloignez-vous, je vous prie. Il me semble que votre proximité réactive mes allergies.

— Mais comment donc ? Mais non, voyons. Cela est certainement dû à l’émotion. L’émotion de me voir et la proximité du mariage.

— Je vous assure que non.

— Mais si allons. Vous verrez, lorsque nous serons mari et femme, tout s’arrangera. Ma présence vous sera bénéfique et très utile. De toute façon, dans votre état et vos parents vieillissants, vous ne pouvez rester seul sans une épouse à vos côtés.

— Voudriez-vous me laisser, j’attends quelqu’un. J’ai grandement besoin de me détendre et de respirer un peu avant son arrivée.

— Désirez-vous quelque-chose ? Demandez-moi et je le ferai.

— Laissez-moi, je vous prie ! s’énerva le Prince.

Vexée d’être éconduite, Berthe-Conteuse se retira en maugréant et croisa Blanche-Prudence qui revenait des cuisines avec son récipient de terre. La paume de main à plat sur son pot pour éviter les gouttes sur le sol, la jeune fille salua respectueusement la Princesse qui lui renvoya un regard méprisant.

Blanche-Prudence rejoignit le Prince qui ne cessait plus de renifler, d’expectorer et de s’égratigner la peau.

— Mais que se passe-t-il ? s’affola-t-elle. Je ne comprends pas, vous alliez si bien il y a quelques minutes à peine.

— Je ne comprends pas non plus. Auriez-vous quelque chose pour me soulager ? C’est intenable.

— Le miel que je vous ai donné, allez vite le chercher.

Aussitôt, Philibert-Armand fonça chercher le petit pot en terre. Blanche-Prudence y enfonça quatre doigts et en retira une couche épaisse qu’elle appliqua sur la peau enflammée du pauvre Prince. L’effet fut presque immédiat. Le feu sur ses joues et son cou diminua largement, et ses mains désenflèrent de moitié. Bien qu’encore dans un drôle d’état, le jeune homme soupira et se laissa tomber dans un fauteuil.

— Une nouvelle fois, vous me sauvez.

Le visage de Blanche-Prudence avait pris des couleurs. Elle retenait difficilement son envie de rire face au Prince badigeonné de miel de fleurs. Bientôt, n’y tenant plus, elle laissa échapper un gloussement.

— J’ai l’air idiot, n’est-ce pas ? s’affligea Philibert-Armand. Me voilà bien ridicule…

— Eh bien… sans vouloir vous manquer de respect votre Altesse, j’avoue que fardé de la sorte, vous êtes… 

— Je suis ?

— Vous êtes…

La jeune fille éclata de rire et le Prince en fit de même. S’amusant de la situation, tous les deux plaisantèrent un long moment avant que Blanche-Prudence ne reprenne son sérieux et informe :

— Voici, dans ce récipient j’ai versé trente millilitres de lait et rajouté trois gousses d’ail finement écrasées. Cette solution est idéale pour désencombrer vos voies respiratoires.

— Bien. Et à quel moment devrais-je le boire ?

— Votre Altesse, l’ail je vous engage à le consommer de préférence au coucher. Votre haleine ne vous en sera que plus reconnaissante. De plus, le lait vous permettra un meilleur endormissement.

— Oui, l’ail… bien évidemment, sourit le Prince. Du moins, tant que je n’ai pas encore d’épouse à mes côtés pour en sentir les conséquences.

— Oui, confirma Blanche-Prudence avant d’éclater de rire une fois encore.

Hilare lui aussi, le Prince ajouta :

— Pauvre Berthe-Conteuse. Elle ne sait pas ce qui l’attend avec un individu tel que moi. Il lui faudra me supporter avec ce genre de cataplasmes sur la figure et des odeurs buccales peu séduisantes.

— Bien, je vais vous laissez vous reposer votre Altesse. N’hésitez pas à vous enduire de miel si les démangeaisons vous reprennent.

— Mais si j’utilise le miel pour ma peau, je n’en aurai plus suffisamment pour ces inhalations bienfaisantes ?

— Pas d’inquiétude. Pour déboucher vos cavités nasales, rien de plus simple. Faites couler de l’eau chaude un long moment dans une pièce fermée, puis respirez à pleins poumons la vapeur produite jusqu’à effet.

— Merci pour le conseil, je le ferai.

— Parfait.

— Demain, dès le matin, il me serait agréable d’avoir votre visite. Ainsi, vous constaterez l’efficacité de vos traitements sur moi.

— Entendu, à demain matin. Que Dieu vous bénisse votre Altesse !

— Et qu’il fasse prospérer vos talents !

Au menu des réjouissances du troisième jour, l’imaginative Berthe-Conteuse proposa une grande ballade en calèche dans les alentours du château, puis un colin-maillard et un cache-cache masqué dans le parc. Le programme fut apprécié de tous. Blanche-Prudence gorgea ses yeux des paysages verdoyants et de la bucolique campagne, puis adora courir pied nus dans l’herbe entretenue, son doux visage sous un loup de carnaval.

CHAPITRE 8

Le quatrième jour.

Le lendemain matin, bien avant le chant du coq, mère Gontrande et Anophèle étaient déjà en plein travail.

— Anophèle, va me chercher des pommes de terre à la réserve ! demanda mère Gontrande qui étalait de la farine sur la table pour préparer une pâte à pain. Ce soir, je vais préparer un gratin !

Dans le même temps, Blanche-Prudence quittait sa chambre sans se douter que, jalouse et soupçonneuse, Berthe-Conteuse la traquait et que, pareil à un loup ravisseur, elle se cachait dans les coins pour la pister. Blanche-Prudence avançait joyeusement, mais sa démarche sautillante exaspérait sa poursuiveuse. A son goût, la demoiselle était bien trop fraîche et trop enjouée. C’est donc en soupirant et en fulminant qu’elle la suivit jusqu’aux cuisines, et s’enveloppa dans un rideau épais pour guetter sa sortie sans se faire repérer.

— Bien le bonjour mère Gontrande ! s’exclama Blanche-Prudence.

— Bonjour demoiselle, grogna la cuisinière.

— Où donc est Anophèle ? demanda Blanche-Prudence.

— Je l’ai envoyé chercher des pommes de terre à la réserve.

— Fort bien. Je ne vous dérange pas longtemps mère Gontrande. Une simple préparation à faire et je m’éclipse.

— Faites-donc… Faites-donc… 

Blanche-Prudence mesura, versa, chauffa, puis nettoya. Avant de repartir, elle embrassa mère Gontrande sur la joue.

— Hein ? Ho ? s’étonna la cuisinière.

— Ce n’est qu’un tout petit bécot, mère Gontrande, dit la petite paysanne. Un bécot pour vous remercier.

Humpf… grommela la cuisinière, déroutée par ce baiser.

Enroulée dans la tenture, Berthe-Conteuse reconnut le pas trépidant et léger de Blanche-Prudence qui réapparut les mains pleines. Sortie de sa cache, elle marcha derrière sa proie et bouillonna lorsqu’elle comprit qu’elle s’orientait vers les appartements du Prince Philibert-Armand. Sa colère augmenta lorsqu’elle vit les gardes saluer Blanche-Prudence et lui ouvrir spontanément la porte. C’en était trop ! Berthe-Conteuse se plaça devant une fenêtre teintée qui reflétait son image. Elle glissa son index sur sa bouche peinte en rouge, réajusta son chignon crêpé et dégrafa son corsage. « Cette fille ne se mettra pas en travers de mon chemin… » rumina-t-elle en trépignant dans le couloir. « Je vais en finir avec elle… »

— Bonjour votre Altesse, dit Blanche-Prudence en s’inclinant devant le Prince.

— Ma Chère ! s’exclama le Prince. Je me réjouis de vous voir ! 

— Comment vous portez-vous aujourd’hui ? Vous m’avez l’air d’avoir plus beau visage qu’hier.

— En effet, l’action du miel sur ma peau fut salutaire. Et à part quelques petites plaques persistantes de-ci de-là, on peut dire que je vais bien et que j’ai plus belle figure.

— Bien, dites-vous ?

— Oui, bien, autant qu’on puisse l’être après les dernières semaines de crises passées qui m’ont terriblement affaibli. Je respire mieux c’est indéniable. J’ai de plus, meilleure humeur. Bien que simples et basiques, vos remèdes sont d’une grande efficacité, et votre présence me fait beaucoup de bien. Vous êtes si complaisante… si apaisante. 

— Votre Altesse, je suis en joie d’entendre cela, mais nous n’allons pas nous arrêter en aussi bon chemin ! J’ai encore quelque chose pour vous.

— Encore ? Décidément, vous êtes une fée.

— Non, pas une fée mais une petite paysanne qui prend plaisir à aider son prochain et à lui faire profiter de son petit savoir-faire. 

— Vous êtes trop modeste chère Blanche-Prudence, vous n’êtes pas juste une petite paysanne, vous êtes une jeune fille exceptionnelle. Vous êtes douée. Vous êtes une magicienne et votre cœur est bien plus noble que celui des grandes dames de la Cour.

— Altesse, vos compliments me touchent… dit la jeune fille en rosissant. Toutefois, votre santé m’importe davantage, c’est pourquoi je vous ai apporté un oignon !

Blanche-Prudence tendit sa main droite et montra fièrement le condiment-légume pelé et coupé en deux dans un petit récipient de terre. 

— Il devra être placé sous votre lit, précisa-t-elle. Bon, je vous le concède, l’oignon n’a pas un parfum agréable aux narines. Cependant, il devrait vous empêcher de tousser durant la nuit et c’est cela qui compte.

Le Prince prit le récipient. L’aromate à l’odeur acide et envahissante lui fit tordre le nez et tourner la tête.

— Bien. Je ferai comme bon vous semble.

Écœuré par les relents de l’oignon mis à nu, il le déposa sur une console très éloignée puis retourna vers Blanche-Prudence. Tout sourire, la demoiselle serrait dans sa main gauche un autre récipient de terre.

— Celui-ci a été préparé dans vos cuisines, expliqua-t-elle. Il s’agit cette fois-ci d’une tisane de feuilles d’orties séchées ébouillantées dans un peu d’eau, qui par ses propriétés astringentes, vous purgera et vous purifiera. En prime, cela vous redonnera des forces. 

— Fort bien et quand devrais-je le prendre ?

— En cas de forte crise, vous en ferez une cure de quatre semaines, à raison de quelques gorgées le matin à jeun et de quelques gorgées une demi-heure avant votre petit-déjeuner. Une fois la crise terminée, vous n’en prendrez plus qu’une seule fois par jour durant l’année complète. Ceci, en prévention.

— Vous êtes incroyable ! dit Philibert-Armand. Si je le pouvais, je vous prendrais à mon service en tant que soignante personnelle et attitrée.

Ces paroles spontanées amusèrent Blanche-Prudence. Elle se mit à rire à gorge pleine et communiqua sa joie au Prince. Mais alors que tous les deux s’esclaffaient, on annonça Berthe-Conteuse à la porte. Le Prince n’eut pas le temps de donner sa réponse que celle-ci repoussa les gardes de ses coudes et ouvrit en grand les deux battants. 

— Eh bien ! dit-elle furieuse. Il semblerait que dans ces pièces, nobles et gens du peuple s’acoquinent et se gaussent sans retenue !

— Qu’est-ce qui vous autorise à entrer chez moi de cette façon ? gronda le Prince.

— Et comment donc ? N’ai-je pas le droit de venir voir mon futur époux quand bon me semble ?

— Fichtre non ! Je n’ai point pour habitude que l’on s’impose ainsi dans mes appartements ! Je vous prierai donc de ressortir immédiatement !

— Résolument non, je suis votre promise ! C’est à cette petite intrigante de partir, et certainement pas à moi !

CHAPITRE 9

Lèvres pincées, Berthe-Conteuse s’approcha de Blanche-Prudence et la tira rudement vers la sortie en lui comprimant le bras. La jeune fille ne put résister à cette poigne de fer. Repoussée et jetée comme une malpropre dans le couloir, des larmes mouillèrent son doux visage. Puis, là où Berthe-Conteuse l’avait enserré, elle remarqua des traces de doigts semblables à un chapelet de boutons rouges. Surprise, elle plaqua une main sur sa peau irritée et fila se cloîtrer dans sa chambre.

Le Prince qui avait tout vu de la scène en fut indigné.

— Je n’apprécie guère ce type d’intrusion dans mes appartements !protesta-t-il. De plus, votre comportement vis-à-vis de cette damoiselle est indigne et tout-à-fait intolérable ! Au Pays de Maux, ne vous a-t-on point inculqué la politesse et le respect ? Si donc c’est par la force et l’autorité que vous envisagez de prendre soin de moi, apprenez que l’outrecuidance et le despotisme me sont en horreur !

— Ne vous fâchez pas, dit Berthe-Conteuse d’une voix doucereuse. Je voulais seulement vous protéger de cette impertinente qui n’a d’innocent que son air… Un air trompeur et faussement candide… Par affection pour vous, je me suis renseignée sur elle. Des limiers à ma solde ont enquêté dans le village qui l’a vu naître et grandir. Ils m’ont rapporté que toute sa famille versait dans la magie, et qu’elle même avait la réputation d’une ensorceleuse qui envoûtait les hommes avec ses charmes et ses potions pour mieux les dépouiller.

— Une sorcière ? Mais comment donc ?

— Une sorcière, vous dis-je ! Comprenez-vous enfin, pourquoi il m’a fallu intervenir au plus vite et vous éloigner d’elle ?

— C’est impossible… Ça n’a pas de sens…

— Vous êtes en grand danger avec cette fille dans les parages ! Prenez les mesures adéquates et chassez-là sur-le-champ !

Le Prince était abasourdi. Ce que racontait Berthe-Conteuse lui était difficile à croire. Spontanément, il prit cette réaction excessive et ses accusations pour une crise de jalousie, mais sa verve et son assurance semèrent un doute dans son esprit. Perturbé, le Prince demanda à Berthe-Conteuse de le laisser pour réfléchir. La réaction fut surprenante. Celle qui s’était imposée quelques minutes auparavant tourna promptement les talons et, un sourire au coin des lèvres, quitta la pièce en se frottant les mains.

Dans la salle de préparation, occupée à pétrir sa pâte, mère Gontrande entendit Anophèle arriver derrière elle.

— Eh bien, tu en as mis du temps pour me remonter quelques patates… grogna-t-elle. 

— C’est que… bafouilla-t-il.

— Que quoi ?

— En bas… à la cave… je me suis fait prendre… dans…dans une toile d’araignée.

— Une toile d’araignée ! s’exclama mère Gontrande qui pouffa de rire. Mais enfin, que dis-tu mon garçon ? Comment pourrais-tu t’être fait prendre dans une petite toile d’araignée ? 

— Et pourtant… je crois bien que si… 

— Ah ! Ah ! Ah ! Mais quelle invention m’as-tu trouvé pour excuser ta flânerie. Dis-moi plutôt que tu as lambiné dans les couloirs ou dans le jardin, et là, je te croirai ! dit mère Gontrande en regardant Anophèle par-dessus son épaule. Mais ? Mais où donc t’es-tu roulé ?

— Je ne me suis roulé nulle part, mère Gontrande. Je vous l’assure. À la réserve aux légumes, je me suis bel et bien pris dans ce que je crois être une toile d’araignée géante.

Mère Gontrande regardait le marmiton recouvert de fils blanchâtres collants et entremêlés. Coiffé de ce maillage, des larves desséchées pendaient à hauteur de ses oreilles.

— Je ne sais pas où tu t’es frotté mon garçon, mais sors dehors pour secouer tes galoches et profites-en pour frotter ta culotte et ta vareuse ! Allez ouste ! Je vais te faire chauffer de l’eau pour que tu te laves le corps et les cheveux. Allez dépêches-toi, nous avons de l’ouvrage aujourd’hui et tu as suffisamment traîné !

Deux étages plus haut, Blanche-Prudence sanglotait sur son lit lorsqu’on frappa à sa porte. Elle s’essuya les yeux du revers de la main puis se leva pour ouvrir au visiteur. C’était Berthe-Conteuse. Celle qui venait de l’injurier et de la traiter comme une malpropre.

— Vous ?

— Moi ! Je n’en ai pas terminé avec vous, jeune fille ! 

Berthe-Conteuse repoussa la demoiselle à l’intérieur de la pièce et claqua la porte d’un violent coup de rein.

— Alors petite garce, on profite de la faiblesse du Prince pour l’attirer dans ses filets ?

— Quoi ? Mais pas du tout, je ne lui veux que du bien !

— Que du bien ? Que du bien, alors que tous les jours vous vous introduisez chez l’homme que je dois épouser ! Vous n’êtes qu’une sorcière qui lui veut du mal !

— Je ne suis pas une sorcière ! C’est vous la sorcière ! Aucun homme, aucune femme ne peut provoquer d’inflammations de la sorte en l’empoignant par le bras ! Je ne sais pas ce que vous êtes, mais assurément vous n’êtes pas humaine !

— Perspicace demoiselle, vous voilà une autre preuve de ma nature ! s’écria Berthe-Conteuse en dressant sa paume droite face à la jeune fille qui se figea comme une statue.

— Que m’avez-vous fait ? Par quelle diablerie, suis-je ainsi paralysée ?

Berthe-Conteuse eut un rire effrayant. Sa bouche s’ouvrit démesurément et en jaillit un long fil noir semblable à de la soie qui enroba la jeune fille comme une toile d’araignée.

— Qu’est-ce que vous faites ? interrogea Blanche-Prudence d’une voix étranglée. Libérez-moi.

Toujours bouche ouverte, Berthe-Conteuse régurgita ce qui ressemblait à un essaim de minuscules pucerons. Effarée, la captive fixait cette nuée d’insectes qui flottaient dans sa direction.  

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, affolée.

— Pour votre information, ces magnifiques petites choses de quelques nanomètres en forme de crochet, sont en réalité des poils urticants dont le venin va s’infiltrer dans vos chairs et  empoisonner votre sang. La suite, mademoiselle la paysanne, sera une lente agonie. Heure après heure, vous allez sentir votre corps cloquer, enfler, s’affaiblir puis se délabrer jusqu’à ce que mort s’ensuive… Évidemment, le mieux pour vous serait d’étouffer pour en finir au plus vite, mais il se peut que votre trépas soit bien plus long et douloureux… Cela dépendra de votre résistance, jeune fille.

— Mais enfin, qui êtes vous ? Vous êtes quoi ? Une bête ?

— À vous de deviner ce que je suis… répondit la Princesse en poussant la prisonnière derrière un épais rideau. Voyez comme je suis bonne. Grâce à ce tissu protecteur, je vous laisse un temps de répit avant que mes poils adorés, pour le moment dociles et en suspension dans l’air, ne vous retrouvent tôt ou tard. Pour le moment, quelques mètres vous séparent encore d’eux, mais vous ne pourrez bientôt plus leur échapper.

Prisonnière des mailles visqueuses, Blanche-Prudence entendit le monstre ricaner, puis refermer la pièce à double tour et descendre l’escalier menant à la salle à manger.

CHAPITRE 10

C‘était l’heure du déjeuner, et comme d’ordinaire, le Prince prenait son repas dans ses appartements, alors que le Roi, la Reine et Berthe-Conteuse partageaient la table avec les vingt-neuf invités du mariage. 

— Il manque quelqu’un, remarqua le Roi en voyant une chaise inoccupée. Notre hôte se serait-il endormi ou égaré dans nos couloirs ? 

— Hum… Cela est curieux. De qui s’agit-il ? questionna la Reine en regardant les attablés. Qui donc est cet absent ?

— C’est Blanche-Prudence ! renseigna une femme d’une trentaine d’années aux joues roses et replètes. C’est la plus jeune d’entre nous, une petite paysanne de dix-huit ans !

Le Roi remercia la dame pour son information, puis se tourna vers un domestique debout près de la porte.

— Auriez-vous l’obligeance d’aller frapper à sa porte, lui demanda-t-il.

— C’est inutile ! s’interposa Berthe-Conteuse d’une voix forte. Cette fille a quitté le château, il y a peu !

Curieux, tous les regards se braquèrent sur elle.

— Mais comment donc ? s’étonna le Roi.

Berthe-Conteuse raconta que sous son air candide, Blanche-Prudence était une sorcière qui tentait d’ensorceler le Prince en s’aidant de ses potions magiques. Elle expliqua qu’elle avait surveillé ses allées et venues dans les appartements du jeune homme, et rapidement compris ses intentions malveillantes. Se sachant découverte, elle ajouta que la blanche colombe qui n’avait de blanc que son prénom, avait fui le château à toutes jambes, abandonnant derrière elle ses quelques frusques et ses sabots de bois.

— Quelle aubaine d’avoir pu la confondre et d’avoir éloigné notre garçon de ses griffes diaboliques ! dit la Reine à Berthe-Conteuse, sa voisine. Vous êtes non seulement une Princesse courageuse, mais vous êtes également très futée !

Ce jour-là, autour du repas, Blanche-Prudence et ses maléfices furent le sujet de conversation principale. À voix basse, les vingt-neuf s’échangèrent leurs impressions sur la benjamine du groupe. Ils déplorèrent ses manigances qui ternissaient leurs valeurs et entachaient leurs bonnes réputations, pendant que le Roi et la Reine s’extasiaient sur l’intelligence de leur future belle-fille.

De retour aux cuisines en passant par les couloirs de service avec son plateau plein et ses plats vides, Manette, l’une des quatre servantes du château, parla de la jeune sorcière que chacun évoquait en se remplissant la panse.

— Quoi ? dit mère Gontrande de sa grosse voix. Qui est une sorcière ?

— Une des femmes du groupe des trente. La plus jeune, semblerait-il.

— La plus jeune ? Celle qui a le regard d’un ange et des boucles d’or ?

— Je crois bien, répondit Manette. Ils l’appellent Blanche-Prudence.

— Mais comment donc une sorcière ? gronda la matrone en aplatissant un gigot avec un impressionnant maillet. Cette petite n’est pas une sorcière, j’en mettrai ma main à couper !

— Moi aussi, dit Anophèle à voix basse tout en écossant des haricots.

— Et quelles preuves ont-ils donc pour la condamner ainsi ? questionna mère Gontrande en tapant sur sa viande.

— Eh bien, la Princesse a dit que cette fille était une sorcière qui cherchait à ensorceler le Prince Philibert-Armand avec des potions magiques. Elle raconte même qu’après l’avoir démasquée, elle serait partie du château à toute vitesse sans demander son reste.

— Démasquée ? Mais comment donc ? Une sorcière, cette petite ? Je n’y crois pas un seul instant !

— C’est pourtant bien ce qu’on raconte.

— Hum ! grogna la cuisinière. Moi, c’est cette Berthe-Conteuse qui ne m’inspire rien de bon. Non, rien de bon !

— Et pourquoi ça mère Gontrande ?  interrogea Manette en sortant ses gratins du four. Le Roi et la Reine ont l’air de beaucoup l’apprécier.

— Hum… Je sais, mais c’est une impression qui ne me lâche pas… Une bien mauvaise impression…

Manette partie de la cuisine avec ses plats fumants, mère Gontrande réfléchissait pendant qu’Anophèle la regardait du coin de l’œil. Soudain, du plat de sa main, mère Gontrande frappa un grand coup sur son gigot et pivota vers le garçon.

— Anophèle ! Ce soir, quand tout le monde sera couché, toi et moi nous mènerons l’enquête et essaierons de démêler le vrai du faux de cette histoire ! Mon intuition me dit que cette gentille petiote n’est pas ce qu’on prétend, mais qu’elle a dû tomber dans un traquenard.

L’adolescent maigrelet au menton en galoche marmonna un  » D’accord, mère Gontrande…  » puis se remit à la tâche.

L’après-midi du quatrième jour, Berthe-Conteuse divertit les vingt-neuf avec un petit concert sans prétention de flûte, de harpe, de basse de viole et de luth. Les musiciens réunis sous un kiosque à colonnades offrirent aux spectateurs enchantés un moment délicieux dans le parc ensoleillé. Pour finir en beauté ce temps béni, Berthe-Conteuse les invita à une longue et enthousiasmante partie de croquet. 

Le soir venu, après que chacun ait copieusement dîné puis regagné ses appartements, la cuisinière et son marmiton entreprirent de résoudre l’affaire  » Blanche-Prudence « . Pour commencer, ils se rendirent à pas feutrés jusqu’à sa chambre puis cognèrent tout doucement à sa porte.

— Petite… c’est mère Gontrande et Anophèle… Pssst… Viens donc nous ouvrir, nous sommes là pour t’aider.

Sans réponse, ils collèrent leurs oreilles sur le panneau de bois sans distinguer aucun bruit.

— Allons, dit mère Gontrande en tirant Anophèle par sa chemise. Ne perdons pas de temps, elle n’est pas ici et peut-être se cache-t-elle de cette Berthe-Conteuse qui lui voudrait du mal ?  Hum… De celle-là, je m’en méfie drôlement… Oh, ça oui alors ! En attendant, il nous faut la retrouver avant qu’il ne lui arrive quoi que ce soit !

À la recherche de la jeune fille, les apprentis détectives décidèrent de sonder le château et de commencer par le haut. Pour cela, ils empruntèrent le gigantesque escalier du hall principal desservant l’étage des souverains ; puis celui des invités de prestige et enfin celui où les trente étaient logés. À pas de loup, ils arrivèrent dans le grenier qu’ils sondèrent à la lueur des chandelles. Puis, par des portes et des couloirs dérobés, ils se glissèrent dans les pièces aux niveaux inférieurs qu’ils savaient inoccupées. Fort heureusement, la tâche était aisée. Malgré son air benêt, Anophèle, muni d’un outil ingénieux de son invention, ouvrait chaque serrure verrouillée en moins de cinq secondes. Reconnaissante et épatée par sa débrouillardise, mère Gontrande chuchotait « Eh bien, mon garçon, tu m’en bouche un coin…. », qu’elle accompagnait d’une petite tape dans le dos.

Minutieusement, tous les deux regardèrent sous chaque meuble, sous chaque lit et derrière chaque rideau. Ils fouillèrent aussi toutes les armoires, tous les placards et tous les coffres en bois, mais rien de rien ! Pas de trace nulle part de Blanche-Prudence ! Après le rez-de-chaussée et l’aile où vivait le personnel de maison, et avant d’aller fureter du côté des écuries, il fallait inspecter les sous-sols, et notamment les caves.

Proche des réserves où étaient stockés les boissons, les conserves et les denrées non périssables, les explorateurs entendirent des frottements répétés sur le sol en pierre brute. D’instinct, ils songèrent à des rats des champs attirés par la nourriture entreposée. Ils s’approchèrent sur la pointe des pieds et lorgnèrent par l’entrebâillement de la vieille porte donnant sur le dépôt à légumes. De l’autre côté, malgré l’obscurité, ils discernèrent une bête qui ne ressemblait ni à un mulot, ni à un ragondin ou même à une souris, mais qui avait la taille d’un grand chien et se déplaçait sur huit pattes. Bien qu’effrayés, mère Gontrande et Anophèle voulaient en savoir plus sur cet étrange animal comparable à une araignée géante qui grattait les recoins terreux pour dénicher des doryphores mangeurs de tubercules et les gobait avec avidité. Soudain, ils virent le monstre pivoter sur lui-même et saisir un insecte en plein vol dans ses énormes crochets. Prisonnier de l’arachnide, le papillon de nuit enfermé dans la cave, termina sa vie dans son horrible gueule. La seconde suivante, le monstre s’avança dans la direction de mère Gontrande et d’Anophèle. En une seconde, ils soufflèrent leur chandelle et se cachèrent. Elle, en arrière de la porte repoussée par la bestiole. Lui, sous les étagères de bocaux poussiéreux.

Le monstre fit quelques pas et s’arrêta comme s’il avait détecté une présence. Il agita furieusement ses deux pattes avant velues, puis fit tourner ses yeux globuleux placés sur le haut de son crâne. Mère Gontrande et Anophèle ne bougeaient pas d’un millimètre. Craignant d’être repérés et d’avoir un destin identique au défunt papillon de nuit, ils bloquaient leur respiration.

Par chance, l’arachnide se remit sur ses huit pattes et poursuivit son chemin. Et bien qu’ils l’eussent échappé belle, la courageuse et déterminée mère Gontrande ne voulut pas en rester là. Elle fit signe à Anophèle de le poursuivre en maintenant une distance de sécurité d’au moins soixante-dix pieds. Le monstre grimpa l’escalier dans le noir. Quand il arriva au rez-de-chaussée éclairé de candélabres, il se métamorphosa. En un éclair, il prit la physionomie d’une femme, que de dos la cuisinière et le marmiton reconnurent immédiatement. Médusés, ils tombèrent tous les deux sur leur séant et laissèrent filer le monstre en habit de Princesse du Pays de Maux.

CHAPITRE 11

Le cinquième jour

Alors que le soleil n’était pas encore levé et que le château dormait encore, mère Gontrande et Anophèle qui n’avaient pas fermé l’œil de la nuit, se retrouvèrent comme d’ordinaire à la cuisine. Mère Gontrande qui généralement s’attelait à son travail dès potron-minet, était assise sur le banc de la cuisine. Figée, les yeux dans le vague, elle restait là sans bouger. Anophèle quant à lui, avait le regard perdu et une pomme de terre dans le creux de la main. Non remis de l’épisode de la veille, la cuisinière et l’apprenti étaient hagards… sans réaction. Toujours sous le choc, ils avaient du mal à parler de ce qu’ils avaient vus, mais profitèrent de la tranquillité de l’aube pour partager leurs impressions. Mère Gontrande rompit le lourd silence.

— Anophèle, nous voilà bien embarrassés avec un tel secret… murmura-t-elle.

— Oui mère Gontrande, murmura le garçon.

— Le mariage est pour demain Anophèle… Cela ne peut se faire… 

— Non, mère Gontrande.

— Il est de notre devoir d’empêcher cette union… 

— Oui mère Gontrande.

— Comment procéder, Anophèle ? Nous risquons de perdre notre place… et qui sait… notre vie… avec cette… chose.

— Oui mère Gontrande, cela est bien possible.

Quittant sa torpeur, la cuisinière secoua la tête puis frappa rudement la table avec sa paume.

— Anophèle ! s’exclama-t-elle. La nature ne m’a pas doté de forces et d’une carrure telle que la mienne pour rester à trembler dans mon coin !  Il nous faut demander audience au Prince Philibert-Armand et sans délai !

Le « nous » impliquait l’adolescent moins téméraire et plus pleutre que mère Gontrande.

— Mais… mais il doit dormir, bredouilla-t-il. Il est encore très tôt…

— Et alors ? L’affaire est urgente et l’heure tourne vite. Nous n’allons pas attendre que tout le monde soit réveillé pour se décider et agir. Non, c’est maintenant !

— Et Blanche-Prudence ?

— Justement, cette petite est peut-être en grand danger. Nous devons nous presser car la…  Cette… cette chose lui a peut-être déjà fait du mal… ou bien risque de lui en faire.

— Espérons qu’il ne soit pas trop tard et qu’on la retrouvera…

— Je l’espère mon garçon… Je l’espère… Allez, ôte vite ton tablier et en route !

Entraîné par la volontaire cuisinière et conduit par l’image de Blanche-Prudence et le doux souvenir de son visage apaisant, Anophèle reposa son tubercule sur le tas de légumes, puis tel un soldat obéissant qui partirait au front, il se leva prestement. D’un pas décidé, les deux « va t’en guerre » allèrent frapper à la porte du valet de pied du jeune Prince. Celui-ci, debout depuis peu et se préparant pour sa journée de travail, vint leur ouvrir.

— Mère Gontrande ? Anophèle ?

— Bonjour Pierrot-Guillou, dit la cuisinière. Nous avons besoin de ton aide.

À mi-voix, elle relata toute l’histoire au valet de pied qui parut d’abord sceptique, blêmit et ouvrit des yeux comme des soucoupes. Au-delà de sa confiance envers mère Gontrande qui travaillait au château depuis plus de vingt années, ces incroyables révélations mettaient le domestique dans une situation délicate. Réveiller aux aurores le Prince Philibert-Armand parce que la cuisinière et son apprenti souhaitaient lui parler instamment, le fit longuement hésiter.

Mère Gontrande sut se montrer convaincante. Au nom de Blanche-Prudence, la petite jeune fille disparue sans laisser de traces, Pierrot-Guillou accepta et s’enferma dans sa chambre pour finir de s’habiller. Quelques minutes plus tard, accompagné des deux requérants, il emprunta les escaliers conduisant aux appartements princiers et se fit ouvrir la porte gardée de deux sentinelles. Il entra seul et ressortit un quart d’heure après. Mère Gontrande et Anophèle allèrent à sa rencontre. Il les informa :

— Déranger le Prince au saut du lit m’embarrassait grandement, mais lorsque j’ai dit au que l’affaire était urgente et qu’elle concernait la jeune fille disparue, il a aussitôt réagit et m’a demandé de vous faire patienter, le temps de s’habiller.

— Tu as bien fait, Pierrot-Guillou, répondit mère Gontrande. Et je te remercie pour ton aide.

— Je vais retourner voir s’il a besoin de moi. En attendant, restez ici, je reviendrai vous chercher.

Mère Gontrande faisait les cent pas dans le couloir et Anophèle était appuyé contre un mur, les yeux rivés sur ses chaussures, lorsque Pierrot-Guillou se montra à nouveau, et d’un mouvement de tête, les invita à entrer et les précéda dans la pièce principale. Le jeune apprenti emboîta le pas de l’énergique et déterminée cuisinière, tout en se dissimulant derrière elle.

— Prince, voici les deux personnes ayant sollicité un entretien. Ci-présente, mère Gontrande, cuisinière au château depuis vingt-deux ans et Anophèle, marmiton depuis bientôt un an.

— Hum… Bien, ronchonna le Prince en robe de chambre. Que me vaut l’honneur d’une visite aussi matinale ?

— C’est au sujet de Blanche-Prudence et de Berthe-Conteuse, informa la cuisinière dans une révérence un peu gauche.

— Blanche-Prudence ? s’étonna le Prince. Qu’a-t-elle ? Lui est-il arrivé quelque chose ?

— Eh bien, c’est précisément l’objet de notre visite. Cette petite a disparu depuis plusieurs heures et, selon les dires de Berthe-Conteuse, elle se serait enfuie du château pour de curieuses raisons.

— Enfuie ? Mais pourquoi ? Quelles sont ces raisons ?

Prenant Anophèle à témoin, mère Gontrande raconta ce que Manette lui avait rapporté et assura ne pas croire un traître mot de l’histoire. Bien que toujours troublé par les mots de Berthe-Conteuse certifiant que la jeune paysanne était une sorcière, le Prince eut cette fois-ci une réaction totalement différente. Sur un ton irrité, il jugea les accusations portées contre Blanche-Prudence comme fausses et parfaitement ridicules.

— Et mes parents, qu’ont-ils dits de cela ? interrogea-t-il. Ont-ils cru ces racontars ?

— Il semblerait que oui, renseigna mère Gontrande. Il paraîtrait même qu’ils ont félicité la Princesse pour son courage et son intelligence.

— Félicité ? Mais ma parole, cette fille les a ensorcelés ! C’est elle la sorcière, pas cette petite paysanne !

— En parlant de cela, je voudrais vous entretenir d’autre chose.

— Allez-y, je vous écoute.

Mère Gontrande expliqua qu’ils avaient été jusqu’à la chambre de Blanche-Prudence, qu’ils avaient toqué sans que personne ne leur ouvre et que, curieusement, sa porte était fermée à double tour.

— Étrange… marmonna le Prince, les poings serrés dans ses poches. Comment une jeune fille qui aurait pris la poudre d’escampette et abandonné toutes ses affaires personnelles, songerait à refermer sa chambre à clef… Cela n’est pas logique.

Mère Gontrande et Anophèle s’accordèrent à la pensée du Prince et lui expliquèrent avec force détails ce qu’ils avaient vu la nuit dernière dans les réserves du château. Passée la stupeur, le Prince Philibert-Armand devint fou de rage.

— Je sentais bien que cette Berthe-Conteuse n’était pas claire ! Dès le premier jour, j’ai vu son regard. Un regard terrible, haineux, monstrueux ! Je n’aurais jamais dû accepter ce mariage. J’aurais dû fuir cette… cette chose et prévenir mes parents ! Leur dire ! Leur expliquer ! Oui, j’aurais dû !

Silencieux, mère Gontrande et Anophèle regardèrent le jeune homme qui marchait de long en large en maugréant. Les poings serrés et le visage crispé, il se planta devant eux et gronda :

— Si cette jeune-fille est encore dans le château, nous la retrouverons ! Quant à cette…  chose, je ne peux l’anéantir avant que mes parents ne connaissent sa véritable identité ! Après le dîner, je leur demanderai de me rejoindre à la nuit dans les sous-sols, sous le prétexte d’y voir un cadeau préparé pour ma future épouse, ignorante de ma surprise.

CHAPITRE 12

Après avoir escorté mère Gontrande et Anophèle à la porte, le Prince envoya chercher le Chef de sa garde. Et dans l’attente, bouleversé par cette annonce terrifiante et craignant pour la vie de Blanche-Prudence, il eut une nouvelle flambée de boutons dans le cou et sur le dos des mains qu’il s’empressa de recouvrir de miel de fleurs de prairie. Le cataplasme atténua le feu sur sa peau, et c’est donc la figure badigeonnée d’ocre qu’il reçut le Chef de sa garde.

— À vos ordres, Prince Philibert-Armand ! dit le Chef de la garde, saluant puis claquant ses talons l’un contre l’autre.

— Bonjour, Chef de ma garde ! J’ai besoin d’une fouille complète du château pour retrouver une jeune fille disparue. Détachez les plus discrets de vos hommes afin que l’on ne remarque pas vos déplacements et que la mission ne soit pas ralentie par qui que ce soit, ni quoi que ce soit. Commencez par envoyer une équipe pour ouvrir la porte de sa chambre et y récupérer d’éventuels indices. La jeune fille que nous recherchons est une jolie damoiselle au visage très doux et aux boucles dorées, prénommée Blanche-Prudence. Depuis hier, elle n’a plus donnée signe de vie et personne ne l’a croisée nulle part. Pour des raisons que je ne peux communiquer, il se peut qu’elle soit séquestrée, droguée ou même blessée. En conséquence, faites une recherche minutieuse et approfondie. Regardez partout, y compris dans le parc et le jardin.

— À vos ordres, Prince Philibert-Armand !

— Ce soir, j’aurais encore besoin de vos services. Je vous attendrai donc ici-même à vingt-et-une heures précises et vous transmettrai les nouvelles directives. En attendant, bonnes recherches et franc succès !

— Compris, Prince Philibert-Armand ! répondit le chef de la garde royale en claquant ses talons l’un contre l’autre. 

Une demi-heure après les prescriptions du Prince, le Chef de la garde royale qui avait réuni un groupe de quatre hommes – nombre restreint pour ne pas éveiller les soupçons – leur commanda d’aller ouvrir la chambre de Blanche-Prudence et d’y rechercher quelques indices. Entraînés à la discrétion, les hommes n’enfoncèrent pas la porte mais dégondèrent les charnières d’acier avec habileté et sans bruit, puis s’introduisirent dans la petite pièce encore plongée dans la pénombre.

À première vue, rien !

À la lueur d’une bougie, ils inspectèrent la chambre en se séparant aux quatre coins et, en moins de cinq minutes, ils retrouvèrent la jeune fille en arrière du rideau. Bâillonnée et enclavée dans un filet organique et visqueux, plus résistant et solide qu’une corde de chanvre, celle qui semblait évanouie, fut libérée par quatre lames de couteaux tranchants.

Deux hommes soutenaient Blanche-Prudence, aussi molle qu’une poupée de chiffon. Elle était sans connaissance et son souffle était mince, à peine audible. En première urgence, les gardes entreprirent de la transporter dans un drap de lit jusqu’aux appartements du Prince. Et pendant qu’ils s’activaient autour d’elle et lui improvisaient une civière, les premiers rayons du soleil traversaient la fenêtre et éclairaient la chambre obscure. Soudain, un bourdonnement leur fit lever les yeux.

Et là ! Juste au-dessus de leurs têtes, un essaim de petites fourches menaçantes et effrayantes. Stratèges, trois des hommes se dépêchèrent d’envelopper la jeune fille pour l’éloigner, pendant que le quatrième avait ouvert la fenêtre. S’aidant d’une taie d’oreiller, il repoussait au-dehors la colonie rassemblée en une boule monstrueuse, permettant à ses comparses de soulever le brancard et de s’éloigner à pas de biches.

Resté seul dans la chambre infestée, le garde combattait l’angoissante nuée qui esquivait ses coups de tissu et virevoltait autour de lui. La bataille dura un long moment, mais excitée par les assauts répétés, la colonie plongea sur l’homme exténué et s’accrocha à lui. Par dévouement et en obéissance au Prince Philibert-Armand, et selon l’ordre reçu de garder secrète la mission, il n’appela pas à l’aide et demeura bouche close.

Deux étages plus bas, toujours inconsciente, Blanche-Prudence fut déposée à l’abri des regards, dans un coin sombre et en retrait. Deux des gardes restèrent auprès d’elle, quand le troisième s’employa à prévenir le Chef de la garde Royale qui avisa promptement le Prince, fou d’inquiétude mais espérant de bonnes nouvelles. Avec précaution et discrétion, la jeune fille fut rapatriée dans ses appartements puis étendue sur son lit. L’atonie et l’absence de réaction de Blanche-Prudence affolèrent le Prince. Il requit des informations sur le lieu, les conditions et la façon dont elle avait été trouvée, et apprit l’existence de la terrifiante colonie. Il ordonna qu’elle fût détruite sur-le-champ, puis sonna Pierrot-Guillou son valet de pied, pour lui demander d’aller quérir le médecin.

Dans le calme de sa chambre, le Prince s’agenouilla au bord du lit et, le geste délicat, il emmaillota de ses doigts la main molle de Blanche-Prudence. Il resta ainsi jusqu’à l’arrivée du médecin qui semblable à un corbeau, son chapeau noir en bicorne sur la tête, sa grande cape jetée sur ses épaules et ses collants opaques gainant ses jambes minces et arquées, trotta vers la chambre. Essoufflé, il salua le Prince en relevant son couvre-chef :

— Bien le bonjour Prince. Vous m’avez fait mander et je suis venu aussi vite que je l’ai pu.

— Fort bien, vous êtes toujours si prompt.

— Prompt, certes, mais à mon grand regret inapte à améliorer votre santé… 

— Ce n’est pas de moi dont il s’agit mais de cette demoiselle. Elle ne va pas bien du tout, alors faites votre possible pour la guérir.

CHAPITRE 13

Après s’être informé sur les circonstances connues — causes possibles de la léthargie — le médecin retira son paletot puis dévissa la fermeture métallique de sa trousse. Son stéthoscope aux oreilles, il écouta le cœur de la malade. Celui-ci battait très lentement. Il souleva ses paupières, examina sa langue, palpa sa gorge et son corps inanimé.

— Alors docteur ? interrogea le Prince. Est-ce grave ? Qu’en pensez-vous ?

— Hum… Je ne saurais me prononcer avec certitude. Je ne discerne aucun symptôme de maladie habituelle. Je penserais davantage à une perte de connaissance prolongée que j’espère bénigne et… temporaire.

— Et c’est tout ? Rien de plus à en dire ou à faire ? 

— Hum… Non… Je préconise du repos et de la surveillance, voilà tout.

— Voilà tout ? Rien d’autre à proposer ? Un traitement ? Une saignée ? Quelque chose à avaler ?

— Non, je ne vois pas… Et la saignée ne semble pas recommandée vu la pâleur de sa peau et la faiblesse de ses membres. Restez près d’elle, c’est la seule chose à faire pour le moment. Puis, refroidissez son visage pour éviter qu’elle ne monte en température.

— Et pour la suite ? Va-t-elle guérir ?

— Je ne le sais pas. Le temps nous le dira…

Après le départ du médecin, le Prince sonna Pierrot-Guillou pour qu’il lui ramène des carrés d’étoffe et de l’eau fraîche. Comme demandé, le valet de pied rapporta une bassine remplie et des tissus découpés qu’il déposa près du lit, puis donna un message écrit de la main du Chef de sa garde royale. Dans une calligraphie rapide, il était noté que le quatrième garde avait été descendu des étages dans un état critique, presque à l’agonie. Il était notifié que d’énormes bosses violacés déformaient son corps et son visage, et que malheureusement, aucun de ses hommes n’avaient trouvé trace de la nuée dans la chambre ni aux alentours. En post-scriptum, il avait mentionné qu’il espérait que cette menace soit partie par la fenêtre ouverte.

Le Prince donna mandat à Pierrot-Guillou de rapporter un nouvel ordre de mission au Chef de la garde royale. Sur la missive était écrit  » S’assurer que cette menace dont personne ne connait ni l’origine ni la dangerosité, ne se trouve plus dans l’enceinte du château, et dans le cas contraire, ordre est de l’éradiquer sur le champ, par tous moyens ou procédés « . Le Prince ayant précisé en bas de note  » La protection des personnes logeant au château étant capitale, cette mission est hautement prioritaire « .

La fin de la matinée et le début d’après midi de ce cinquième jour, Berthe-Conteuse sut encore satisfaire les hôtes. Reconnaissants et comblés par ses divertissements de qualité, tous répondirent présents aux petites saynètes improvisées en plein air par des comédiens professionnels, puis se réjouirent du pique-nique à l’ombre des grands arbres du jardin et agrémenté de chansons partagées.

Durant ce temps de joyeusetés, le Prince veilla puis sommeilla de longues heures à son chevet. Assis près de la malade, il refusa de la laisser un seul instant, refusant même d’aller se sustenter. En parfait valet de pied, Pierrot-Guillou lui fit porter un petit en-cas qu’il picora sans appétit. En milieu d’après-midi, l’état de santé de Blanche-Prudence n’ayant montré aucun signe d’amélioration, le Prince perdit patience et se dit qu’il ne pouvait se contenter de rafraîchir le front de la jeune fille. Il pensa à ce médecin incompétent qui n’avait jamais su le soulager, quand Blanche-Prudence avait réussi ce tour de forces en utilisant des recettes simples mais efficaces.

— Ce corbeau de médecin ferait bien mieux de tenir un fromage qu’un auscultateur… grogna-t-il entre ses dents. Je suis quasiment certain que Blanche-Prudence aurait possédé la science de son rétablissement, mais hélas, la voici en incapacité de le faire…

En pleine réflexion, le Prince pensa que Blanche-Prudence avait peut-être confié la recette d’un de ses remèdes en cas d’évanouissement prolongé à mère Gontrande ou à son jeune marmiton, et les convoqua au lit de la malade.

Le temps de retirer leurs tabliers et de nettoyer leurs mains, la cuisinière et l’apprenti laissèrent leur travail en plan et suivirent le valet de pied. Dans les couloirs, mère Gontrande avançait d’un pas lourd mais hardi, alors qu’Anophèle s’efforçait d’accélérer son rythme de marche habituel, plutôt lent et traînant. Introduits par Pierrot-Guillou dans les appartements du Prince, ils furent emmenés dans la chambre princière.

— Mon Dieu ! Qu’est-il arrivé à cette petite ? s’angoissa mère Gontrande, les mains sur ses joues rebondies.

— Mes gardes l’ont trouvé dans sa chambre peu de temps après votre départ, prisonnière d’une sorte de filet visqueux et déjà sans connaissance. Depuis, J’ai espéré qu’elle reprenne ses esprits mais il n’en est rien. Elle n’a eu aucun mouvement des lèvres ou des doigts. Par malchance, mon médecin ne m’a été d’aucune aide pour la sortir de cet état. Me voilà démuni et dans un profond désespoir, c’est pourquoi j’ai fait appel à vous deux, croyant que peut-être Blanche-Prudence vous aurait partagé quelques secrets de guérison.

— Hélas, non, répondit mère Gontrande, les yeux embués. Malheureusement, non… Hormis les mixtures que je l’ai vue préparer et dont vous avez bénéficié, je n’ai connaissance de rien de plus…

CHAPITRE 14

Le visage du Prince se décomposa et des plaques apparurent à la base de son cou. Il commença à se gratter puis se leva d’un bond

— Mais enfin, ce n’est pas possible ! s’écria-t-il. On ne peut tout de même pas regarder cette jeune-fille mourir sans tenter de la sauver ! Je refuse qu’elle s’éteigne ! Elle qui a travaillé dur, qui a donné de son temps et de son énergie pour soigner les autres sans distinction avec amour et abnégation, qui a mis ses talents au service des plus petits comme des plus grands, ne peut décemment pas mourir à petit feu sans qu’on lui vienne en aide !

— N’y a-t-il pas d’autres médecins à appeler ? interrogea mère Gontrande en tremblant.

— Non, se lamenta le Prince. Tous les autres sont à des jours de cheval d’ici. Même en les convoquant d’urgence, ils arriveraient sûrement trop tard. Et puis je les connais. Pour la plupart, ce sont des incompétents aux traitements nombreux mais sans effet.

Du fond de la pièce, une petite voix se fit entendre.

— Moi… j’ai peut-être une solution.

— Anophèle ? s’étonna la cuisinière. Tu sais quelque-chose ?

— Je crois…

— Qu’est-ce donc ? demanda le Prince en le saisissant par les bras.

— Elle m’a confiée une recette…

— Qui ? Blanche-Prudence ?

— Oui… Une recette pour ceux qui seraient en état de mort apparente…

— De mort apparente ? répéta le Prince en se tournant vers la malade. Quoi que, si fait, sans savoir qu’elle respire encore on pourrait bien croire qu’elle est morte…

— Et quand t’aurait-elle dit cela ? questionna mère Gontrande, vexée de n’avoir pas été informée.

— Hier matin, quand elle est sortie avec moi pour jeter ses épluchures dans le vidoir.

— Mais pourquoi aurait-elle révélé une telle chose à toi plutôt qu’à moi ?

— Parce qu’elle m’a demandé où étaient mes parents, et je lui ai raconté que ma pauvre mère était tombée un matin dans la maison et ne s’était plus jamais réveillée. Je lui ai dit que je n’avais que neuf ans à l’époque et que je vivais tout seul avec elle, mon père nous ayant abandonnés depuis longtemps. Je lui ai dit que nous n’avions pas les moyens de faire venir un médecin et que l’apothicaire du village n’avait aucun traitement pour ce qu’il appelait une syncope. Quand j’ai dit à Blanche-Prudence que je craignais que cela n’arrive encore, que j’avais peur que cette maladie n’atteigne les gens que j’aime, des gens comme vous mère Gontrande qui malgré votre grosse voix et votre air un peu… sévère, ont un cœur immense et de l’amour à revendre, cette demoiselle a eu compassion et a souhaité m’aider. Elle m’a alors donné le secret pour en guérir, ainsi que la composition de deux autres breuvages pour calmer mes angoisses et mes palpitations.

— Eh bien, quelle aubaine cher Anophèle ! s’exclama le Prince en secouant le jeune homme comme un prunier. Hâte-toi de préparer ce traitement !

— D’accord, j’espère juste ne pas faire d’erreurs et me souvenir de tout ce qu’elle m’a dit. Je ne suis pas un garçon très futé d’ordinaire… et ma mémoire est parfois… trouée.

— Tu es parfaitement capable Anophèle ! affirma mère Gontrande. Il te suffit de bien te concentrer, alors sois confiant mon garçon et ça ira !

— Bien… acquiesça-t-il.

— Bien ! l’encouragea la cuisinière.

— Bien ! répéta le Prince.

— Allons, ne traînons pas Anophèle, aux cuisines ! l’engagea mère Gontrande en posant deux mains franches sur ses hanches généreuses.

CHAPITRE 15

L’après-midi tirait à sa fin quand la cuisinière et son marmiton galopèrent vers les cuisines. Cette fois-ci, Anophèle ne lambinait pas. Pressé de porter secours à Blanche-prudence, il avançait à grandes enjambées. Le cou en avant et le dos courbé, il ressemblait à une tortue qui accélère son pas, tandis que mère Gontrande, les joues écarlates et le souffle court, faisait de petits pas rapides en s’essuyant la figure avec un torchon noué à sa jupe. Aux cuisines, dans la salle de préparation, Anophèle le discret se comportait en chef de salle entreprenant.

— De l’huile ! demanda-t-il à mère Gontrande d’une voix assurée. Il me faut de l’huile de pépins de raisin !

— Tout de suite mon garçon, répondit la cuisinière en se hâtant de récupérer l’ingrédient sur l’étagère. Tout de suite, voilà.

— Hum… Si je me souviens bien, il faut aussi des clous de girofle.

— Combien ?

— Une poignée qu’il faudra moudre finement au pilon ! 

— Bien… dit mère Gontrande essoufflée. Voilà… ce qu’il te faut… mon… mon garçon.

— Bien et maintenant j’ai besoin de menthe poivrée.

— De menthe poivrée ? s’écria mère Gontrande. Mais où diable va-t-on trouver cela ?

— Comment ça ? Nous n’en avons pas ? s’étonna le garçon qui réduisait les clous de girofle en poudre dans un récipient de terre. N’y en aurait-il pas dans le potager ?

— Ma foi non, mon garçon. Nous n’avons rien de cela.

— Et l’herboriste ?

— Quel herboriste ?

— Celui dont Blanche-Prudence m’a parlé.

— Je ne vois pas de qui tu parles.

— Elle m’a dit qu’il y avait un herboriste à une demi-journée de sa maison et que de temps en temps, elle se fournissait chez lui quand elle n’avait pas les ingrédients nécessaires à ses traitements.

— Une demi-journée de sa maison. Mais où diable est sa maison ?

— Je ne sais pas, dit le garçon en haussant les épaules.

— Qui peut le savoir ?

— Eh bien, je dirais quelqu’un parmi les vingt-neuf avec qui elle aurait discuté. Ou alors le Roi et la Reine qui ont certainement eu des indications sur chacun des convives, ou encore le Prince à qui elle l’aurait dit pendant leurs face-à-face. Pour finir, je pense à Berthe-Conteuse qui dit-elle s’est renseignée sur Blanche-Prudence dans son village.

— Hum… Cela fait beaucoup de monde en vérité… Mais qui interroger sans éveiller les soupçons ?

— Peut-être, vaudrait-il mieux solliciter le Prince ?

— Tu as raison mon garçon. Va vers Pierrot-Guillou, dis-lui qu’il nous faut savoir où habite Blanche-Prudence et parle lui aussi de cet herboriste pour qu’il en avise le Prince. Peut-être aura-t-il une solution ? Quelle que soit la réponse, reviens prestement me l’apporter. Je vais réfléchir à la suite et commencer à cuire le repas de ce soir.

— Bien, mère Gontrande. J’y vais de ce pas.

Dans le hall, à proximité des appartements du Prince, le jeune marmiton trouva Pierrot-Guillou avec un domestique commissionné de lui rapporter des bougies neuves. Sur ordre du Prince, la nuit présageant d’être longue, il n’était pas question de manquer d’éclairage pour veiller la jeune malade.

Anophèle se tint à distance de Pierrot-Guillou qui l’aperçut et lui fit signe d’avancer. À voix basse, le jeune garçon transmit le message au valet de pied qui lui demanda d’attendre, car il allait de ce pas en informer le Prince. Adossé à un mur, les bras croisés et la tête penchée sur ses chaussures, Anophèle patienta. Tout était silencieux, mais l’heure du dîner s’approchant, le château commença à s’agiter et les portes s’ouvrirent. Le garçon entendit les vingt-neuf sortir de leurs chambres, descendre les escaliers et se rassembler dans le hall en petits groupes pour bavarder un peu avant d’aller manger. Dans l’espoir d’intercepter une information susceptible de le mettre sur la piste de Blanche-Prudence, Anophèle s’était camouflé en arrière d’une lourde tenture et écouta les bruits de couloir. Hélas, ce soir-là, les derniers essayages et les tenues qu’ils porteraient le lendemain, jour du mariage, furent les principaux sujets de discussion des vingt-neuf.

— Vous verriez ma robe, disait une femme. Elle est de toute beauté. Simple mais d’un tissu d’excellente facture. Et les couleurs ? Tout-à-fait celles que j’aime.

— Et la mienne ? ripostait une autre. D’un bleu cendré somptueux. Jamais je n’ai eu de robe plus magnifique que celle-là. Et la vôtre, de quelle couleur est-elle donc ?

— Moi, elle est bleue lavande, renseignait la première d’une voix enjouée.

— En tous les cas, il y en a une qui n’aura pas l’honneur de se montrer en robe de cérémonie…

Au milieu des échanges de chiffons, la conversation dévia sur ce qui intéressait particulièrement Anophèle. Il tendit l’oreille.

— Ah ça, c’est bien vrai ! s’interposa un homme à la voix rauque. Et dire que notre jeune Prince a bien failli tomber dans ses filets… Il a eu de la chance que la Princesse Berthe-Conteuse ait déjoué à temps les mauvais desseins de cette petite ensorceleuse… Souhaitons qu’elle soit vite retrouvée et vite chassée du Pays de Providence… 

— Oui, ou écrouée… puis pendue haut et court…

Tapi dans la pénombre, Anophèle eut un frisson d’effroi et se promit, lorsque l’occasion lui en serait donnée de réhabiliter Blanche-Prudence dont il savait la bienveillance et l’honnêteté, et défendre sa cause. Par grappe, les vingt-neuf quittèrent le hall et le silence régna de nouveau. L’attente était longue. Le garçon de cuisine, d’ordinaire calme et nonchalant, commença à trépigner derrière le tissu. Il espérait la réponse du Prince pour pouvoir vite soigner sa jeune amie et rétablir la vérité sur elle, mais Pierrot-Guillou tardait à revenir.

Plusieurs minutes s’écoulèrent encore avant que Pierrot-Guillou ne se montre enfin à la porte et engage Anophèle qui avait sorti sa tête, à s’avancer par un geste de la main. Par aubaine, personne n’était dans les parages et le garçon put entrer dans les appartements princiers sans être vu de quiconque, puis conduit dans la chambre de Philibert-Armand qu’il trouva bien pâle au chevet de la malade. Visiblement très affecté, le corps ramassé, le prince se tourna vers Anophèle et lui tendit un papier.

— Voici où réside cette jeune fille, précisa-t-il dans un souffle.

À la suite, le Prince expliqua au garçon de cuisine qui semblait étonné, avoir eu connaissance du village de Blanche-Prudence dès le lendemain de son arrivée, puisqu’il avait interrogé chacun des trente.

— Pour ce qui est de l’herboriste, ajouta le Prince, je n’ai, hélas, aucune information sur lui. Néanmoins, je vais envoyer des hommes qui auront ordre de chevaucher sans s’arrêter jusqu’au village de Blanche-Prudence et seront chargés de retrouver sa maison, ou ses parents, ou des proches, des amis… Peu importe, mais ils devront écumer cet endroit jusqu’obtenir des informations sur cet herboriste et ramener l’ingrédient manquant. Et si toutefois, personne n’était en mesure de les renseigner, alors il leur faudra élargir leurs champs de recherche aux alentours, puis plus loin et encore plus loin, et ne revenir qu’à la seule condition de l’avoir retrouvé.

— Hum… Peut-être serait-il bon de ramener cet herboriste au château, suggéra Anophèle. Sait-on jamais, il pourrait nous être utile.

— Excellente idée ! s’exclama le Prince. Tu es décidément un garçon plein de ressources ! Je ferai en sorte d’ajouter cette instruction à mon ordre de mission.

CHAPITRE 16

Fructueuse entrevue pour Anophèle qui retourna vers mère Gontrande occupée au repas du soir.

— Alors ? lui demanda-t-elle en sectionnant un cartilage de pintade. La pêche a été bonne ?

— Très bonne ! s’écria le marmiton qui répéta l’échange entre lui et le Prince.

— Parfait ! se réjouit mère Gontrande. Je n’ai guère le talent de Blanche-Prudence mais ma grande tante Eulalie, paix ait son âme la pauvre, m’a légué quelques remèdes qui soulagent davantage qu’ils ne guérissent. Quand j’aurai fini ma besogne, j’irai masser cette petite avec une pommade d’eucalyptus. Ça devrait lui stimuler le sang et lui brasser les os en attendant d’avaler le bon traitement.

— Moi, je dois accompagner le Prince aux réserves à l’heure où nous nous y sommes rendus hier soir. Il m’a dit vouloir y emmener ses parents en prétextant une surprise de mariage pour sa future épouse qu’ils devront garder secrète. Son souhait est que tous les deux réalisent quelle espèce de monstre est cette Berthe-Conteuse.

— Je leur souhaite que tout se passe bien. Cette bestiole est tellement… affreuse. Je n’aimerais pas me retrouver face à elle. Brrr… Qui sait ce qu’elle pourrait faire ?

Alors que Manette venait prendre son service aux cuisines, du côté des écuries, dix gardes dont un capitaine, attelaient leurs montures, rangeaient dagues et épées dans leurs fourreaux portés à la hanche, puis s’équipaient pour galoper toute la nuit. À la faveur d’une lune claire, mais à travers des forêts denses et d’immenses plaines, les hommes entraînés à parcourir de longues distances devaient rattacher le village de Blanche-Prudence en sept heures de cheval. Sur ordonnance du Prince, ils avaient commandement de faire de courtes haltes afin de devancer le jour et ne pas manquer les paysans s’en allant aux champs de très bonne heure.

Dans le même temps, par l’entremise de Pierrot-Guillou, le Prince fit passer un message à ses parents qui s’installaient à la table du repas avec Berthe-Conteuse et les vingt-neuf invités. Sur l’écrit estampillé  » Pour le Roi et la Reine, confidentiel et personnel  » , il y avait une simple note manuscrite :  » Ce soir, à la lune basse, quand la chandelle à graduation de quatre heures aura brûlé de moitié, rejoignez-moi tous les deux devant les cuisines avec une seule bougie et sur la pointe des pieds. Je ne peux vous en révéler davantage et je vous prie de garder secret ce rendez-vous nocturne « 

Après avoir lu la consigne, le Roi et la Reine s’échangèrent un regard étonné.

— Qu’en dites-vous ma chère ? interrogea le Roi à voix basse.

— Eh bien, j’en dis qu’il nous faut accepter, mon cher. Notre fils n’a point pour habitude de nous faire déplacer pour des broutilles. Il a certainement une très bonne raison.

— Oui, mais enfin… Dans les cuisines… c’est étrange tout de même…

— Peut-être s’agit-il d’une surprise à déguster pour la cérémonie.

— A cette heure avancée ?

— Nous verrons bien mon ami… Nous verrons bien… En attendant, restaurons-nous et profitons de nos hôtes.

À la dérobée, le Roi et la Reine appelèrent Pierrot-Guillou éloigné d’eux de trois pas.

— Vous direz à notre fils que l’affaire est entendue, chuchota le Roi à l’oreille du valet de pied penché sur lui.

— Bien Majesté.

Reconnaissant Pierrot-Guillou, Berthe-Conteuse demanda à la Reine sa voisine, si le Prince allait bien. Ce à quoi la Reine répondit qu’elle n’avait pas à s’inquiéter et que son fils se languissait de la journée de demain.

— J’aime mieux ça, dit Berthe-Conteuse en soupirant.

Pierrot-Guillou ayant tourné les talons, le Roi prit la main de la Reine, se leva de son fauteuil, se racla le gosier et s’adressa à la tablée :

— Mesdames et messieurs, nous voici réunis pour le dernier repas commun avant les épousailles ! Avant ce jour tant attendu, il nous était important à mon épouse et à moi de vous signifier combien votre présence nous a comblés et d’approuver les choix de vos pairs quant à vos qualités. Nous reconnaissons que vous êtes toutes et tous des personnes de grande valeur aux talents incontestables !

Avec sourire et retenue, le Roi et la Reine applaudirent leurs convives qui, à leur tour, saluèrent la simplicité de cœur, la bonté, la tolérance et la générosité des souverains.

— J’espère que chacun de vous est satisfait de la tenue confectionnée par nos meilleures couturières et que les essayages se sont bien passés ! ajouta la Reine. J’espère aussi que votre séjour au château fut agréable, malgré le désagrément causé par cette malveillante jeune fille qui, heureusement, n’a pas eu le temps de nuire et de faire aboutir son plan.

Les visages réjouis et les hochements de tête des vingt-neuf répondirent aux souverains qui saisirent leurs couverts pour signifier l’autorisation de souper.

— Excellent appétit à tous ! dit le Roi en plantant son couteau dans une cuisse de pintade.

Les vingt-neuf ne se firent pas prier pour goûter la volaille au fumet délicieux. Les fourchettes cliquetaient sur les assiettes de métal, les verres s’entrechoquaient et les bouches s’ouvraient en grand.

— Eh bien Princesse, vous ne mangez pas ? demanda la Reine à sa voisine qui boudait sa nourriture.

— Non, je n’ai pas faim.

— C’est étonnant mon enfant. Je dirais même que ce manque d’appétit systématique est inquiétant. Jamais, je ne vous ai vue porter un aliment à votre bouche. Vous allez dépérir à ne rien avaler. Vous nourrissez-vous par ailleurs ?

— Eh bien, disons que je mange quand le besoin s’en fait sentir.

— Ah, c’est donc ça ! Ainsi, vous vous sustentez aux heures inhabituelles.

— C’est cela, sourit Berthe-Conteuse. Les servantes ont l’habitude de me monter des plateaux en-dehors des repas et la cuisinière est une artiste qui sait fort bien agrémenter les restes des repas. Je ne manque de rien, soyez tranquille.

— Eh bien ma chère enfant, vous me rassurez sur ce point, même s’il me serait agréable de vous voir avaler ces mets fort goûteux et fraîchement préparés.

— Il est un fait, dit le Roi intervenant dans la conversation. Ma bru doit se nourrir correctement si elle veut pouvoir porter et mettre au monde de vigoureux enfants. N’est-il pas ?

 Si fait, acquiesça Berthe-Conteuse. Si fait…

CHAPITRE 17

Le soir du cinquième jour, hormis Berthe-Conteuse qui refusa les plats et n’avala pas un seul petit-pois garnissant la succulente pintade rôtie, le menu concocté par mère Gontrande et Anophèle ravit tous les palais et garnit les estomacs. La peau du ventre bien tendue, les vingt-neuf remercièrent pour le copieux repas et sortirent de table. Avant de s’éclipser de la salle à manger, tous s’inclinèrent devant les souverains et la Princesse, puis s’en allèrent dans le couloir, discutant encore par groupe d’affinités jusqu’à se souhaiter bonne nuit et s’enfermer dans leurs chambres respectives. Puis, selon les personnalités, les uns remplirent leur journal de bord, les autres poursuivirent une lecture commencée, d’autres encore se glissèrent dans leurs draps pour vite plonger dans le sommeil.

Le Roi et la Reine laissèrent Berthe-Conteuse — non sans lui avoir rappelé leur attachement et redit leur joie de l’intégrer dans la famille — puis regagnèrent leurs appartements où un message de leur fils les attendait : « Rejoignez-moi dans les sous-sols à minuit. Un présent ignoré par Berthe-Conteuse, mais dont elle sera l’heureuse bénéficiaire à l’heure de notre OUI, vous y sera montré ».

Aidés d’un domestique, l’un et l’autre enfilèrent des vêtements plus confortables et attendirent sur leurs lits que leurs bougies quatre fois graduées se consument de moitié. Par crainte de s’assoupir, ils avaient auparavant sommé leurs valets de pied de surveiller la cire qui diminuait et de les réveiller si besoin. Dans l’intervalle, Anophèle avait aidé au rangement des cuisines et, avec l’accord de mère Gontrande qui pétrissait l’onguent de massage à l’eucalyptus pour Blanche-Prudence, il avait emprunté un couteau à grande lame en prévision de sa deuxième rencontre avec l’arachnide géant. Monté dans sa chambrette, il se fabriquait un ceinturon avec la sangle de cuir qui se reliait à un joug de cornes en bois et ramené de sa maison natale. L’assemblage permettait aux deux bœufs achetés par sa mère de tirer l’araire qui creusait et modelait leurs maigres arpents de terre. La parcelle attenante à leur chaumière était petite et rocailleuse. D’année en année, la mince récolte de légumes et de graines pour la revente avait tout juste permis à Anophèle et à sa mère de survivre. À son décès, le garçon avait conservé cette lanière comme le rappel d’une vie rude et exigeante. Gardien et seul héritier de l’image de sa mère haletante et courbée derrière l’attelage, il ne voulait pas oublier son courage et les rides de douleurs balafrant son visage, mais il s’en nourrissait au quotidien pour creuser les sillons de sa vie et avancer sans se plaindre.

Anophèle glissa le couteau dans son ceinturon, enveloppa ses jambes de hautes chausses et passa un gilet de peau usé, mais lourd et épais comme une cuirasse, par-dessus sa blouse de lin. S’estimant prêt pour descendre aux réserves et affronter la bête si nécessaire, il s’allongea sur sa couche en mesurant le temps qui se transvasait dans le sablier rempli de coquilles d’œufs moulues. Entretemps, Pierrot-Guillou qui comptait les heures sur un sablier identique à celui d’Anophèle, alla prévenir le Prince qu’il lui fallait se préparer pour se rendre aux cuisines. En silence, le Prince céda sa place de garde-malade au valet de pied qui s’installa sur son siège. Il s’équipa comme un soldat allant livrer bataille puis regagna le lieu de rendez-vous en s’éclairant d’une bougie. Anophèle arriva sur ses talons. De même, le Roi et la Reine se montrèrent à l’heure précise. Suivant les directives de leur fils, tous les deux sortirent de l’obscurité à pas feutrés, guidés dans le dédale des couloirs sombres par une bougie unique à la flamme vacillante.

— Mon fils, quel est donc l’objet cette assignation nocturne ? chuchota la Reine.

— Mère, père, je ne peux encore rien dévoiler. Mes seules indications vont être de faire le moins de bruit possible, de ne parler ou de ne crier sous AUCUN prétexte et d’écouter les instructions d’Anophèle qui dirigera les opérations.

— Les opérations ? s’étonna le Roi. Mais enfin que se passe-t-il ?

— Tout ceci m’effraie, murmura la Reine en tremblant. Suis-je tenue de vous accompagner ? 

— Oui mère, il le faut.

— Bien… si je n’ai d’autres choix…

— Anophèle va ouvrir la marche et moi, je la fermerai. Allons-y et surtout ! insista le Prince. SURTOUT, rappelez-vous de garder vos bouches fermées et vos lèvres serrées ! Et ce, quoi qu’il se passe ! Un cri ou un son inopiné pourraient TOUS nous mettre en situation de grand danger.

Nullement rassurés, le Roi et la Reine ravalèrent leur salive. Leur fils en queue de convoi, ils emboîtèrent le pas au marmiton, détenteur d’un lumignon.

Anophèle en avant-garde, l’hétéroclite cortège traversa les cuisines endormies puis s’orienta vers l’escalier accédant à la réserve. Le Prince et Anophèle frémirent en voyant la porte grande ouverte et les marches éclairées de chandelles, cependant qu’ignorants de la suite, le Roi et la Reine agrippaient le vêtement de celui placé devant eux et prenaient une grande inspiration. Le marmiton souffla sur sa bougie et le Prince l’imita. À la suite, le pied sur la première marche, il se retourna, l’index posé sur sa bouche pour signifier aux souverains de garder lèvres closes. La descente s’effectua dans le plus grand des silences. Seul s’entendait le frôlement du jupon de la Reine glissant sur la pierre lisse des marches irrégulières. Pour ne pas trébucher dans l’escalier et entraîner les autres dans la culbute, tous les quatre descendirent à pas lents et contrôlés. Dans la première cave où des étagères déformées supportaient des bocaux et de lourds sacs de chanvre, où d’énormes cuves d’eau-de-vie et des tonneaux de vin se serraient les uns contre les autres, il y avait encore de la lumière.

Interrogatifs, le Roi et la Reine regardaient les lumignons disposés religieusement, pendant qu’Anophèle et le Prince jetèrent un œil dans la réserve par l’interstice le plus large de la porte vermoulue. Tous les deux se reculèrent brusquement et montrèrent un visage blême. Face à leurs mines déconfites, les souverains prirent peur. Les jambes flageolantes, le Roi s’approcha de la porte pour regarder l’autre côté. A peine son œil collé qu’il sursauta et se figea. Intriguée, la Reine fixait son époux aussi raide qu’un bout de bois. Son fils le secoua en silence, mais il était pétrifié, incapable de bouger. Il l’aida à se détacher de la porte et le fit pivoter. L’homme était sous le choc. Ses pupilles étaient dilatées, comme saisies d’épouvante. Cela rajouta à la panique de la Reine qui refusa d’avancer et d’aller voir l’autre côté. Doucement, Anophèle attrapa sa main moite et la tira vers la porte. À peine l’avait-il aidé à appuyer son front contre la brèche qu’elle s’évanouit entre ses bras.

CHAPITRE 18

Dans la réserve où l’arachnide pourchassait des insectes volants, grimpants et rampants, ils entendirent des sons semblables à un grattement. Le Prince comprit que le monstre essayait d’ouvrir la porte avec ses pattes démesurées. D’un geste directif de la main, le Prince provoqua le repli général de la petite troupe. En deux temps trois mouvements, Anophèle traîna la Reine derrière les gros tonneaux où elle reprit ses esprits. Le Roi fila s’abriter sous les cuves d’eau-de-vie et le Prince se moula à un lot de sacs ventrus. Dès sa sortie du garde-manger, la bête reprit forme humaine et simultanément, la Reine poussa un soupir puis retomba dans les pommes.

Berthe-Conteuse entendit le gémissement de la Reine. Elle se baissa pour prendre un lumignon brûlant à ses pieds, et se redressa en promenant la petite flamme en direction des gros tonneaux. Craignant un cri de la Reine, Anophèle plaqua une main sur la bouche de l’inconsciente et tira son couteau de sa lanière de cuir en priant que la femme araignée confonde le soupir d’évanouissement avec le couinement d’un rongeur.

Anophèle fut exaucé. Berthe-Conteuse se détourna. D’un rapide balayage du pied, elle étouffa chaque flamme disposée sur son passage puis remonta l’escalier, son lumignon tenu droit devant.

Le monstre éloigné, le marmiton honora la Reine de quelques claques de réanimation.

— Que s’est-il passé ? marmonna-t-elle en ouvrant des paupières alourdies.

— Tout va bien, la rassura Anophèle. Le monstre n’est plus ici.

— Ah… oui… le monstre… Bien sûr… 

— Relevez-vous madame, il nous faut remonter sans attendre.

Évoluant dans un noir d’encre, dépourvus de lumières et naviguant entre les sacs, les tonneaux et les jarres, tous sortirent de leurs cachettes et se groupèrent au bas de l’escalier

— Diantre, ce que j’ai vu est la chose la plus horrible qui soit ! s’écria le Roi.

— Si fait, approuva le Prince. Comprenez-vous maintenant la raison de ce rendez-vous nocturne ?

— Ah ça oui alors ! dit le Roi.

— Partons d’ici ! exigea la Reine au bord de l’hystérie et tremblant comme une feuille. Il faut que je m’allonge et que je prenne mes sels, je suis à deux doigts de défaillir !

Devant un tel ultimatum, Anophèle prit le taureau par les cornes.

— Nous allons devoir rejoindre le rez-de-chaussée sans aucun éclairage, alors accrochez-vous les uns derrière les autres pour ne pas rater les marches et suivez-moi !

Pareils à des wagonnets reliés à une locomotive, le cortège gravit l’escalier, Anophèle s’assurant à chaque montée que personne n’avait de difficultés et que la Reine ne flanchait pas. Les quatre arrivèrent sans encombre aux cuisines. Le jeune apprenti qui connaissait par-cœur la salle de préparation récupéra trois bougies dans un tiroir qu’il alluma. Il donna la première au Roi et à la Reine, la deuxième au Prince et se garda la troisième.

— Anophèle, pour ce soir nos chemins se séparent ici… murmura le Prince. Merci pour ton aide, pour ton courage et ta débrouillardise. Sans toi, cette mission aurait probablement échouée et, peut-être, aurions-nous péri entre les pattes de ce monstre…

— Quelle horreur ! s’effraya la Reine. Je n’ose pas penser à ce qu’il serait advenu.

— Nous sommes vivants ! Dieu soit loué ! s’exclama le Roi d’une voix forte mais contenue. Nous allons maintenant réfléchir au sort de cette… de ce… de cette bestiole.

— Oh oui, faites donc cela… approuva la Reine qui tournait de l’œil tandis qu’Anophèle la soutenait et lui administrait quelques soufflets. Je ne pourrais supporter que cette… cette chose rôde dans le château, une nuit de plus ! Par pitié, qu’on nous en débarrasse ! Et au plus vite !

— Ce sera fait mère. Pas d’inquiétude. Allez donc vous étendre car vous en avez grand besoin. Pendant ce temps, Père et moi discuterons de la meilleure façon d’anéantir ce monstre et de l’empêcher de nuire à tout jamais.

— Parfait. Bonne nuit à tous, dit la Reine en proposant son bras à Anophèle. Jeune homme, voudriez-vous ?

Sans un mot, le garçon noua son bras à celui de la reine. Il l’escorta jusqu’à ses appartements, cependant que le Roi et son fils allèrent tenir conseil.

En parallèle, les gardes missionnés pour retrouver l’herboriste, scellèrent leurs chevaux, et s’élancèrent sous une nuit chaude et étoilée. Sans s’octroyer de pause, ils sollicitèrent leurs montures pour galoper à vive allure.

CHAPITRE 19

Le sixième jour.

Alors que les rayons naissants du soleil perçaient le déclin de la nuit, les dix cavaliers relièrent enfin le village assoupi, et sur la place centrale et désertique, ils posèrent pieds à terre.  Assoiffés par l’éprouvante chevauchée, ils se désaltérèrent à la fontaine. Puis, le gosier rafraîchi, ils se divisèrent pour enquêter et frapper aux portes avoisinantes.

— Holà ! Quelqu’un ?

Des yeux méfiants, s’entrevoyant dans les entrebâillements, jaugèrent les importuns.

— Holà, bonnes gens ! Point d’affolement ! Nous sommes des envoyés du château et nous avons grand besoin d’informations capitales.

— De quelles informations ?

— Nous recherchons un herboriste qui habiterait à une journée de marche d’ici et à une demie de galop. Le connaissez-vous ?

— Un herboriste ? Non point.

— Hum… Et auriez-vous entendu parler de quelqu’un officiant dans la vente ou la culture de plantes médicinales ?

— Non point, non plus…

— Et la famille de Blanche-Prudence, sauriez-vous nous dire où est située sa chaumière ?

— Ah ça, pour sûr ! C’est la dernière maison à l’est du village.

— Merci bonnes gens !

Avec cette seule indication, les gardes ré-enfourchèrent leurs montures et, leur capitaine en tête, ils foncèrent dans la direction indiquée.

— Holà, bonnes gens ! Quelqu’un pour nous répondre ?

— Qui donc êtes-vous ? demanda une petite voix en arrière de la porte.

— Point d’affolement madame ! dit le capitaine des gardes. Nous sommes des envoyés du château et nous avons grand besoin d’informations capitales.

— De quelles informations ?

— Blanche-Prudence a dit au Prince Philibert-Armand avoir contact avec un herboriste logeant à une journée de marche d’ici et à une demie de galop. Sauriez-vous nous en dire davantage ?

La porte de bois grinça sur ses gonds rouillés et une petite femme ridée sous une coiffe sombre s’avança timidement. 

— Ma fille ? dit-elle. Comment va-t-elle ?

— Ne vous troublez point madame, votre enfant va pour le mieux ! 

— Ah… fort bien… Mais comment se fait-il qu’elle même n’ait pu vous renseigner ?

Sans réponse adéquate, le capitaine bredouilla et se retourna vers ses comparses.

— L’un d’entre vous sait-il pourquoi la demoiselle n’a pas renseigner le Prince ?

— Le Prince voulait faire une surprise à la demoiselle ! s’écria un audacieux.

— Une surprise ? Mais comment donc ? s’étonna la vieille dame. Pourquoi donc le prince voudrait faire une surprise avec un herboriste ? Quelle drôle d’idée…

Les gardes restèrent muets.

— M’est avis qu’il est arrivé quelque chose à mon enfant… grommela-t-elle. M’est avis que vous avez besoin de cet herboriste pour la soigner… M’est avis, n’est-ce pas ?

— Eh bien… bredouilla encore le capitaine. En vérité, votre fille est malade et nous avons ordre de retrouver cet herboriste pour qu’il fournisse un ingrédient rare.

— Un ingrédient ?

— Oui, de la menthe poivrée à incorporer dans une préparation pour la guérir.

— Je vais appeler mes fils, dit la vieille. Ils vont harnacher nos juments et vous guider jusqu’à cet homme dont il n’est pas facile de trouver la cahute au fond des bois. La région est dense, vous savez. Elle se partage en marécages, en forêt touffues et en plaines étendues. Sans l’aide de mes fils, ce serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Vous perdriez beaucoup trop de temps et il faut sauver ma fille.

— Merci madame.

— Hum… En espérant que tout ira bien. 

— Nous ferons notre possible, madame.

— Quand l’herboriste sera retrouvé, mes fils poursuivront la route vers le château. De la sorte, si par malheur, ma petite venait à expirer, ils la ramèneraient vers nous… dans sa maison…

La vieille dame essuya les larmes sur ses joues et rajouta :

— En attendant que mes fils soient prêts, messieurs, venez à l’intérieur. Votre route a été longue et une bonne soupe vous fera le plus grand bien.

Les gardes déclinèrent l’invitation et choisirent de patienter au-dehors. Un quart d’heure plus tard, deux solides gaillards aux pommettes rouges et aux cheveux hirsutes sortirent de la chaumière avec dix écuelles et une marmite pleine. La soupe avalée, les gardes remontèrent sur leurs chevaux pendant que les garçons sellaient les juments qui broutaient paisiblement dans leurs enclos.

Le jour se hissait et prévoyait d’être chaud. Suivant au pas les juments de trait montées par les frères de Blanche-Prudence, les dix hommes grognaient et soupiraient.

— Pfft… Plus vite les canassons…

— Ouais, c’est beaucoup trop lent.

— Sûr, à ce rythme on n’est pas prêt d’arriver.

— Profitez du paysage au lieu de râler, suggéra le capitaine.

— Hum… Espérons que la ballade équestre ne durera pas la matinée.

— Faites preuve de patience, messieurs, et changez votre attitude ! s’irrita le capitaine. Le principal est de trouver notre homme et l’ingrédient manquant. Après ça, nous tirerons sur les rênes et nous chevaucherons à brides abattues pour rattraper le temps.

— À brides abattues ? s’exclama un des gardes. Eh bien, l’herboriste devra être bon cavalier pour tenir le rythme !

— Au pire, on le mettra à l’arrière du capitaine, dit un autre en riant. Hein capitaine ? Comme un bagage !

CHAPITRE 20

Au château, les domestiques disposaient, organisaient, arrangeaient et préparaient la cérémonie des épousailles. Tous connaissaient leurs tâches et tous s’activaient en ballets coordonnés. Depuis le rez-de-chaussée, leurs petits pas pressés résonnaient dans les étages. Mètres de dentelles bleu ciel, nuages de tulle blanc, gerbes de roses pastel et tables de buffets aux couleurs de l’azur, ornaient les pièces de réception. Des brassées de roses pastel cueillies dans les jardins — thème pensé et souhaité par la Reine — parfumaient les salles somptueusement décorées pour l’occasion. 

Réveillée tôt, Berthe-Conteuse s’admirait dans la glace de sa coiffeuse tandis qu’un artiste capillaire à la tenue excentrique, tressait ses longs cheveux et repoudrait sa perruque façonnée en buisson de roses pastel.

— Cessez dé bouyer Prrrincesse, piaffait le coiffeur avec un accent italo-hispanique, yé n’en ai plou pourr trrès longtemps.

— C’est long. Si long, s’agaçait Berthe-Conteuse. Ces nattes vous prennent un temps fou et j’ai tant de choses à faire.

— Si, yé le sais bien Prrrincesse. Y’ai bientôt terminé et dans quelques minoutèsses, vous serrrez ABSSOLOUMENT divine !

— Divine, je vais être, la la la, chatonna Berthe-Conteuse souriant à son reflet. Divine, divine…

— Divine, vous l’êtes assourrrément, mais maligné, vous l’êtes zaussi, ajouta le coiffeur en riant comme une Catafiore.

— Voyons Miguèle, modérez-vous un peu, vous faites trembler mon miroir. Ce n’est pas le moment de le briser, j’ai encore besoin de contempler la perfection de mon visage.

— Si, vous z’êtes soublime, mais ye vous prrréfèrrre quand vous z’êtes natourrrelle. Vous z’êtes la plous belle des Tarentoulles.

Berthe-Conteuse retira le couvercle d’une boite de porcelaine posée à côté de ses brosses et de ses poudres. A l’intérieur, il y avait des dizaines d’insectes morts et des chenilles desséchées.

— Quelques petites douceurs, Miguèle ? proposa-t-elle au coiffeur qui avait les mains prises, mais déroula et étira une longue langue gluante pour prendre la poignée de cadavres proposée par la Princesse et la mettre dans sa bouche.

— Mmm… se régalait-il en croquant ses friandises. Y’adorrre…

— Lorsque je serai sur le trône, mon cher Miguèle tu auras tout loisir de savourer les centaines de créatures qui font leurs nids dans ce château et se développent dans ces immenses jardins

— Y’ai hâte. Le your de votre courrronnement, yé vous férez la plus extrrravagante des coiffourrres.

— Bientôt mon cher Miguèle, soupira-t-elle. Bientôt tout m’appartiendra. Je jouirai seule de cette fortune, des titres et du pouvoir, pendant que mes imbéciles et naïfs bienfaiteurs seront chassés et finiront leurs jours dans un monastère, choisi par mes soins à des lieues d’ici. En attendant, il me faut épouser ce Prince souffreteux pour qui je n’ai aucune attirance et qui me donne la nausée. 

— Comme yé vous comprends. Ce Prrrince est abssolument dégoûtant.

— Oui, dégoûtant c’est bien le mot. De toute façon, je ne l’aurai pas longtemps dans mes jupons. Sa maladie ne résistera pas à quelques allergènes supplémentaires avec lesquels j’aurai plaisir à le mettre en contact… 

À quelques mètres de là, dans le même couloir, la Reine avisée par son époux du plan échafaudé tard dans la nuit, sollicita sa femme de chambre pour venir la coiffer et lui enfiler sa robe de cérémonie. Le Roi en fit de même. Face à son valet de pied qui l’aidait à s’habiller, il se comporta le plus naturellement du monde, se montrant même plutôt joyeux. Dans ses appartements, le Prince Philibert-Armand se paraît de son costume de marié en s’enquérant depuis son vestiaire de l’état de la malade.

— Comment va-t-elle, Pierrot-Guillou ? demanda-t-il en élevant la voix.

— Rien ne change, répondait tristement le valet de pied.

— Sa santé se dégrade-t-elle ?

— Non, Prince.

— Sa santé s’améliore-t-elle ?

— Non plus. Rien n’est différent.

— Hum… maugréa le Prince. Souhaitons que les gardes soient à l’heure pour la sauver et… aussi pour me sauver…

Un étage plus bas, c’était l’agitation. Dans la salle de préparation, mère Gontrande désossait, cuisait, salait et orchestrait le repas prévu pour plus d’une centaine de convives. Brièvement informée par Anophèle du déroulé de la veille, elle se questionna sur la suite de la journée, mais responsable de la cuisine et du travail des servantes, des maîtres queux, des sommeliers, des rôtisseurs et de tous les domestiques engagés en renfort, elle mit de côté ses interrogations et se concentra sur son ouvrage. A l’aise dans sa fonction de cuisinière en chef, mère Gontrande supervisa la brigade nouvellement embauchée. Elle organisa les tâches de chaque employé d’une main de maître et aucun couac ne fut à déplorer. Mère Gontrande excellait dans la tâche attribuée et Anophèle l’admirait.

En ce matin du sixième jour, toutes les têtes couronnées avaient répondu à l’invitation et s’en venaient au Pays de Providence pour assister au mariage princier. Escortés de soldats et d’écuyers, toutes arrivaient en carrosse reluisant au château célébrant. Cousins, neveux, oncles par alliance et autres germains, nobles, évêques, chevaliers, monarques et dauphins de la famille royale élargie avaient fait le déplacement par politesse, protocole et affection – se réjouissant de marier Philibert-Armand qu’on disait malade depuis sa tendre enfance– mais aussi par curiosité. Le Pays de Maux et ses souverains étant méconnus de tous, la plupart étaient impatients de rencontrer la Princesse Berthe-Conteuse et d’en apprendre davantage.

Introduits dans le hall magnifiquement décoré de roses pastel, de dentelles et de tulles, les arrivants étaient conduits aux salons de détente ou accompagnés dans leurs chambres attribuées. Certains avaient fait un très long voyage sur des chemins bosselés et réclamaient une sieste avant la cérémonie programmée l’après-midi. Les autres, de bonne éducation, courtois ou simplement heureux de se revoir, se regroupaient pour se donner des nouvelles, s’entretenir de leurs fonctions, parler de leurs contrées respectives, de leurs familles, de leurs projets, de leur santé, mais aussi et surtout… de Berthe-Conteuse, la Princesse inconnue qui suscitait l’intérêt.

On annonça aux invités qu’un déjeuner en commun était prévu dans la salle des ancêtres et que le Roi et la Reine de ces lieux les y rejoindraient. Il fut précisé à chacun que ce repas autour d’une table n’était en rien obligatoire et que ceux qui le désiraient — pour raisons de fatigue ou de confort — pouvaient se restaurer dans leurs chambres d’un plateau servi et garni selon leurs goûts, et ne s’associer aux autres qu’à l’heure de la célébration. Seul l’évêque de la famille désigné pour bénir les mariés devait être présent à l’agape afin de s’entretenir avec les parents des futurs époux du déroulement de la messe. Il devait leur faire part de son prêche et s’accorder avec eux des prières et des chants.

CHAPITRE 21

À des milles du château, les frères de Blanche-Prudence renouvelaient leurs  » tsk… tsk…  » par un claquement de langue utile pour encourager leurs roncins* à trottiner sans s’arrêter, quand les gardes refrénaient les ardeurs de leurs nerveux destriers et s’agaçaient de ce trot au ralenti. Ils étaient d’autant plus irrités, qu’à cette cadence ils étaient des proies faciles pour les brigands, les pillards, les écorcheurs, les coupeurs de gorges ou de bourses qui faisaient commerce dans les sous-bois et sur les routes exiguës. À découvert et au pas, bien qu’armés de dagues et d’épées, les gardes étaient méfiants. Ils ouvraient l’œil, surtout lorsque leur route croisait celle de pèlerins et de colporteurs qui les engageaient à la prudence, les informant de traquenards évités à des coudées de leur parcours. 

Le soleil était déjà haut et le temps était compté. Responsable de la mission, le capitaine des gardes alla se placer à hauteur des deux frères.

— Holà messieurs ! À quelle distance sommes-nous de la demeure de l’herboriste ? demanda-t-il.

— Holà capitaine ! répondit le plus loquace. Nous devrions voir son logis d’ici un mille.

— Deux… rétorqua l’autre frère sur un ton renfrogné.

— Deux ! Fort bien, je vais prévenir mes hommes que nous arrivons bientôt. Merci messieurs.

Sonnait l’heure du déjeuner. Les vingt-neuf qui avaient relégué leurs tuniques des derniers jours à la blanchisserie du château pour revêtir leurs robes cousues de rubans blancs et leurs belles jaquettes aux dégradés de bleu taillés sur-mesure par les habiles couturières, se rassemblèrent dans le hall. Fiers dans leurs beaux habits, ils se complimentèrent et partagèrent leur bonheur d’être ainsi honorés, avant de se mêler aux nobles convives qui connaissaient l’ouverture d’esprit des souverains du pays de Providence et les acceptèrent sans prétention.

Cette fête s’annonçait conviviale et plaisante. L’arrivée du Roi, de la Reine et du futur marié rajouta à l’excitation du moment. Tous les trois allèrent saluer les nouveaux venus, les remercièrent pour leurs présences et les assurèrent de leur joie de les revoir. Étant donné le grand nombre de convives, l’échange s’éternisa.  Ce fut une torture pour les vingt-neuf qui reluquaient d’un œil gourmand la table riche d’appétissantes victuailles et se parlaient par coups d’œil complices et gargouillements d’estomacs.

Dans l’intervalle, alors qu’ils traversaient une clairière, les frères de Blanche-Prudence signalèrent aux gardes qu’ils arrivaient à destination. Le capitaine fut soulagé. Par chance, aucun de ses hommes n’avait eu à se battre contre des détrousseurs ni à se défendre contre les trancheurs de cous friands de menues pièces qui sévissaient dans la région. La maison de l’herboriste était modeste. Il y avait un toit de chaume à deux pans, une petite cheminée arc-boutée, une minuscule porte en chêne toute de guingois et une fenêtre étroite.

 » … Ainsi, songea le capitaine, voilà donc l’endroit où se terre le fournisseur de Blanche-Prudence. Celui qui récolte et utilise les nutriments du sol et du sous-sol… L’homme a l’air de vivre comme un ermite… Espérons qu’il soit dans sa tanière et n’est pas allé chercher des plantes spéciales on ne sait où… « 

Les deux frères descendirent de leurs roncins* et toquèrent à la porte de la hutte pendant que les gardes abreuvaient leurs chevaux dans la rivière proche.

— Y’a quelqu’un ? interrogea le plus loquace des frères.

— Personne ne répondait. Le capitaine resté à proximité, s’avança vers la maison et, sur un ton autoritaire, il demanda :

— Quelqu’un là-dedans ?

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea une voix nasillarde.

Blanche-Prudence nous envoie vers vous ! renseigna le capitaine.

— Qui ? 

— Nous sommes des envoyés du Prince Philibert-Armand, l’herboriste ! Ce sont les frères de Blanche-Prudence qui nous ont guidés chez vous !

— Entrez, mais une seule personne…

Le capitaine poussa la fragile petite porte, courba les épaules et entra dans le gîte exigu et bas de plafond. Tête nue, il se présenta à l’homme chauve, pas plus haut que deux coudées et demi, qui avait les manches retroussés et malaxait une pâte filandreuse à la couleur du brou de noix et à l’odeur de beurre ranci.

— Bien le bonjour, l’herboriste !

— Bien le bonjour… Quel est l’objet de votre visite ?

— C’est Blanche-Prudence ! Elle est à l’agonie et nous manquons de menthe poivrée pour la guérir de son mal.

— De la menthe poivrée… grogna le petit homme.

— Si fait, de la menthe poivrée ! affirma le capitaine.

— Hum… Je ne sais s’il m’en reste… 

— Ah… ?

— Je dois aller le vérifier, mais avant il me faut d’abord terminer ce que j’ai commencé.

— Vous en avez pour longtemps ? On m’a mandater pour mener à bien cette mission urgente et importante.

— Laissez-moi finir, voulez-vous ? s’énerva l’herboriste.

— Bien… Le Prince Philibert-Armand nous a aussi demandé de vous ramener au château.

— Mais comment donc ? N’y comptez pas ! Ah ça, Je resterai ici !

Le capitaine n’insista pas. Bras croisés et talons de bottes tapant le plancher poussiéreux, il regarda l’herboriste achever sa mixture, se nettoyer les mains puis farfouiller dans le tiroir d’un semainier rafistolé. 

— Hum… Hum… grommelait-il en cherchant au fond des casiers. Hum…

— De menthe poivrée, l’herboriste semblait ne plus en avoir. Le capitaine retint son souffle et après plusieurs minutes de recherches, le petit homme s’exclama  » Ah, en voilà quelques feuilles ! « . Soulagé, le capitaine arracha la menthe poivrée de ses mains et la fourra dans sa poche. Sans dire un mot, il ressortit de la hutte en rentrant les épaules et alla trouver deux gardes qu’il chargea de bâillonner et de kidnapper le petit homme s’il ne consentait pas à venir de son plein gré. Le temps d’aller faire boire son cheval, le capitaine eut la surprise de voir l’herboriste sortir libre de chez lui, son paletot sur le dos et un foulard enroulé comme un turban sur son crâne dégarni.

— Décidé à venir sans contrainte ? lança le capitaine en souriant. Vous m’en voyez bien heureux !

— Sachez que je ne le fais ni pour vous, ni pour vos maîtres, je le fais uniquement pour Blanche-Prudence. J’aime beaucoup cette jeune fille et je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur. Je l’ai bien souvent dépanné par le passé et elle m’a aussi souvent aidé, alors si je peux encore lui être utile, je le ferai avec plaisir.

*Roncin : cheval de labour pour les paysans

CHAPITRE 22

En parallèle, dans la chapelle royale, la messe qui unirait Philibert-Armand du Pays de Providence à Berthe-Conteuse du Pays de Maux s’annonçait pour bientôt. Qu’ils aient fait bonne chère à la table commune ou mangé dans leurs chambres, les convives rejoignaient la paroisse attenante au château. L’endroit, habituellement sobre et austère, était embelli de brassées de roses pastel et de voiles de tulle blanc qui enrobait les hautes colonnes de marbre noir. Le lieu de culte se remplissait, mais il y faisait chaud. Très chaud. C’était une chaleur étouffante qui faisait s’agiter les éventails sur les gorges des dames. Certaines, congestionnées dans leurs corsets, accablée de superpositions de jupons, le visage en-crémé, la gorge alourdie de bijoux et la perruque épaisse, avaient le teint si pâle qu’elles semblaient sur le point de tourner de l’œil. Heureusement, des domestiques veillaient aux quatre coins de la chapelle. Plusieurs avaient des carafes d’eau fraîche et de la glace à disposition pour éviter les syncopes et les suffocations. D’autres aéraient l’assemblée ruisselante avec des bouquets de plumes d’autruches.

Chaque chaise était nominative. Les capitonnées disposées à l’avant et de chaque côté de l’autel étaient attribuées aux membres du clergé et aux souverains. Les autres avaient des chaises paillées rehaussées d’une galette de soie. Certaines dames avaient fléchi le genou sur un prie-Dieu molletonné. Elles méditaient en courbant leur tête ornée de fleurs et de rubans, pendant que tête baissée, l’évêque assis dans un fauteuil, sa croix pectorale sur le torse, sa mitre sur la tête et sa crosse à la main, priait et se concentrait sur sa liturgie.

À ce moment de la journée, les nouveaux-venus s’impatientaient. Berthe-Conteuse qui ne s’était pas encore rendue visible était au centre de toutes les discussions, alors que le Roi et la Reine ayant chargé Pierrot-Guillou de faire le relais entre le Prince, la salle des gardes, Anophèle — mère Gontrande étant trop occupée à gérer son équipe en cuisine — et eux, attendaient les nouvelles fraîches. L’heure tournait et l’inquiétude grandissait chez les souverains. Soudain, le valet de pied vint leur délivrer un message.

— Les gardes sont rentrés… chuchota-t-il à l’oreille du Roi. Ils ont ramenés l’herboriste et l’ingrédient manquant. Le Prince est au courant de leur arrivée et Anophèle, le marmiton, termine la préparation du remède.

— Dieu soit loué, dit le Roi qui répéta l’information à son épouse. Il nous reste à prier que la petite demoiselle se rétablisse vite et bien, et que notre plan se déroule tel que nous l’avons envisagé. Merci Pierrot-Guillou. N’oubliez pas de nous tenir informé de la suite des événements.

— Bien votre Altesse.

En cuisine, c’est du coin de l’œil que mère Gontrande regardait son apprenti faire bouillir la menthe poivrée dans un peu d’eau, puis l’ajouter à sa préparation en attente dans un récipient de terre avant de repartir d’un pas pressé.

Sans se laisser distraire et détourner, Anophèle arriva devant les appartements du Prince, où avertis de sa venue, les gardes lui ouvrirent les portes en grand. Aussitôt entré, il bifurqua dans la chambre du Prince où un curieux petit homme, pas plus haut que trois pommes, tâtait le pouls de la malade.

— Voici le remède transmis par Blanche-Prudence, annonça le marmiton en rougissant.

— Ah ! Fort bien, dit l’herboriste en le prenant. Et quelle est sa composition ?

— De la menthe poivrée infusée, cinq feuilles dans vingt centilitres d’eau, une poignée de clous de girofle réduit en poudre et quatre cuillerées d’huile de pépins de raisin.

— Fort bien ! Cette demoiselle a de l’or dans les mains et de la suite dans les idées. Malgré son jeune âge, elle est douée, intuitive et créative en matière de plantes médicinales et de thérapies nouvelles. Elle ira très loin si elle se rétablit.

— Si elle se rétablit ? interrogea le Prince. Se peut-il que ce mélange ne donne pas de résultats.

— Tout est possible votre Altesse. Nous ne sommes pas tous faits du même bois et ce qui fonctionne sur l’un, ne fonctionne pas forcément sur un autre.

— Eh bien, espérons qu’elle soit faite du meilleur bois qui soit et se réveille enfin de cette léthargie.

— Prince… voulez-vous bien soulever sa tête afin que je parvienne à lui faire avaler le contenu du récipient ? Quant à vous, jeune garçon, ouvrez-lui la bouche à chaque gorgée.

La célébration du mariage était imminente. Berthe-Conteuse ne tarderait pas à apparaître dans sa robe de noce sur le parvis de la chapelle endimanchée. Plus question de reculer. Comme promis, le Roi l’attendait dans le hall pour la conduire jusqu’à l’autel, tandis que son épouse devait se rendre à l’office sans son fils à son côté. Les mains moites et le cœur battant la chamade, la Reine s’avança dans la maison de Dieu pleine à craquer et se plaça debout au premier rang. Le coiffeur de la future mariée, désigné pour être son témoin, arriva en se dandinant sous l’œil amusé des invités et s’installa à gauche du siège nuptial. Quelques minutes plus tard, les violons jouèrent l’introduction de la marche nuptiale et toutes les têtes se tournèrent.

Celle que tous attendaient était là ! Belle ! Incroyablement belle et presque irréelle.

L’assemblée avait les yeux rivés sur elle. Sublime dans sa robe gris perle parsemée de pierres de nacre, sa coiffure en buisson de roses pastel, elle foulait le tapis de roses pastel au bras du Roi du Pays de Providence. La mariée se tint debout face à l’ecclésiaste et devant l’autel. Son témoin à ses côtés, nerveux et dansant d’un pied sur l’autre, elle resta digne et stoïque. Les secondes s’écoulèrent sans que le Prince ne franchisse le seuil de la chapelle. Peu à peu, les murmures remplacèrent le silence. Tous se demandaient pourquoi le marié tardait autant.

CHAPITRE 23

Tout à coup, un grand bruit fit sursauter l’assistance. À l’entrée de l’église, le Prince en habit de marié portait dans ses bras une jeune fille inconsciente dans une chemise immaculée. Il était suivi d’Anophèle et de l’herboriste, lestés de sacs dodus et de gourdes remplies et impressionnés par ce rassemblement de têtes couronnées et de gens de haute noblesse, qui marchaient têtes baissées.

— Voilà ton œuvre Berthe-Conteuse ! hurla le Prince en se rapprochant à grand pas de l’autel des sacrements. Voilà le résultat de ta haine et de ta soif de pouvoir ! Tu as empoisonné cette jeune fille pour l’écarter de moi et m’attraper dans tes filets, mais sache que je sais qui tu es !

— Quoi ? s’étonna Berthe-Conteuse à haute-voix. Je ne comprends pas ? Que signifient cette attitude et ces reproches ? Cette fille que tu tiens dans tes bras est une sorcière et c’est moi qui t’en ai débarrassé ! C’est elle la mauvaise ! C’est elle qui en voulait à ton argent et à ta vie, pas moi ! Moi je ne voulais que ton bien !

Le Prince déposa délicatement Blanche-Prudence qui n’avait toujours pas repris conscience sur les marches de l’autel et se tourna vers l’assistance.

— C’est faux ! s’indigna le Prince en pointant le doigt sur Berthe-Conteuse. C’est toi la manipulatrice ! Toi la machiavélique et la menteuse ! Toi qui t’es jouée de moi, de mes parents et de ces vingt-neuf personnes de qualité que tu as enrôlé par tes stratégies séductrices ! Ce n’est pas prendre soin de moi que tu désirais en acceptant ce mariage, mais mon statut et ma fortune ! 

Le Prince se retourna vers l’auditoire sidéré, se courba en signe de respect et s’exprima d’une voix forte :

— Mesdames et messieurs, je vous demande pardon pour cette arrivée non protocolaire, mais vous devez savoir que cette femme ci-présente n’est pas humaine ! 

Des interrogations s’élevèrent de l’assemblée.

— Mais enfin Philibert-Armand, que dites-vous ? Voyons, reprenez vos esprits, je suis votre promise et vous vous égarez ! Sans conteste, vous êtes sous l’influence de cette fille !

— Dites la vérité ! s’énerva la Reine terrorisée et se protégeant derrière son époux.

— Quelle vérité, chère mère ?

— Mère ? s’offusqua la Reine. Je vous interdis de m’appeler ainsi !

— Mais ?

— Nous savons tout ! s’écria le Roi. Nous connaissons votre véritable nature ! Nous savons qui vous êtes !

— C’est vrai ! ajouta la Reine en se plaçant devant tout le monde mais à distance de Berthe-Conteuse qu’elle gardait dans son champ de vision. Cette femme est… une… une bête… Un monstre…

— Oui, nous l’avons vu de nos yeux se métamorphoser ! précisa le Roi. Nous l’avons vu avant sa transformation, lorsqu’elle était une araignée géante qui gobait des insectes !

Ces terrifiantes révélations firent s’évanouir quelques dames. Les hommes eux, se figèrent. Dans l’incompréhension de ce qu’ils entendaient, tous étaient sous le choc. Soudain, un râle puissant et effroyable sortit de la gorge de Berthe-Conteuse et fit tomber des personnes de leurs chaises. Face à des centaines de témoins éberlués, pareille à une mue, la dissimulatrice se dépouilla de son enveloppe de chair comme d’un habit trop étroit. Sa peau de femme sur le sol, elle déploya son corps massif, noir et velu, étira ses crochets puis fit rouler ses orbites excavées sur le haut de son crâne.

— Mon Dieu, une Tarentula ! s’écria une personne dans l’assemblée. Une mygale de l’ancien monde !

Sous les cris d’effroi, le coiffeur se changea en un lézard colossal, à l’appendice agressif. Les personnes assises dans le fond de la chapelle prirent la poudre d’escampette. Elles coururent se mettre à l’abri, alors que la plupart, craignant d’être rattrapés puis dévorés par ces monstres à la langue déroulante et aux pattes démesurées, ne bougèrent pas de leur place.

Les vingt-neuf, regroupés en arrière de l’oratoire, ne remuèrent pas un cil. Inconcevable pour eux d’imaginer que Berthe-Conteuse était cette bête diabolique. Le regard halluciné, tous refusaient de croire que leur si dévouée et si adorable Princesse, celle qui avait investi tant d’heures et tant d’énergie pour les divertir et les combler, était un monstre terrifiant. C’était un cauchemar. Ils allaient se réveiller. Persuadés d’être sous le coup d’un maléfice et certains que cette sorcière inanimée était l’unique coupable de ce mirage, les vingt-neuf répondirent aussitôt à l’appel aigu de la femme-araignée. Comme hypnotisés, ils traversèrent la salle telle une armée de morts-vivants et se placèrent en renfort aux côtés de leur maîtresse.

— Tuez-les tous ! hurla le monstre à l’intention des vingt-neuf sous influence.

Avant qu’aucun ne réagisse et ne s’en prenne à la salle abasourdie, Anophèle jeta l’eau bouillante renfermée dans sa cruche sur l’araignée qui gémit de douleur et paraissait sonnée. L’herboriste profita qu’elle était désorientée et ralentie dans ses mouvements pour asperger ses pattes de devant de jus de pommes de terre contenue dans son flacon. Les membres paralysés par l’amidon à prise rapide, la bête se démena. A force de luttes, elle réussit à se mouvoir et s’avança vers ses deux attaquants. 

— Anophèle ! cria l’herboriste. Sers-toi des feuilles de tomates !

Le garçon s’exécuta. Il sortit de son sac en bandoulière, le répulsif naturel qu’il étala devant eux comme une barrière infranchissable. L’araignée recula. Impossible pour elle de dépasser cette ligne. Revenue en arrière, elle agita ses crochets et les vingt-neuf se mirent en marche. Comme un seul homme, ils balayèrent les feuilles de tomates du bout de leurs chaussures et créèrent une ouverture pour leur maîtresse.

— Vite Prince ! cria à nouveau l’herboriste. Utilisez la terre de diatomée*.

Réactif et courageux, le Prince s’approcha de la bête entourée de ses vingt-neuf soldats. Tous avaient un regard de tueur et cheminaient vers l’assemblée. Dans un réflexe rapide, le Prince déposa une couche de poudre dissimulée dans une poche intérieure de sa veste sur le passage de l’araignée. L’action fut immédiate. Au contact de la terre de diatomée*, son abdomen gonfla. Il se cisela en deux et, dans une longue plainte, l’araignée se vida de ses fluides, expira dans un hoquet et se dessécha comme une vieille outre. Simultanément, le lézard expira dans un cri rauque et le visage des vingt-neuf se déforma dans d’horribles grimaces. Ils convulsèrent, puis leurs corps se secouèrent dans une danse de Saint-Guy. 

— Mais… mais que s’est-il passé ? demanda l’un d’eux, comme s’éveillant d’un long sommeil, le regard hébété.

— Que faisons-nous ici ? dit un autre en se frottant les yeux.


*Les diatomées : Algues microscopiques composées de fossiles d’algues très coupants. Elles ont un effet abrasif et desséchant sur les insectes rampants (fourmis, cafards, cloportes, punaises de lit, poissons d’argent…)

CHAPITRE 24

Pas un seul des vingt-neuf n’avait souvenir de s’être déplacé jusqu’ici et, tous regardaient avec dégoût ce cadavre à leurs pieds. Pas un seul d’entre eux n’avait idée de la nature et de la présence de ces créatures difformes et racornies. Soulagée, toute l’assistance se leva pour ovationner les héros. Les applaudissements crépitaient, mais le Prince ne les recevait pas, trop affligé et penché sur Blanche-Prudence, toujours étendue sous l’autel.

Depuis le fond de l’église, les murmures montaient :  » La jeune fille n’a pas repris vie… Qui est cette jeune fille ? Est-elle morte ? « 

— Une bouffée de vinaigre devrait suffire à la revigorer ! tonna une voix forte de femme, campée sur le parvis et brandissant un flacon dans sa main.

C’était mère Gontrande ! Inquiète, elle avait délaissé ses cuisines pour apporter son aide. Le cheveu ébouriffé et le tablier tâché de sauce au vin, elle avait écarté la foule amassée dans l’allée centrale, puis elle s’était frayé un chemin jusqu’au Prince éploré. D’un geste ferme, elle avait retiré le bouchon de liège et tendu sa fiole en précisant :

— Après son remède avalé, cette petiote devrait se ranimer en reniflant ce vinaigre fait maison !

Le Prince releva la nuque de la jeune fille et plaça le flacon sous ses narines. L’odeur piquante et acide lui titilla les sinus et retrousser le nez.

— Dieu soit loué ! s’écria le Prince. Vous voilà revenue !

— Prince… murmura la jeune fille en ouvrant un peu les yeux. Comme je suis heureuse… de vous voir…

— Moi aussi… Si vous saviez, combien moi aussi j’en suis heureux… J’ai eu si peur en croyant vous perdre…

— Je suis là maintenant… dit-elle, les paupières mi-closes. Tout va bien aller…

— Chère Blanche… Ma très chère Blanche…

— Prince… Cher Prince…

À quelques mètres, Anophèle et l’herboriste se félicitaient de leur collaboration et se serraient la main.

— Merci de m’avoir indiqué le potager du château mon garçon. Nous avons bien fait de bifurquer par ce jardin. Il regorge d’espèces aux vertus insoupçonnées et bien utiles dans ce type de situation.

— Sans vous, je n’aurais pas su que la nature possédait de telles armes pour se battre et se défendre.

— Ce savoir n’est que le fruit d’une très longue expérience et le résultat d’une transmission de maîtres m’ayant précédé et enseigné, avoua humblement l’herboriste. Je ne suis qu’un simple passeur de savoirs, rien de plus. Vous, en revanche, vous m’impressionnez jeune homme. D’où provient cette poudre d’une efficacité redoutable qui a foudroyé ce monstre en un clin d’œil ? Et comment en avez-vous connu l’effet radical ?

— Ma mère et moi habitions au bas d’une moyenne montagne, dit Anophèle. Nous avions un ruisseau d’eau douce qui coulait à travers notre champ et ma mère ramassait régulièrement les algues qui se développaient et proliféraient à l’intérieur. Elle les faisait sécher et les broyait, car elle avait remarqué que cette poussière d’algues éloignait les rampants et tuait les insectes qui infestaient notre maison humide. Pour moi, cette poudre était très spéciale, parce que rare et puissante. J’en avais stocké dans une boite à la mort de ma mère, en pensant qu’un jour je pourrais peut-être l’échanger en contrepartie d’argent, de nourriture ou d’autre chose.

— Comme vous avez bien fait ! Cette poudre est incroyable et, il m’est avis jeune Anophèle, que s’il vous en reste encore nous pourrions nous entendre et traiter affaire ensemble.

Blanche-Prudence reprenait des couleurs. Visage contre visage, le Prince l’interrogea :

— Comment se fait-il que l’essaim qui planait dans votre chambre ne vous ai pas attaqué ? Un de mes hommes y a laissé la vie.

— Certainement mon parfum… répondit la jeune fille d’une voix minuscule.

— Votre parfum ?

— Oui, l’odeur des quelques gouttes de lavande… que je mets quotidiennement… dans mes cheveux et dans mon décolleté… a dû repousser cette colonie… mortelle. Oui, mortelle… comme ce monstre y avait fait allusion…

— Dieu soit loué ! Non seulement vous êtes bonne et talentueuse, mais vous êtes aussi une jeune fille coquette. Cela n’est pas pour me déplaire, d’autant que ce parfum de lavande qui vous habillait et flottait dans mes appartements longtemps après que vous m’ayez quitté, vous a sauvé la vie. Ce parfum vous sied à merveille jeune demoiselle.

— Merci…

— Restez près de moi ma Blanche… Toujours…

— Toujours ?

— Je vous aime.

Encore faible et étourdie, Blanche-Prudence murmura :

— Je crois bien que… moi aussi…

Les dames s’éventaient, la main sur le cœur et la paupière détendue. Les hommes eux, faisaient la queue aux boissons pour satisfaire leurs épouses, leurs sœurs et leurs filles, les rafraîchir et leur permettre de revenir à leurs sens. Dans ce brouhaha confus, au milieu des rires nerveux, un cri strident figea la salle. À peine remis de leurs émotions, tous tremblèrent et sursautèrent.

— Qui êtes-vous ? cria une femme au bord de l’apoplexie.

— Nous sommes les frères de Blanche-Prudence ! lui fut-il répondu dans un fort accent du terroir.

CHAPITRE 25

Jambes écartées, bottes crottées, vareuses de paysans poussiéreuses et grands chapeaux de feutre noir, les deux frères de Blanche-Prudence aux allures de palefreniers, se tenaient sur le perron du lieu saint.

— Mes frères ? interrogea la jeune fille en s’appuyant sur le Prince pour se relever et ne pas chanceler. 

Tout le monde déserta le milieu de l’allée, permettant à Blanche-Prudence de voir ses deux gaillards de frères qui venaient à elle en se tenant par l’épaule. Heureux de retrouver leur sœur vivante et non à l’agonie, ou même morte comme ils l’appréhendaient, Jacquot-Le-Bon et Ivanhoé-Le-Bel l’embrassèrent comme du bon pain.

— Alors Blanche-Prudence ? Que t’arrive-t-il ? Est-ce donc toi qu’on marie ? demanda le moins timide des deux en la voyant au bras du Prince en habit de cérémonie, la tête tournée vers l’assemblée.

— Non mes frères, ce n’est pas moi la promise. C’est… Enfin c’était sensé être cette… cette chose… dit-elle en montrant les résidus de Berthe-Conteuse. C’est cette chose qui aurait dû s’unir au Prince.

— Ça ?

— Je sais, c’est difficile à comprendre, mais je ne peux tout vous expliquer maintenant. L’histoire serait bien trop longue à raconter. Simplement, non ce n’est pas moi la mariée.

— Et pourquoi pas ? dit mère Gontrande de sa voix forte. Grand Dieu, pourquoi pas ?

— Quoi ? l’interrogea la petite paysanne. Que dites-vous mère Gontrande ? 

— Pourquoi ne pas profiter de tout ce beau monde réuni, de cette splendide décoration, de ces nombreux plats qui mijotent sur mes fourneaux, de cet opulent et raffiné banquet qui se prépare dans le parc, et de la présence de vos frères et de quelques-uns de vos amis… comme moi et Anophèle, pour vous marier ?

— Pour me marier ?

— Eh bien oui, que diable ! s’exclama la cuisinière. Vous vous aimez vous et le Prince. Ne me dites pas le contraire, cela se voit comme le nez au milieu de la figure ! N’importe qui ici peut le deviner et facilement s’en rendre compte !

Les pommettes teintées d’embarras, la petite paysanne leva les yeux vers le Prince qui la serra contre lui et l’enveloppa de son regard amoureux.

— Accepteriez-vous ma chère Blanche ? lui demanda-t-il.

— Je… je… Je ne sais pas cher Prince, bredouilla-t-elle. Cela est si soudain…

Tout en gardant sa main dans la sienne, le Prince posa un genou à terre pour lui faire sa demande officielle.

— Chère Blanche-Prudence, dit-il à haute voix pour être entendu de tous. Voudriez-vous de moi comme légitime époux ?

Après la catastrophe à laquelle ils venaient d’échapper de justesse, contempler les sentiments partagés dans les yeux de leur fils et de cette jeune fille au visage si doux et apaisant, réchauffa le cœur des souverains. Ils approuvèrent aussitôt cet amour réciproque, mais fébrile et hésitante, Blanche-Prudence requerra l’avis de ses frères.

— Si tu l’aimes, épouse-le, lui conseilla Jacquot-Le-Bon, le plus réservé des deux.

— Oui, cet homme est un très bon parti ma sœur. Le meilleur dans tout le pays de Providence ! s’esclaffa Ivanhoé-Le-Bel, le plus fougueux. Et puis au moins, nous n’aurons pas fait tout ce trajet pour rien ! 

— Eh bien… soit ! répondit Blanche-Prudence, le regard plongé dans celui de Philibert-Armand. Je consens à m’unir à vous !

Avec surprise et étonnement, alors qu’un mariage entre un Prince de haut rang et une petite paysanne aurait d’ordinaire offusqué la famille et déclenché des scandales, voilà que dans une exaltation commune, la salle entière lançait des « hourras » joyeux sous des applaudissements nourris.

Après ce consentement général, des intendants nettoyèrent et ramassèrent les restes de l’araignée et du lézard putréfié qu’ils jetèrent dans le jardin sur un tas de végétaux en putréfaction à usage d’engrais. Puis, le mariage s’organisa sur le pouce. La Reine diligenta son domestique pour aller récupérer une cape de brocards et de fils d’or dans ses effets personnels, et en recouvrir les épaules de la future mariée. Dans ce laps de temps, le Prince Philibert-Armand prit Anophèle comme témoin et Blanche-Prudence s’associa à mère Gontrande, très émue d’être choisie.

En moins d’un quart d’heure, tout fut arrangé. Dans un silence religieux, face à l’évêque de la famille qui réajustait sa mitre tombée dans l’affolement, l’union du Prince et de la paysanne fut célébrée et légalement entérinée. Après l’échange des vœux et celui des anneaux, les nouveaux mariés s’embrassèrent dans un très long baiser. La scène bouleversa mère Gontrande et la Reine. Côte à côte, elles versèrent quelques larmes et reniflèrent à grand bruit dans leurs mouchoirs.

— L’alliance d’une paysanne et d’un prince, dit la Reine à son époux, tapotant ses joues humides avec un carré de soie. Mon cher, n’y a-t-il pas là meilleure représentation du Pays de Providence ?

— Si fait, ma chère, approuva le Roi. Voilà bien l’expression parfaite de l’état d’esprit du Royaume !

Foulant main dans la main, l’allée tapissée de pétales de roses pastel, les nouveaux mariés s’avancèrent sous le regard bienveillant des invités. À voix basse, la Princesse Blanche-Prudence s’adressa à son époux :

— Cher Philibert-Armand, me voilà une femme bénie.

— Ma Blanche… lui dit-il à l’oreille en posant le pied sur le parvis de la chapelle enrubannée. Je me sens fort à tes côtés. Avec toi ma Princesse, ma magicienne, je sais que la vie me sera bien plus douce. Que Dieu fasse prospérer notre mariage, notre future et belle famille, notre pays et tes talents… 

— Justement, à ce propos, ne vous ai-je pas parlé du thym qui débouche le nez et désencombre les voies respiratoires ? Le thym calme les quintes de toux sèche, et on peut l’utiliser en inhalation ou en tisane…

— Ma fée merveilleuse, chuchota le Prince, posant son index sur les lèvres de sa jeune épousée. Je vais bien maintenant, et tant que vous serez à mes côtés, je suis certain d’être en parfaite santé.

Mais alors que les mariés s’embrassaient tendrement, dans le jardin, sur le tas d’engrais, quelque chose bougeait et se dissocia des déchets végétaux. Minuscules par leurs tailles, mais bel et bien vivants, l’araignée monstrueuse et le lézard venaient de renaître de leurs cendres… Mesurant moins de cinq centimètres, mais recomposés de tous leurs membres, les bestioles se faufilèrent à travers les allées fleuris, puis disparurent dans une haie touffue.

FIN

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