LE CHAT SANS PATTES (roman – conte)

CHAT-PITRE 1

Il était une fois, un chat sans pattes qui n’avait qu’un minuscule moignon arrière gauche avec deux doigts collés en forme d’éventail à l’allure d’un pied de canard, et qui par mauvaise fortune, n’avait pas non plus de belle queue en panache.

Alors qu’il n’était encore qu’une petite boule de poil zébrée de gris et de blanc, d’où son nom « Chaussette-rayée », ses maîtres s’inquiétaient pour lui et s’interrogeaient sur son avenir. Rien ne prédisposait le petit dernier de Chausson-blanc et Miss-socquette à naître ainsi. Ses parents, des chats de Bengale à la fourrure tigrée, étaient tout à fait  » normaux « . Ils avaient l’un et l’autre, deux paires de membres entiers et idéalement formés. Quant à ses six frères et sœurs nés de même portée ou de portées différentes, aucun n’avait de handicap et ne présentait d’anomalies physiques. Toute la famille de Chaussette-rayée et ce, depuis des générations, possédait deux pattes avant et deux pattes arrières complètes, ainsi qu’une physionomie de chat agile, joueur, bondissant et en pleine forme.

Chausson-blanc et Miss-socquette étaient consternés que leur benjamin soit ainsi fait. Ils craignaient qu’il ne survive pas aux dures lois de la nature. Pourtant, à leur grand étonnement, Chaussette-rayée se débrouilla fort bien. Après les premiers jours où ses maîtres étaient à son service, l’installant sous sa mère pour qu’il la tète ou l’amenant à son panier pour y dormir, le chaton acquit un peu d’autonomie. Âgé d’à peine quatre semaines, il roulait jusqu’aux tétines de sa mère qu’il happait goulûment, puis roulait se blottir sous les flancs de son père pour se tenir au chaud. Une fois sevré, grâce à une mangeoire et à une pipette placées à hauteur de museau, le minou apprit à se nourrir et étancher sa soif à la manière d’un petit oiseau en cage.

Malformé, privé de ses membres, le minou n’en était pas moins vif et adorable. Il était aimé de ses parents et de ses frères et sœurs, et chouchouté par ses propriétaires ; un couple de pasteurs engagés et consacrés qui voyaient cette infirmité comme une volonté divine donnée pour un dessein particulier. 

À mesure qu’il grandissait, Chaussette-rayée s’adaptait à sa situation. C’était un chaton courageux et rusé qui trouvait mille astuces pour compenser ses incapacités. Enroulé sur lui-même, il sortait de son panier pour rejoindre sa gamelle de pâtée, puis atteignait son tapis absorbant pour y faire ses besoins. À l’heure du jeu, sous le regard attendri de ses maîtres, le matou qui aimait plaisanter, se recroquevillait en forme de balle afin de divertir ses frères et sœurs, ou se cachait dans des endroits improbables pour qu’on s’amuse à le chercher.

Ses premiers mois d’existence, Chaussette-rayée qui grandissait à l’abri d’un foyer aimant et protecteur, ne souffrait pas de son handicap. Il était câlin, ronronnant et plutôt heureux. Mais en prenant de l’âge, de la compréhension et de la réflexion, il s’attrista. Lorsque chaque jour, il observait par la fenêtre depuis les bras de ses maîtres, ses parents et toute sa fratrie qui couraient et cabriolaient dans le jardin, la tristesse l’envahissait. Quelquefois, on avait essayé de le mettre dehors avec les autres, mais en le voyant, des chats de gouttière passant par là avaient sauté le muret et s’étaient jetés sur lui. De plus, quelques adultes et des enfants du voisinage l’avaient pointé du doigt, l’insultant et le raillant méchamment. Des menaces de morts avaient même été prononcées contre lui.

— Eh ! Boule de poil ! Mon pied dans ton arrière-train t’expédierait sur la lune ! Ha ! Ha ! Ha !

— Eh l’affreux ! Un chat comme toi ça d’vrait pas exister ! C’aurait dû être noyé dès la naissance !

— Eh le champuté, comment tu fais pour retomber sur tes pattes ? Ha ! Ha ! Ha !

— Mais qu’il est laid ! Beurk ! Un monstre ! Une erreur de la nature à exterminer sans tarder !

CHAT-PITRE 2

Bien que nullement attardé, les ignorants et les moqueurs le traitaient de crétin ou d’idiot. C’en était trop ! À force d’être la risée de tous, ses maîtres ne le sortirent plus afin de le protéger des quolibets, de la bêtise humaine et de la méchanceté environnante.

Ce fut double-peine pour Chaussette-rayée qui supplia le Dieu de ses maîtres de lui faire pousser des pattes. Mais rien… Le miracle n’arriva pas et, celui qui d’ordinaire était un chaton gai et plein d’entrain, devint un matou renfrogné. Et puisque la vie lui était contraire et que Dieu le destinait à une existence triste et limitée entre les murs de sa maison natale, Chaussette-rayée se demanda à quoi bon vivre et prit la décision de se laisser mourir. Les jours suivants, il refusa sa pâtée puis cessa de s’abreuver. Comme il dépérissait à vue d’œil, ses maîtres décidèrent de l’emmener chez le spécialiste des félins.

Le professionnel les informa que Chaussette-rayée était né avec le syndrome « Tetra amelia », d’où l’absence de pattes, mais leur avoua ne rien pouvoir faire pour améliorer sa qualité de vie et lui redonner sa joie.  » Au mieux… avait-il soufflé à ses maîtres, laissez la nature le reprendre. Au moins, il arrêtera de souffrir et vous serez soulagés…  » Outrés par de tels propos, les maîtres de Chaussette-rayée se promirent de rayer cet homme sans-cœur et incompétent de la liste des spécialistes, et cherchèrent d’autres solutions pour aider leur minou qu’ils aimaient tant.

Entourés de leurs chers matous, les maîtres réfléchirent à une solution d’urgence pour lui redonner goût à la vie. Lors de ce conciliabule, alors que Chaussette-rayée déprimait seul dans son coin, les minets réunis pour l’occasion avaient tous le droit d’intervenir ; soit pour donner leur avis, soit pour approuver une pensée, soit pour la rejeter. Et tandis que les maîtres proposaient, les chats miaulaient.

— Et si la journée, nous le placions dans un institut pour chats malades ? proposa le maître. Il se sentirait moins différent et pourrait apprendre de nouvelles techniques ?

Le dos rond, feulant et crachant, les chats contestèrent l’idée. Selon eux, envoyer Chaussette-rayée dans un établissement de ce type, revenait à le laisser entre les mains d’étrangers et se débarrasser de lui. Hors de question ! Impensable !

— Et si nous l’entourions d’encore plus d’amour, peut-être finirait-il par guérir ? proposa la maîtresse.

Même réaction de la part des chats non convaincus par cette solution.

Tous cogitèrent et méditèrent. Ils échangèrent des heures durant sans tomber d’accord, pendant qu’apathique, les yeux vides et les oreilles tombantes, Chaussette-rayée s’enfonçait dans un gouffre sans fond. L’intelligent matou, persuadé d’être un malade incurable et grabataire depuis sa visite chez le spécialiste des félins, ne pensait désormais plus qu’au suicide. Désireux de raccourcir son calvaire — sa grève de la faim lui prenant trop de temps —  il fit défiler dans sa cervelle en chat-mallow, les différents moyens pour se supprimer facilement et rapidement. Il envisagea de se laisser tomber tête la première dans un puits, mais n’en connaissait aucun aux alentours de la maison. Et si par aubaine, il en avait repéré un, il aurait dû se hisser sur la margelle de pierre du puits haute d’au moins un mètre comme décrite dans les livres d’images de la maison, se jeter et espérer s’écraser mortellement. Chaussette-rayée abandonna ce projet trop compliqué, puis songea à rouler jusqu’à la cheminée du salon pour y brûler dans les flammes. Le problème est que le printemps s’annonçait par la douceur de son climat et que les bûches étaient rangées dans la réserve. Recroquevillé dans son panier, Chaussette-rayée eut une pensée. Il se rappela que par-delà le muret de la maison, on lui avait hurlé qu’un chat tel que lui aurait dû être euthanasié ou noyé à la naissance. Ainsi, pour exaucer tous ceux qui le jugeaient dégoûtant et  indigne de vivre, il décida de se laisser couler dans l’eau.

* Le syndrome tetra-amélie : maladie autosomique récessive extrêmement rare caractérisée par l’absence complète des quatre membres. D’autres parties de l’organisme peuvent être affectées par des malformations, comme le visage, le crâne, le cœur, les nerfs, le squelette, les organes reproducteurs, l’anus et le bassin. L’anomalie est causée par des mutations dans le gène WNT3.

CHAT-PITRE 3

Puisque sa vie ne serait qu’une longue suite d’épreuves, de difficultés et de renoncements, et que rien ni personne n’y pouvaient rien changer, Chaussette-rayée avait attendu le prochain bain pour y sceller son destin. Dès le lendemain, en entendant les tuyaux vriller sous la pression de l’eau, il sut que la baignoire se remplissait et mit à exécution le plan imaginé la veille. Pour commencer, il avait roulé jusqu’à la porte de la salle d’eau puis attendu que sa maîtresse se déshabille et s’apprête à plonger dans son bain.

À l’écoute des robinets fermés, il avait ensuite miaulé pour qu’elle vienne lui ouvrir, puis miaulé une fois encore pour qu’elle le soulève et le dépose sur le bord élargi de la vasque. À partir de ce moment, Chaussette-rayée avait tranquillement attendu que des hurlements  » Au feu  » résonnent depuis le salon, que sa maîtresse sorte en quatrième vitesse de son bouillon tiède, qu’elle s’enroule à la hâte dans une serviette de plage et qu’elle rejoigne son époux paniqué par les flammes s’élevant du tas de brindilles entreposé près de l’âtre. Brindilles, dont bien sûr Chaussette-rayée s’était occupé quelques minutes auparavant en retirant de sa boite une allumette à l’aide de son moignon, en la grattant avec ses deux bouts de doigts sur le papier de soufre puis jeté à proximité du panier de petit-bois sec.

Le stratagème fonctionnait au poil !

Une fois sa maîtresse partie précipitamment, Chaussette-rayée avait tout loisir de rouler dans le bain et de se laisser couler.

Gloup… Gloup… 

Ça y est. Cette fois-ci, Chaussette-rayée mettait fin à l’injustice d’une vie de manques et d’impossibilités. Par son museau, l’eau s’infiltrait dans sa gorge et la tête lui tournait. Dans quelques minutes, il débarrasserait enfin la société de sa présence gênante pour certains et rebutante pour d’autres. Chaussette-rayée était déterminé à en finir. Seulement, prostré au fond de la baignoire et semblable à une pierre dans le lit de la rivière, il songea à sa famille et à ses maîtres. Il pensa à leur amour, à leur gentillesse, à leur dévouement de tous les jours, puis il se dit dans sa cervelle de chat-fligé, que la douleur de son absence serait assurément cruelle pour eux. Et tandis que ses poumons le brûlaient et que son cœur battait à tout rompre, il estima son geste stupide et égoïste. Il n’avait pas le droit de faire souffrir ceux qui le chérissaient depuis toujours, ni de leur faire porter un fardeau de culpabilité.

Non, il ne pouvait pas leur faire ça !

Perclus de remords, Chaussette-rayée décida de revenir à la surface, mais son cerveau en manque d’oxygène désorganisa ses gestes et ses pensées. Comme il se débattait, il but la tasse et toupilla sous l’eau sans pouvoir remonter. Affolé, Chaussette-rayée crut sa dernière heure arrivée. Dans une action désespérée, malgré les spasmes musculaires, il poussa sur ses deux bouts de doigts puis donna un élan à son corps démembré. Suffisante, l’impulsion le remit à flot. Il se déhancha pour garder la tête hors de l’eau et miaula pour qu’on vienne le sauver. Ses cris ne trouvèrent pas d’écho. Sa maîtresse ne vint pas à sa rescousse. Alors pour ne pas couler, Chaussette-rayée s’obligea à rester calme. Il prit une grande inspiration, rééquilibra son rythme cardiaque puis agita son moignon comme une nageoire de poisson.

— Miaou ! Miaou ! disait-il de temps à autre pour alerter ses maîtres, tandis qu’il ondulait sur l’eau.

Fatigué d’avancer sur le ventre, Chaussette-rayée roula sur le dos et se déplaça ainsi. À l’envers, sa dextérité était la même. Dos-ventre, ventre-dos, il intervertit les positions pour nager sur l’eau. Il finit par trouver cela très amusant, si bien que lorsque sa maîtresse retourna dans la salle d’eau et qu’elle le vit flotter dans son bain chaud, elle éclata de rire et appela son mari. Celui-ci accourut, s’imaginant une deuxième calamité. Au lieu d’une inondation, il découvrit Chaussette-rayée nageant tranquillement dans la baignoire, les yeux mi-clos, l’air détendu.

— Un vrai canard notre Chaussette-rayée ! s’exclama le maître en riant.

— Ah ça oui ! approuva la maîtresse. Quelle adresse de se mouvoir ainsi dans l’eau. Tes frères et sœurs n’ont pas ce savoir-faire !

Les époux s’accordèrent pour dire que la physionomie particulière de Chaussette-rayée ne l’empêchait pas de nager comme les autres, bien au contraire. Tous les deux s’en réjouirent. En le sortant de l’eau et en l’entortillant dans une serviette, sa maîtresse lui dit :

— Dorénavant, tu auras droit à un bain par jour dans un bac spécial pour toi.

Le miaulement ravi de Chaussette-rayée amorçait le virage à 180° qu’il voulait prendre. En décidant de vivre, le minet avait aussi décidé de vivre bien et de rester positif malgré les obstacles sur son chemin.

CHAT-PITRE 4

À partir de ce jour, Chaussette-rayée regarda la vie en rose bonbon plutôt qu’en noir colère. Ne s’attardant plus sur les coups de blues et bannissant les frustrations, il tâcha d’apprécier chaque moment de son existence et, tout comme ses maîtres, il s’appliqua à prier Dieu régulièrement. Prenant modèle sur eux, il le pria matin et soir de bénir les malheureux, le remercia pour le souffle de la vie, fut reconnaissant pour sa merveilleuse famille, pour les bienfaits dont il jouissait et pour toutes les choses possibles malgré l’infirmité.

Un jour, alors que derrière la vitre, il observait sa fratrie chahutant dans le jardin, Chaussette-rayée s’adressa au divin :  » Oh, Dieu, fais que je puisse aller dehors et m’amuser tout comme eux. Donne-moi aussi la force d’encaisser les brimades et les réflexions blessantes, et aussi… d’accepter les regards méchants… « 

À peine son souhait formulé, un ange lui apparut. Surpris, Chaussette-rayée que ses maîtres avaient installé sur un pouf à hauteur de la fenêtre, sursauta puis culbuta. Par réflexe animal, il se mit en boule et roula sur le parquet sans dommage ni bobo. Par-terre, son petit tronc balança de droite et de gauche jusqu’à retrouver l’équilibre. Une fois stabilisé, il dirigea ses prunelles élargies vers l’Être céleste, haut de taille, pourvu de deux grandes ailes, auréolé d’une nuée immaculée, le visage plus brillant que les étoiles et le soleil réunis.

— N’aie pas peur Chaussette-rayée, murmura l’ange. Je suis envoyé par Dieu pour te venir en aide et répondre à tes prières.

Non seulement, le minet était fasciné et impressionné par cette créature hors du commun, mais il était interloqué qu’elle connaisse son nom et qu’elle ait fait le déplacement pour lui. L’Être magnifique tourna son visage nimbé de lumière vers l’extérieur puis s’adressa au petit chat éberlué :

— Tu aimerais faire comme eux ? Tu voudrais être à leur place, n’est-ce pas ? 

— Miaoui… avait confirmé Chaussette-rayée.

— Eh bien voici pour toi, dit l’ange, le doigt pointé sous la fenêtre.

Comme par magie, à côté du pouf survint une planche à roulettes flambant neuve. Ajustée à sa taille avec des cales, un levier-frein et une commande de direction, Chaussette-rayée en fut tout chat-viré. 

— Ceci te permettra de te déplacer facilement dans le jardin, et même… par-delà le muret, renseigna la créature d’une voix douce.

Chaussette-rayée était à la fois épaté et effrayé.

— Et si tu montais dessus ? 

— Miiiaaaooouiii… avait répondu le minet, la babine tremblante et le museau tout sec.

Comme par enchantement et pareil au train d’atterrissage de l’avion, les roues de la planche s’étaient rétractées. Nul besoin d’aide céleste. Après deux roulades, Chaussette-rayée avait investi l’engin et s’était installé sur le ventre.

— Bien, apprécia l’ange. Maintenant tu n’as plus qu’à prendre la manette dans ta gueule et la pousser vers l’avant.

Consignes suivies, Chaussette-rayée eut la joie de sentir les roulettes se déplier puis la planche se relever.

— Parfait ! En instructions de base, saches que la manette te conduira dans le sens indiqué. Pour avancer, il te suffira de la tirer vers l’arrière. Pour le freinage, tu utiliseras le levier juste à côté. Aimerais-tu faire un essai ?

Ni une ni deux, Chaussette-rayée attrapa le manche dans sa gueule et manœuvra le petit engin à travers le salon. Et tout comme il excellait dans l’eau tel un vrai poisson-chat, il mania la planche comme un véritable skateur.

— Allez sors maintenant, l’encouragea l’ange, réjoui par les prouesses du matou. Va au-dehors sans tarder et acquiers ton autonomie.

En une seconde, Chaussette-rayée actionna la manette puis roula jusqu’à la porte ouverte. Arrivé sur le seuil, il s’arrêta. L’air interrogatif, il leva la tête en direction de l’ange.

— N’aie crainte, lui dit-il, Dieu te donnera la force d’affronter les flèches ennemies, alors va et conquiers tes territoires.

Les oreilles dressées, Chaussette-rayée fixa le jardin. Puis, il se retourna vers l’ange qu’il questionna de nouveau du regard.

— Tout cela te trouble, n’est-ce pas ?

— Miaoui…

— Sache que s’il t’a offert une planche à roulettes au lieu de te donner des pattes, c’est qu’il a ses raisons et que celles-ci sont bonnes. Il te faut avancer avec cette certitude, alors aie confiance et va avec la force que tu as.

Sur ces paroles, Chaussette-rayée baissa ses oreilles. Il prit une grande inspiration, s’allongea en position aérodynamique et fonça tête baissée sur l’engin en miaulant de plaisir.

CHAT-PITRE 5

Cette journée où Chaussette-rayée avait pour la première fois  » mis ses roues dehors « , sa famille et ses propriétaires furent stupéfaits. Faisant fi des lézardes, des nids-de-poules et des cailloux, il s’était élancé sans perdre l’équilibre. Ce fut un grand moment ! Et même si ses proches s’interrogeaient sur la provenance de cette planche taillée sur-mesure, tous s’étaient enthousiasmés de le voir aussi fougueux et miaulant d’allégresse sur le petit bolide.

Grâce à ce moyen de locomotion, Chaussette-rayée était enfin lui-même. Il se sentait libre et presque comme les autres. Au milieu de sa fratrie, de Chausson-blanc et de Miss-socquette, il s’en donna à cœur joie. Chaque jour, il sortait au jardin en même temps qu’eux, tourbillonnant dans l’allée bétonnée puis filant comme le vent dans la descente du garage.

Impétueux et agile, Chaussette-rayée faisait l’admiration des siens. Malheureusement, dans le quartier, ses figures sportives et ses slaloms en offusquaient plus d’un. Certains adultes jugeaient ce binôme  » infirme-planche à roulettes  » fort inconvenant et ne s’en cachaient pas. Dès qu’ils apercevaient le matou, ils jetaient un regard mauvais par-dessus le muret quand la plupart des enfants avaient l’œil admiratif. Après l’école ou le week-end, les gamins venaient le voir se propulser sur son engin. Ils s’extasiaient devant ses figures inédites et lui proposèrent des matchs. Ses propriétaires s’y opposèrent.

Parmi le voisinage, quelques collets-montés, quelques étroits d’esprit, quelques racistes et autres méprisants se liguèrent pour obliger Chaussette-rayée à se soustraire aux yeux du monde et rester confiné dans sa maison. Une pétition circula dans ce sens et fit grand bruit aux alentours.

Voisins, voisines.

Pour la protection du quartier, merci de signer cette pétition pour interdire aux propriétaires du chat sans pattes de l’exposer à la vue de tous et l’empêcher de se mouvoir impunément sans restriction ni contrôle. En effet, le spectacle de cet animal contre-nature et extrêmement choquant pour certaines âmes sensibles. De plus, cela dégrade l’image tranquille et respectable de notre beau quartier. Comme au spectacle, des personnes (jeunes ou moins jeunes) s’attroupent tous les jours devant la maison dudit félin regardé comme une bête de foire. Notre quartier n’est pas un cirque et ces regroupements sont source d’inquiétude, non seulement à cause du bruit qu’ils engendrent, mais aussi à cause de la population délinquante qui pourrait être attirée et s’adjoindre aux autres curieux.

Le nombre de signatures facilitera l’arrêté d’interdiction à la mairie.

Les propriétaires eurent vite connaissance de la pétition. Homme et femme de paix, tous les deux s’affligèrent de devoir une fois de plus, l’enfermer entre quatre murs à cause de détracteurs à la langue bien pendue. Dès lors, Chaussette-rayée fut à nouveau contraint de regarder sa famille batifoler dans le jardin en arrière de la fenêtre. C’était injuste et frustrant. Pour autant, tel qu’il se l’était promis, il chassa les pensées de défaite, lutta de toutes ses forces pour garder bon moral et pria Dieu de lui venir en aide.

Compatissante et peinée, sa maîtresse s’employa à lui donner un peu de bien-être et agrémenter ses journées. Habituée aux chats, elle savait que le toilettage quotidien était bon et important pour l’équilibre des matous. Elle entreprit donc de s’occuper de Chaussette-rayée au moins une heure par jour. Ainsi, à temps réguliers, elle brossa délicatement sa belle fourrure tigrée en l’installant sur ses genoux, elle frotta délicatement ses yeux avec une compresse en l’embrassant sur le bout du museau, elle nettoya ses oreilles avec un coton en lui grattouillant la tête, puis elle lima les deux petites griffes de son moignon en lui fredonnant des comptines enfantines. Enfin, bonheur des bonheurs, cadeau des cadeaux, elle tenta d’adoucir sa peine par des caresses et des massages.

Ah les massages ! 

Chaussette-rayée ronronnait de plaisir sous les habiles mains de sa maîtresse qui faisait rouler ses paumes sur sa colonne vertébrale, puis s’attardait sur son crâne et ses flancs.

C’était l’extase !

Chaussette-rayée appréciait ces moments particuliers, mais n’était ni un chat de salon ni un chat à sa mémère se prélassant sur les coussins du canapé tout au long de la Sainte journée. Non, Chaussette-rayée était un chat dynamique, fonceur et téméraire. Un chat bourré d’énergie qui rêvait de mordre la vie à pleines canines et voulait profiter du dehors comme tout un chat-cun.

CHAT-PITRE 6

Écarté de la société, forcé à l’isolement, Chaussette-rayée compta les jours jusqu’à Noël, ses maîtres lui ayant parlé d’un cadeau qui pourrait changer sa vie.

De la fenêtre, installé sur son pouf, Chaussette-rayée contemplait les flocons de neige qui tombaient en rideau de perles opalines, puis créaient un tapis immaculé où frères et sœurs et parents s’enfonçaient et imprimaient leurs petits coussinets. Il appréciait de voir les enfants de la rue qui agitaient leurs gants de laine par-dessus le muret et venaient le saluer. Il aimait les regarder se lancer des boules-de-neige puis construire rien que pour lui des bonhommes sans bras ni jambes… à son image.

Noël attendu arriva enfin. Sous le sapin décoré de boules étincelantes et secouées par les matous chahuteurs, quantité de paquets brillants, de formes et de tailles différentes. Chaussette-rayée, paré de son habituel nœud papillon rouge obligatoire à chaque fête, essayait de deviner quel cadeau serait le sien. En chat intelligent, il pensa à des roues pivotantes ou mieux… à des prothèses de pattes. Peut-être… se disait-il… je vais trouver dans un de ces paquets, le courrier d’un chirurgien félin qui acceptera de me greffer des pattes bioniques… Bien évidemment, toutes les spéculations de Chaussette-rayée tournaient autour de son infirmité. Quoi d’autre sinon pourrait changer sa vie ?

Après la succulente pâtée de fête, confite et préparée par leur maîtresse, les matous se regroupèrent pour la distribution des cadeaux. On offrit aux uns de nouvelles balles à jouer, aux autres des grattoirs pour remplacer les anciens trop usés, aux autres encore des souris mécaniques amusantes à poursuivre et excitantes à attraper. Chaussette-rayée fut le dernier servi. Ses maîtres lui tendirent son présent en le questionnant :

— Que peut-il bien y avoir là-dedans pour notre si gentil minou ? 

Chaussette-rayée leur avait partagé un air interrogatif pendant que sa famille s’attroupait autour de son panier. Par quatre mains empressées, le papier d’emballage fut déchiré et le carton fut ouvert. Et là ! Sous les yeux incrédules de Chaussette-rayée, deux objets côte-à-côte. Le premier était une sorte de compas avec une attache dont il ne voyait pas l’utilité, sachant qu’il était physiquement incapable de tenir quoi que ce soit avec ses deux boudins de doigts. Le deuxième était… un casque ! Un casque au format de son crâne. C’était à n’y rien comprendre. Ses maîtres lui expliquèrent que ce casque le protégerait sur sa planche à roulettes dès qu’il pourrait regrimper dessus, car selon eux, Dieu allait répondre à leurs prières. À n’en point douter, il lui permettrait de se montrer et de s’amuser au grand jour comme n’importe quel petit chat. Chaussette-rayée eut un sourire et s’associa à la Foi de ses maîtres.

— Miaoui… dit-il.

S’agissant de l’autre cadeau, c’était un support avec une pince à clipser sur son moignon qui devrait l’aider à lancer et rattraper les balles.

Ce jour de Noël, Chaussette-rayée n’avait pas reçu les cadeaux espérés, mais ces deux-là lui convenaient. Il en fut très heureux et récompensa ses maîtres d’une léchouille amicale.

CHAT-PITRE 7

Les jours suivants, par amour et compassion, les propriétaires de Chaussette-rayée poussèrent les meubles du salon, préservèrent leur beau parquet ciré sous de vieux linos conservés au garage puis l’autorisèrent, casque ajusté et enfoncé sur le crâne, à faire de la planche à roulettes dans la maison. L’idée était sympathique et le matou qui s’ennuyait ferme — passant du panier au pouf et du pouf au panier — fut heureux de remonter sur son engin et de retrouver les sensations de vitesse. Malheureusement, après avoir roulotté sur quelques mètres, sa déception fut visible. Certes, Chaussette-rayée pouvait essayer de mini-figures d’appartement, mais ces ersatz d’acrobaties étaient hélas, sa seule possibilité. Le manque de place limitait son déplacement et l’excitation éprouvée au-dehors ne fut pas au rendez-vous. Bien sûr, l’effort était louable, mais l’attrait était moindre et la frustration conséquente. Témoins de la déconvenue de leur minou, les maîtres désolés ne réitérèrent pas l’opération.

En revanche,  l’appareillage attaché à son moignon et censé lui permettre de jouer, s’avéra plutôt efficace. Le débrouillard matou fit bon usage de l’outil. Debout en s’adossant à un mur ou à un meuble, Chaussette-rayée l’utilisa pour renvoyer les balles en mousse lancés par ses propriétaires qui applaudissaient ses progrès et l’encouragèrent à s’en servir régulièrement.

Chaussette-rayée était au centre des attentions. Chaque jour, sa maîtresse le cajolait et le massait, tandis que son maître l’aidait à muscler son moignon en catapultant des balles. Les progrès furent appréciables. En moins de deux semaines, le matou mania l’attelle rebaptisée par les propriétaires  » Béquillon-copain  » avec force et habileté. Il tapait dans les boules en mousse qui volaient à travers le salon et rebondissaient d’un mur à l’autre. Pour permettre à Chaussette-rayée de partager ce squash avec toute sa famille, les meubles encombrants et les objets fragiles furent repoussés, offrant un espace ludique plus large et plus pratique.

Quelle joie alors, de voir Chaussette-rayée participer pleinement aux jeux félins ! Pour ses propriétaires, ce fut même la stupéfaction de s’apercevoir qu’au fil du temps, il était le plus doué et le plus vigoureux des joueurs. Épatés par le  » sans-pattes « , ils se transformèrent en coachs et augmentèrent les exercices. De concert, ils lui apprirent à saisir des objets en s’aidant de Béquillon-copain, l’exercèrent à gratter sa litière et se hasardèrent à le faire… dessiner.

Bon, côté crayonnage et peinture, Chaussette-rayée était loin d’être un as du pinceau ou un futur Botticelli. Il fit quelques gribouillages sur lesquels se pâmaient ses maîtres, mais ne montra pas de don particulier dans ce domaine. Autant dire que ses œuvres ne cassaient pas trois pattes à un matou. Il fallut se rendre à l’évidence. Le minou mutilé n’avait pas le potentiel d’un barbouilleur en devenir ni même la fibre artistique. 

La vie continua ainsi pour le chat en quarantaine. Cahin-caha, il tua le temps en huit-clos avec Béquillon-copain pour chasser l’ennui. Puis un jour comme les autres, alors qu’il était seul et coloriait une feuille de ses graffitis brouillons, il entendit un frôlement près de lui. Oreilles en écoutille, il releva la tête et vit l’ange qui l’avait déjà visité.

— Dieu t’a entendu dans ta détresse, murmura-t-il.

— Miaoui ?

— Oui, et il veut encore t’aider. Voilà pour toi, chuchota l’ange en pointant le doigt vers la gauche.

Chaussette-rayée pivota dans la direction indiquée. À sa grande surprise, trônait au milieu de la pièce, un fauteuil roulant à sa taille.

— Avec ce siège électrique, tu vas pouvoir te déplacer bien plus loin qu’avec ta simple planche à roulettes, précisa l’ange. Fais-en bon usage.

Chaussette-rayée était dérouté. Cette réponse divine n’avait ni queue ni tête.  » Pourquoi un fauteuil électrique, se demandait le matou, alors que je n’ai plus le droit d’aller dehors ? « 

— Ses voies ne sont pas tes voies, répondit l’Etre céleste qui décryptait ses pensées.

 » Mais pourquoi Dieu m’offre-t-il un chariot aussi sophistiqué et ne me donne-t-il pas deux paires de pattes ? se questionnait Chaussette-rayée. N’en-a-t-il plus en stock ? Serait-ce hors de sa volonté ? Pas dans son pouvoir ? « 

— Dieu peut toutes choses, renseigna l’ange. Il a des plans de bonheur et non de malheur pour ceux qui l’aiment, mais ses plans ne sont pas tes plans.

Chaussette-rayée continua de regarder le fauteuil roulant avec des yeux grands comme des assiettes plates. Il ne comprenait rien à rien, cependant il fut content, s’imaginant se déplacer librement dans la maison grâce à ce siège électrique.

— Fais bon usage de ce qu’Il te donne et va avec la force que tu as… lui dit l’ange avant de disparaitre.

CHAT-PITRE 8

Après le départ de l’ange, les propriétaires de Chaussette-rayée entrèrent dans le salon et interrogèrent leur matou sur la provenance du fauteuil roulant tout neuf. Nombres de questions furent posées, mais à la question «  Est-ce Dieu ? « , il répondit :

— Miaoui !

Ce don tout droit venu du ciel fit souffler un vent de joie et de reconnaissance dans toute la maisonnée. Maîtres et félins, remercièrent celui qui répondait à leurs requêtes. Des miaulements et des prières de gratitude remplirent les pièces, tandis que Chaussette-rayée se creusait les méninges, cherchant encore la signification de ce cadeau. Il pensa qu’il aurait été plus judicieux de changer le cœur des gens méchants afin qu’il retrouve sa liberté, puis il se remémora les paroles de l’ange…  » Ses voies ne sont pas tes voies… « 

Après ça, il stoppa ses raisonnements. Puis, sous le regard général, il testa le fauteuil dans lequel il pouvait se caler pour tenir debout. Le constat fut positif. Un élévateur lui permettait de s’asseoir tout seul sur le siège, et les manettes électriques d’accélération, de freinage et de direction, similaires à celles de sa planche à roulettes, étaient à portée de son moignon ou accessibles par des bras télescopiques se hissant jusqu’au museau. Il expérimenta les fonctionnalités du fauteuil dans les couloirs désencombrés et, en moins d’un quart d’heure le dirigea avec maestria.  » Bon… Bien sûr, avait pensé le pilote sans pattes, je ne vais pas danser le cha-cha-cha avec ce chariot ni courir le chant mètre, mais au moins je vais pouvoir me déplacer tout seul, monter et descendre sur mon pouf sans être obligé d’attendre un bras secourable, et sans devoir ramper ou sauter sur mon moignon. « 

Pour Chaussette-rayée, une certitude. Ce nouveau moyen de locomotion était une aubaine. Un pas de plus vers l’autonomie. Et ça, c’était une bonne chose ! C’était même au poil !

— Tutt ! Tutt !

À partir de ce jour, les coups de klaxon du fauteuil de Chaussette-rayée résonnèrent entre les murs de la maison et ses maîtres se réjouirent de les entendre. Pour eux, ces bruits d’avertisseurs étaient le signe que leur talentueux matou, s’entraînait à devenir un as de la commande directionnelle.

Un matin comme les autres, installé sur les genoux de son maître dans le salon déserté par les chats de la famille, Chaussette-rayée écoutait les informations à la radio.

Dans deux mois, le 1er avril, pour fêter le printemps, l’association Handisport organise un biathlon skate-piscine. La compétition est ouverte à tous les déficients moteurs, sensoriels ou mentaux.  Amateurs ou professionnels, adultes ou enfants seront acceptés.

Pas de restrictions et pas de recommandations particulières autres, pour les participants, qu’une bonne motivation, l’obligation de résider dans notre belle commune et de s’inscrire au plus tard huit jours avant la compétition. Le premier prix est un voyage autour du monde, mais de nombreux autres lots seront distribués.

Venez nombreux. Bonne chance et bons entraînements à tous les volontaires !

En entendant cette annonce, le poil de Chaussette-rayée s’était hérissé et ses oreilles s’étaient dressées. Son maître avait remarqué son intérêt, mais n’avait pas réagi. Pour lui, Chaussette-rayée devait tout de suite s’ôter de l’esprit cette idée folle de participer au biathlon. Il jugeait cela inutile et déraisonnable. Une pure perte de temps puisque la compétition était accessible aux humains et non aux animaux. Sans un mot, le maître caressa la fourrure tigrée de Chaussette-rayée pour calmer son ardeur, pendant que le matou se voyait déjà, brassard sur le dos et casque sur la tête, le jour du biathlon.

CHAT-PITRE 9

Une nuit, durant son sommeil, Chaussette-rayée fit un drôle de songe. Il se visualisa dans le ciel entouré d’anges musiciens et entendit la voix de Dieu.

— Chaussette-rayée ! Je t’appelle à voyager dans les nations pour encourager les pauvres et les opprimés ! Pour guérir les malades et consoler les affligés !

Au réveil, le minou était complètement chamboulé par ce rêve très prégnant et très inhabituel. Lui, le chat infirme, reclus à la maison et exclu de la société devait parcourir le monde au nom de Dieu pour inspirer les peuples et relever les malheureux. C’était complètement dingue et illogique. Pourtant, les mots entendus par Chaussette-rayée étaient comme gravés au fer rouge sur son cœur. Convaincu d’être appelé à une mission particulière et… internationale, il se soumit donc à la voix de Dieu et stoppa ses raisonnements.

Point de hasard.

Le premier prix du biathlon était un voyage autour du monde. Certain de remporter la victoire, Chaussette-rayée exhorta la maisonnée à croire au possible de Dieu quand la chose apparaissait purement et simplement impossible, mais tous refusèrent d’adhérer à cette idée saugrenue. Chaussette-rayée était désespéré. Il pria Dieu de les convaincre et, une nuit, les maîtres ainsi que la famille chat au grand complet furent visités par un ange. Au milieu d’un rêve, il leur assura que Dieu était bien à l’origine de la révélation de Chaussette-rayée et leur demanda de s’allier à sa cause. Dès le lendemain, tous promirent à Chaussette-rayée de l’aider à devenir le futur chat-ampion de biathlon.

Sans perdre de temps, ses maîtres ré enfilèrent leur costume de coachs pour exercer leur athlète et augmenter ses compétences. L’après-midi, la maison changea de fonction. La baignoire fut transformée en piscine d’entraînement taille réduite et les couloirs furent vidés de leurs meubles pour devenir des pistes de skate. Plusieurs heures par jour, Chaussette-rayée ondoya dans la baignoire et glissa sur sa planche à roulettes en se poussant et en s’équilibrant grâce à son bout de patte rudimentaire qu’il avait longtemps perçu comme une malédiction, mais qu’il considérait à présent comme un membre précieux.  

Intrépide et volontaire, le courageux matou acquit de la force et de la rapidité, mais le parcours et l’objectif fixés ne furent pas exempt d’abattement. Malgré sa détermination, il arriva que Chaussette-rayée connaisse de gros découragements et des manques de tonus. Il lui arrivait de baisser les pattes qu’il n’avait pas et vouloir tout abandonner. Heureusement, son fan-club le bichonnait et le stimulait quand son corps soumis à rude épreuve le faisait terriblement souffrir et que son moral jouait au yo-yo.

— Lâche-pas ! l’exhortaient ses maîtres. Tu vas y arriver ! Dieu est avec toi !

Ses chats-dmirateurs à fourrure et à moustaches, l’encerclaient et se serraient contre lui lorsqu’il perdait courage. Ils formaient une mêlée autour de lui pour le réconforter et lui communiquer leur énergie collective. Chaussette-rayée se savait chanceux. Il savait que sans sa famille et ses maîtres, il n’aurait pu relever ce défi.

À trois semaines du biathlon, la maisonnée se réunit pour faire le point et estima que Chaussette-rayée était performant aussi bien dans l’eau que sur son skate, mais que depuis plusieurs jours ses capacités n’évoluaient plus. Ils reconnurent que la baignoire et les couloirs n’étaient plus adaptés au niveau qu’il avait atteint et décidèrent de passer à l’étape supérieure : aménager un espace d’entraînement à la hauteur de la compétition qui s’approchait.

Décision prise, les maîtres de Chaussette-rayée piochèrent dans leurs économies pour acheter une piscine rigide à armature en tube d’acier de 4x4m. Pas question de lésiner sur la qualité. Une piscine gonflable à bas prix n’aurait pas résisté aux griffes enthousiastes des chadmirateurs. La structure fut montée en quelques heures sous le regard étonné des voisins. L’aménagement du terrain, l’assemblage des montants et le remplissage en eau s’accompagna de leurs railleries et de leurs réflexions.

— Eh bien, le printemps n’est pas arrivé que vous investissez dans une piscine ! disaient les curieux par-dessus le muret. À quoi ce bassin va-t-il donc vous servir ? À baptiser vos ouailles ?

— Nullement, nullement, mais d’après nous, l’été sera chaud, rétorquaient les maîtres de Chaussette-rayée. Et puis, Dieu n’interdit pas de se tremper pour se rafraîchir un peu.

— Hum… Soit… soit…

 » Décidément, songeait le couple de pasteurs, ce quartier concentre un grand nombre de persifleurs et de langues pendues. Que Dieu leur pardonne et change leur cœur… 

CHAT-PITRE 10

Pour l’entraînement de skate, la descente du garage ferait parfaitement l’affaire. Aplanie et débarrassée des graviers pouvant bloquer les roues, une moquette d’extérieur posée par-dessus pour atténuer les bruits, la zone était praticable pour les acrobaties et adaptée pour travailler l’Ollie et accessoirement le Pop*. En deux temps trois mouvements, les équipements furent aménagés pour que Chaussette-rayée développe ses aptitudes et acquiert davantage de techniques. Bien entendu, toute la famille convint que Chaussette-rayée n’en profiterait qu’à la nuit noire, après que les voisins aient fait leur tour de digestion dans le quartier et que les chiens aient terminé leur promenade. Cela situait donc la sortie de Chaussette-rayée aux alentours de vingt-trois heures.

Après délibération, sans froncer les sourcils ou les moustaches, maîtres et félins avaient accepté de raccourcir leur temps de sommeil pour aider leur poulain à remporter le chat-lenge. Le sacrifice était moindre et de courte durée. Le biathlon se rapprochant, les équipiers de Chaussette-rayée estimèrent que la confiance en un Dieu omniscient et omnipotent, le pari d’une victoire à marquer dans les annales et l’excitation de la gageure hors du commun, méritaient bien de renoncer à quelques heures de repos récupérables en siestes de journées.

La première nuit d’évasion, alors que tous attendaient l’heure pour sortir incognitos, Chaussette-rayée s’échauffait, son bonnet de bain enfoncé sur la tête. Ses maîtres eux, vérifiaient le bon fonctionnement de leurs lampes à basse luminosité, pendant que Chausson-blanc —  le père des chats groupies groupés derrière la porte — recommandait à ses bambins de garder le silence dedans comme dehors, et Miss-socquette, la mère, épiait à la fenêtre les noctambules et les fumeurs de cigarettes en arrière du muret.

— Miallons… Miallons… avertit la guetteuse quand la rue fut vidée de ses derniers traînards.

Suite à l’autorisation de sortie validée par Miss-socquette, la porte d’entrée fut ouverte, et maîtres et félins se rangèrent en procession silencieuse. Chaussette-rayée, allongé sur son skate en tenue de nageur, avait prit la tête du cortège. Par ordre entendu, ses maîtres s’étaient placés derrière lui. Miss Socquette s’était positionnée sur leurs talons et ses petits l’avaient suivi. En tant que père de famille responsable, Chausson-blanc avait été chargé de refermer la marche pour assurer les arrières.

Une fois dehors, tous prirent la direction de la piscine sur la pointe des coussinets, des roulettes ou des pieds. L’air était frais ce soir là. À cette saison, le soleil encore mince ne pouvait attiédir l’eau. Heureusement, un réchauffeur électrique qui réglait la température à l’aide d’un thermostat avait été prévu puis monté en même temps que l’assemblage du bassin. Économique à l’achat et rapide d’installation, les propriétaires de Chaussette-rayée n’avaient pas hésité à investir dans cet équipement gros consommateur d’électricité. Tous les deux estimaient que le prix en valait bien la chandelle. Pour eux, pas question de voir leur chat-ampion cloué dans son panier pour un rhume de museau ou trop malade pour s’entraîner. 

À vingt-trois heures dix comme défini en réunion, la famille chat se posta aux quatre coins du jardin et surveilla les abords. Leurs pupilles dilatées pour pénétrer la noirceur d’une nuit froide et sans lune, les matous contrôlaient que personne ne les surprenne et ne vienne interrompre leur chat-thlète. Un miaulement signifiait  » Attention, du bruit dans les parages « , deux miaulements  » Attention, ça se rapproche  » et trois miaulements  » Tous aux abris ! Extinction des lumières, quelqu’un arrive !  » Pendant ce temps, alors que Chaussette-rayée se déhanchait et ondulait dans la piscine, son maître chronométrait son temps de traversée tandis que son épouse, en équilibre sur l’échelle, les éclairait d’une lampe dans chaque main.

Après la baignade, le chat-thlète enchaîna avec les exercices de skate. Protégée par un gazon synthétique diminuant les bruits d’aller-retour, le casse-cou put s’élancer sur la piste improvisée sans que les lumières du quartier ne s’allument et que les chiens aboient. Ce soir-là, rien ni personne ne perturba l’entraînement et aucun incident ne fut à déplorer.

Ollie : Figure simple qui permet de sauter des obstacles et sert de base à toute les autres figures. Sur un skate, il y a le  » nose  » et le  » tail  » (en français nez et queue). Le nose est l’avant et se reconnait par sa forme courbée.

CHAT-PITRE 11

Les jours suivants, les activités nocturnes se déroulèrent au poil même si de temps à autre, un proche voisin percevant le clapotis du nageur dans la piscine et croyant entendre la pluie tomber et les gouttes claquer sur les gravier, avait allumé au-dehors puis regardé par la fenêtre. Cela avait déclenché le miaulement des veilleurs à moustache et chacun s’était tenu sur ses gardes jusqu’à l’extinction des lumières.

Une autre fois, ce fut moins une. Aux alentours de minuit, un couche-tard enivré était passé devant la maison tandis que Chaussette-rayée sprintait sur sa planche-à-roulettes. En alerte, les guetteurs à fourrure avaient miaulé trois fois de suite. Aussitôt, la famille s’était figée et plongée dans le noir. Seul, Chaussette-rayée n’avait pu bloquer son engin dans la descente. Il avait continué de glisser sur deux mètres alors que l’homme soûl longeait le muret. Le grincement des roues lui avait fait tourner la tête. L’instant était grave. Respiration bloquée, tous avaient prié que l’homme poursuive son pas. Par chance, grisé par l’alcool, le badaud titubant avait poursuivi sa route en fredonnant des chansons paillardes. Puis, la démarche flottante et les mains dans les poches, il s’était enfoncé dans la nuit obscure.

Au fil des entraînements, Chaussette-rayée accroissait sa force musculaire, nageait de plus en plus vite, et coordonnait de mieux en mieux ses mouvements sur le skate. Maîtres ou chats, les supporters de la première heure admiraient ses progrès. Tous étaient abasourdis par sa vitesse dans le bassin. Ils applaudissaient ses sauts à couper le souffle et sa dextérité sur son board. Impressionnant chat-thlètequi maîtrisait et réalisait à la perfection l’Ollie, la figure de base utilisant la stabilité des pieds et la flexion des genoux. En déficit de pattes, grâce à une technique efficace, l’intelligent Chaussette-rayée s’était adapté à la situation. Les épaules positionnées dans l’axe du skate, le chat-stropié faisait claquer letail sur le gazon synthétique en appuyant de tout son poids sur son moignon, puis s’élevait dans les airs. À chaque poussée, sous les yeux écarquillés de la famille, il tourbillonnait comme une mini tornade et retombait proprement sur sa planche.

La date du biathlon arrivait à grands pas. Dans un peu plus d’une semaine, la compétition battrait son plein et dans deux jours, les inscriptions seraient fermées. À l’unanimité, le maître de la maison — Pasteur estimé de sa communauté et connut des associations de la ville — fut désigné pour accompagner Chaussette-rayée et l’enregistrer sur la liste des chats-langeurs. Bien sûr, avant ça, il fallait prier et s’en remettre au Tout-puissant. Il était inconcevable de partir museau au vent et s’en remettre à la bonne fortune en espérant une réponse positive. Tous s’accordèrent pour demander à Dieu d’infléchir le cœur du jury, des organisateurs et des autorités municipales afin qu’un animal puisse concourir au biathlon. 

Aussitôt dit, aussitôt fait. En boule dans son panier, Chaussette-rayée pria en silence. Accompagnés de leur marmaille, Miss-socquette et Chausson-blanc les parents, miaulèrent les coussinets croisés et les prunelles levées au ciel, pendant que les maîtres s’exprimaient à haute-voix :

— Oh Dieu ! Créateur de toutes choses, nous savons que tes voies ne sont pas nos voies, mais si ton plan est que Chaussette-rayée réussisse et gagne ce tour du monde, alors incline la volonté des principaux intéressés afin qu’il participe aux épreuves. Donne-lui aussi la persévérance et la vigueur indispensables pour être le meilleur et le plus volontaire de tous les compétiteurs.

CHAT-PITRE 12

Le lendemain matin, Chaussette-rayée et son maître s’étaient préparés à la rencontre avec les responsables du biathlon. L’un avait eu les oreilles nettoyées et le pelage lustré par sa maîtresse, et l’autre s’était rasé de près puis coiffé de la plus sage manière. Par tactique et prudence, l’un s’était enveloppé dans une grande cape noire — idéale pour cacher son buste atrophié et se camoufler si un voisin pétitionnaire et opposé à ses déplacements publics venait à le croiser — et l’autre avait enfilé son costume du dimanche.

La voiture du couple étant trop petite pour loger le siège électrique, le conciliabule  » maîtres-félins  » de la veille avait décrété que Chaussette-rayée ne pouvait raisonnablement pas se montrer aux décideurs dans les bras de son propriétaire, ni même aller jusqu’à eux sur sa planche à roulettes. Et bien qu’accompagné de son maître qui parlerait à sa place et l’assisterait dans ses démarches, le chat-thlète prouverait son autonomie. Il se présenterait dans sa chaise roulante customisée comme une voiture de F1 et imaginée par  » L’écurie Chaussette-rayée « . Digne d’un sportif de haut niveau, le fauteuil roulant avait été transformé en fauteuil de course par la créative maîtresse de maison. En deux coups de cuillère à pot, elle avait habillé les armatures de publicités adhésives, puis décoré le siège et les dossiers de numéros autocollants.

Le bureau des inscriptions ouvrant à dix heures, c’est à neuf trente précises, sous les baisers motivés et les miaulements d’encouragement que le maître et son matou quittèrent le domicile familial. Escortés jusqu’au muret par une team surchauffée et au grand complet, ils sortirent dans la rue en mocassins et fauteuil de compétition. Heureux de se déplacer tout seul et pour la toute première fois en-dehors de la maison, Chaussette-rayée était somme toute un peu anxieux. Bien sûr on ne lui déroulerait pas le tapis rouge, mais il voulait rouler pépère sans être refoulé, moqué ou chat-huté. Il craignait même d’être interdit définitivement de sortie. Son maître, au contraire, avait lui l’assurance que l’inscription se passerait sans problèmes et ne serait qu’une simple formalité. Après les instances adressées à Dieu, il estimait normal que cela soit ainsi. Confiant, il engagea donc le matou à ne point douter et proclamer que tout irait parfaitement bien.

— Lorsque nous plaçons notre confiance en Dieu, précisa-t-il, alors nous Lui ouvrons les mains pour agir et œuvrer dans nos vies.

— Miaouuuuiii…uuuiiii…. murmurait Chaussette-rayée, des tremblements dans la voix.

— Allez, tête haute mon champion ! Notre miracle est au bout des doigts ! Ah… heu… Non, pardon… au bout de la route !

Certain que le Tout-Puissant récompenserait son audace et sa Foi, Chaussette-rayée reprit du poil de la bête. Il redressa le tronc puis s’associa à son maître qui riait de bon cœur.

— Miahi hi  hi !

Sur le chemin, le duo perçut des regards à la dérobade, des coups de coudes peu discrets et des gloussements à peine contenus. Ni le maître ni Chaussette-rayée, enrobé dans sa longue cape noire, n’y prêtèrent attention. L’un et l’autre désiraient garder leur paix, leur joie et leur improbable assurance. Ils étaient presque arrivés. À la montre du pasteur il était dix heures moins dix et à vue de museau, le bureau des inscriptions n’était plus qu’à une vingtaine de tours de roues.

Pauvre Chaussette-rayée. Voilà que de nouveau le courage lui manquait. Il avait beau se battre contre l’angoisse qui revenait, le tenaillait et s’imposait, la lutte était très inégale. Les quolibets, les insultes, les méchancetés. Tout ce qu’il avait subi au quotidien envahissait son petit crâne. Il essaya de chasser ce flot de mauvaises pensées, mais elles persistaient au point de faire vaciller sa confiance. Aux commandes de ses manettes de direction, Chaussette-rayée transpirait à grosses gouttes. Il ventilait et son cœur s’emballait. Pourtant, après tous les efforts et le chemin parcouru depuis des semaines, il ne pouvait décemment plus faire machine arrière.

Pour Dieu, pour lui, pour sa famille et pour ses maîtres, il devait croire à l’impossible, ne pas s’é-chat-pper et relever le chat-llenge.

CHAT-PITRE 13

L‘accès « Handicapés » étant à l’arrière du bâtiment communal administratif, ils en firent le tour sans dire un mot ni esquisser un miaulement. Ils suivirent les panneaux jusqu’à l’accueil principal où, sans relever la tête, l’agent leur indiqua l’étage et le numéro du bureau « Service des sports ». Concentrés et toujours silencieux, trois couloirs et un ascenseur plus loin, ils arrivèrent. Après un petit raclement de gorge, le maître de Chaussette-Rayée frappa deux coups légers à la porte vitrée et fut invité à entrer. Il s’avança d’abord, suivi du petit animal tremblotant dans son siège motorisé.

— Bonjour messieurs-dames, dit-il aux trois personnes installées dans le bureau.

Le front plissé pour discerner la petite chose drapée de noir sur un fauteuil électrique, la seule dame présente, répondit :

— Bonjour…monsieur…

Chaussette-rayée releva un peu le museau.

— Mais… mais… c’est un chat, pas un enfant ! s’écria-t-elle, surprise. Les animaux ne sont pas admis dans nos locaux

— Oui, messieurs-dames, il s’agit bien d’un chat, approuva timidement le maître. C’est Chaussette-rayée, mon champion !

La situation était cocasse. Rires contenus et yeux écarquillés, les trois personnes attendaient d’en savoir davantage sur cet étrange animal se tenant visiblement debout et frémissant sous sa cape.

— Je suis le Pasteur de la communauté du Bon Samaritain et je suis l’heureux propriétaire de ce chat absolument unique et extrêmement talentueux !

Ce type de louanges à son endroit mettait Chaussette-rayée fort mal à l’aise. À cet instant, il aurait bien voulu se cacher dans un trou de souris ou faire ami-ami avec n’importe quel rongeur pour partager son habitat. Malheureusement, ce n’était guère possible. Face à ces gens qui le fixaient comme un extraterrestre, il ne pouvait se dérober ou prendre la tangente.

— Ce chat, messieurs-dames, continua son maître, est un animal exceptionnel ! Vous le verriez aux entraînements, vous seriez subjugués par ses prouesses ! Malgré l’infirmité, il nage incroyablement bien et à une vitesse époustouflante. De plus, c’est un as de la planche à roulettes ! Ses sauts et ses figures sont spectaculaires ! Ce chat, messieurs-dames, est stupéfiant ! Avec un tel participant, votre commune aurait une publicité fantastique.

Muettes et interrogatives, les trois personnes avaient les yeux rivés sur Chaussette-rayée qui lui, s’enfonçait sur son siège.

— Puisque le biathlon est accessible à tous les handicapés et que je sais mon chat en capacité de traverser un bassin dans un temps tout à fait honorable et de se débrouiller parfaitement sur un skate, je viens donc ajouter le nom de Chaussette-rayée sur la liste des compétiteurs.

Dans la pièce, le silence était lourd et de longues secondes d’incompréhension s’écoulèrent. C’est la dame qui, la première, ouvrit la bouche.

— Vous… vous… voulez inscrire, votre chat ? dit-elle dans un souffle de surprise.

— C’est cela !

— Mais… mais monsieur… ce n’est pas possible. Les animaux ne peuvent pas… s’inscrire au biathlon.

— Ah bon ? Et pourquoi donc ? interrogea le Pasteur, nullement troublé par la tension régnant dans le bureau et par l’air ahuri des trois collègues. À l’annonce du biathlon, il n’a pas spécifié que les épreuves ne concernaient que les humains. Vous avez communiqué en ces termes  » amateurs ou professionnels, handicapés moteurs, sensoriels ou mentaux « . Dès lors, rien n’interdit aux animaux de concourir au biathlon.

— Mais enfin monsieur, ne soyez pas ridicule ! s’énerva un des hommes. Nous ne l’avons pas précisé parce qu’il n’était pas nécessaire de le faire !  Aucune bête, fut-elle la plus adroite et la plus intelligente, ne peut participer à une compétition humaine! Cela tombe sous le sens !

Le sourcil froncé, le troisième homme qui n’était pas encore intervenu, se leva brusquement de sa chaise.

— Tout Pasteur respectable que vous êtes, cher monsieur, je vous trouve bien hardi de nous amener votre… votre animal et de tenter de nous convaincre de votre bon droit ! s’indigna-t-il en pointant un doigt accusateur sur Chaussette-rayée qui se liquéfia. Nous ne sommes pas aux jeux du cirque ! Si nous ouvrons l’admission aux animaux, le sérieux de la compétition sera remis en cause. Imaginez alors ! Ce sera la porte ouverte au grand n’importe quoi. Rien n’empêchera les fermiers à nous emmener leurs chèvres estropiées ou leurs cochons mutilés, ni les enfants à nous proposer leurs lapins nains aux oreilles manquantes ? Monsieur, ce biathlon n’est pas une foire aux bestiaux ! C’est un concours d’utilité publique dont les bénéfices seront reversés à un centre de convalescence de la Région. De plus, par cette compétition, nous souhaitons revaloriser le handicap et les handicapés, bien souvent mis de côté et dévalués. Alors, vous pensez bien. En introduisant des animaux, nous serions la risée nationale et nos participants se sentiraient offensés et dépréciés. Et cela serait juste.

— Mais je ne vous demande pas d’accepter tous les animaux, je vous demande juste de considérer le cas de cet animal qui est techniquement et sportivement parlant, à la hauteur des épreuves exigées.

Ces paroles valorisantes firent se redresser Chaussette-rayée. Il gonfla le torse et étira ses babines.

— En prime, si par je ne sais quelle lubie, nous acceptions de faire concourir votre chat, rajouta la dame, nous aurions illico toutes les associations de malades sur le dos, peut-être même les associations de défense des animaux et très certainement un grand nombre d’habitants scandalisés. Cela risquerait de provoquer des protestations, voire même des émeutes. Qui sait… Et puis, cela ferait une bien mauvaise publicité, et pour la ville et pour notre service des sports.

— Mais au contraire, dit le Pasteur. Cela augmenterait votre notoriété et vous ramènerez un public supplémentaire. Incontestablement, il y aurait des curieux qui viendraient de loin pour voir un chat aussi exceptionnel participer à une telle épreuve ! Testez-le ! Testez ses compétences et vous verrez de quoi il est capable.

— De toute façon, les inscriptions ne sont validées qu’à la suite de la présélection drastique prévue six jours avant le biathlon, renseigna la dame. Oui, car même si la compétition est ouverte à tous et que nous n’exigeons pas un haut niveau sportif, nous ne pouvons accepter n’importe qui sous prétexte de son handicap. Nous devons éviter les accidents durant les épreuves, et nos assureurs et nos autorités nous le rappellent constamment.

— Écoutez, dit le Pasteur, je vous propose de lui faire passer les tests de sélection avant même d’envisager de l’inscrire sur la liste et ensuite… Ensuite seulement, vous prendrez votre décision. Seriez-vous d’accord avec l’idée ?

Le Pasteur avait tellement d’assurance, il était si enthousiaste qu’il déstabilisa les trois professionnels et ébranla leurs convictions.

— Nous y réfléchirons monsieur, l’informa la dame, le visage plus radouci, mais n’espérez pas trop. Assurément, cela tiendrait du miracle si je ne sais par quel truchement nous décidions de lui faire passer les tests.

— Oh ! En matière de miracles et d’espérances, je suis bien placé pour savoir que tout est possible, gloussa le Pasteur.

— Hum… bien sûr… grogna la dame. Mais enfin toutes croyances a ses limites et notre règlement est parfaitement clair. Nous ne pouvons y déroger malgré vos arguments. Pas d’exceptions, c’est ainsi…

Ce refus fit baisser le museau de Chaussette-Rayée qui se ratatina sur son siège.

— Bien. Quelle que soit votre décision, je vous remercie pour votre écoute et votre amabilité. À très bientôt, messieurs-dames.

CHAT-PITRE 14

Le duo ressortit du bureau comme il y était entré, en silence et calmement. Sur le chemin du retour, peu d’échanges. Chacun cogitait dans son coin et interrogeait le divin.

 » Pourquoi ça n’a pas marché ?  » demanda le Pasteur.  » Pourquoi, alors que j’étais sûr qu’il n’y aurait pas d’opposition et que tout irait comme sur des roulettes ? « 

 » Mia Dieu ? Est-ce de ma faute s’ils n’ont pas voulu de moi ? questionna Chaussette-rayée. Est-ce mes doutes et mes peurs qui t’ont empêché d’agir en ma faveur ? N’ai-je pas eu une bonne conduite ? Ai-je manqué de Foi « 

 » Nous serions-nous trompés ? ajouta le Pasteur. Ne veux-tu pas que notre petit champion participe à ce biathlon ? Avons-nous loupé une étape ? Qu’attends-tu de nous exactement ? Faut-il persévérer dans cette voie et proclamer la victoire ? « 

 » Mia Dieu, dois-je encore y croire ou bien me résoudre et ne plus espérer ? « 

Au même moment, alors que tous les deux posaient la même question au divin, ils reçurent la conviction forte et bien venue de ne pas abandonner, de poursuivre les prières et d’utiliser leur voisinage pour actionner le miracle et le voir s’accomplir.

— Ça alors ! s’exclama le maître en regardant son chat. J’ai reçu de Dieu de ne pas abandonner, de continuer à prier et d’utiliser le voisinage pour déclencher notre miracle ! Que penses-tu de cela Chaussette-rayée ? 

— Miaoui ! confirma le chat en dodelinant de la tête.

— Pour ce qui est du voisinage, je ne comprends pas. La plupart de nos voisins ont fait preuve de cruauté et d’intolérance à ton égard. Ils sont sans-cœurs et si peu indulgents. Peu d’âmes charitables en vérité…

— Miaouiii… soupira Chaussette-rayée, haussant ses petites épaules.

— Si Dieu nous demande d’aller vers eux, c’est qu’Il a un plan. Il a ses raisons et nous devons lui faire confiance !

De retour à la maison, il y eut réunion d’urgence. Devant les chats et leur maîtresse, le Pasteur relata l’échange au service des sports, et fit écho des paroles reçues en esprit. Les oreilles grandes ouvertes pour écouter ce qui se disait, chacun se demanda comment apporter sa pierre à l’édifice et répondre à la volonté de Dieu. Après une énième prière communautaire, les maîtres reçurent dans leur cœur d’aller s’entretenir avec les enfants du quartier, les chats eux, de rameuter tous les quadrupèdes errants et domestiqués du coin.

Aussitôt dit, aussitôt fait. De derrière la fenêtre, Chaussette-rayée regarda sa team se disperser par-delà le muret.

Le couple de pasteurs se dirigea vers les trois endroits stratégiques du secteur : le parc, le collège et le gymnase avec le stade de foot. Le choix fut bon, puisqu’ils y trouvèrent quelques dizaines d’enfants regroupés à qui ils partagèrent leur souhait de faire concourir Chaussette-rayée au biathlon. Dès que le nom du chat fut prononcé, les enfants se montrèrent très intéressés. Les époux s’en réjouirent, mais il y avait un bémol. En discutant aussi ouvertement de leur projet, ils s’exposaient à ce qu’un des marmots court les dénoncer à un parent associé à la pétition et se précipitant pour porter plainte. Malgré le risque, ils obéirent à l’engagement de Dieu d’aller parler à ces bambins qui, pour la plupart, connaissaient Chaussette-rayée. Certains l’avaient vu foncer sur son skate dans la descente du garage et lui avaient proposé une course en planche.

Contre toute attente, les enfants furent enthousiastes. Ils trouvèrent l’idée géniale et, dans la foulée, les meneurs de bande proposèrent de sceller leur appui à Chaussette-rayée par des pactes de crachats dans les paumes. Filles et garçons enflammés pour soutenir le chat-thlète, élu d’emblée — mascotte du quartier — s’exécutèrent et rédigèrent sur-le-champ un traité allant à l’encontre de la pétition des adultes. Dedans, fut stipulé qu’ils s’engageaient à démarcher le maximum de gens et feraient tout leur possible pour les convaincre de se joindre à leur cause. Sur le papier, en post-scriptum, fut inscrit que les éventuels dénonciateurs, les moqueurs habituels, isolés ou en bande, ainsi que tous les ex-opposants à Chaussette-rayée et ci-présents, jurent de ne pas trahir le pacte et de tout faire pour que leur mascotte concoure au biathlon. Étonnement, sous les yeux médusés des époux, tous les enfants sans exception apposèrent leur nom à tour de rôle, puis signèrent en bas de page.

Chaleureusement, les époux remercièrent leurs nouveaux alliés, puis tournèrent les talons. Mais alors qu’ils partaient bras-dessus bras-dessous et s’éloignaient des enfants, ils entendirent un échange des plus truculents.

— Eh le mouchard ! Si jamais toi et tes potes les rapporteurs, vous bavez ou essayez de mettre des bâtons dans les roues de notre mascotte, vous aurez affaire à moi ! Pigé !

Laissant les gamins régler leurs comptes entre eux, les époux se serrèrent l’un contre l’autre, puis marchèrent d’un pas tranquille vers leur demeure où une autre belle surprise les attendait.

CHAT-PITRE 15

Le miracle était en marche.

À une cinquantaine de mètres de la maison, le couple entendit un concert de miaulements. En s’approchant, ils virent un impressionnant chat-troupement de matous postés devant chez eux. Les quadrupèdes étaient nombreux. De toutes races et de toutes tailles, ils étaient chats-gglutinés devant le muret et bloquaient le portillon. Les époux étaient abasourdis de voir autant de chats-troupés sur une petite portion de trottoir.

Impossible de tous les compter tellement il y en avait. Mais à la louche, le couple en recensa quarante… voire même cinquante. À la réflexion peut-être plus… beaucoup plus. Dans tous les cas, quelque soit leur nombre, cette réunion de matous était très impressionnante… presque effrayante. Les maîtres de Chaussette-rayée n’osaient plus avancer. Ils étaient comme paralysés. À distance de ce rassemblement félin, ils observaient cette masse miaulante dont la multiplication de griffes imposait la méfiance.

Il y avait là des chats errants sans colliers, des persans et des gouttières, des chats-rmantes et des chats-lets, des chats-tardés, des chats-tractifs et d’autres moins, des chats-tirés, des chats-tiffés, des chats-toniques, des chats-terrés, des chats-fligés, des chats-thlétiques, des chats-mots leurs chats-melles et leurs chats-tons collés aux pattes, des chats-typiques, des chats-malow, des chats-ssis et des chats-sseurs, des chats-lands, des chats-cunpoursoi, des chats-mois, des pas-chats, des chats-rnés, des chats-lambiqués et même un minet-ral…

Un œil sur le conglomérat félin, le maître des lieux appela ses chats d’une voix fébrile :

— Chausson-blanc… ? Miss-socquette… ?

Crispée, son épouse en fit de même.

— Chausson-blanc… ? Miss-socquette… ?

Grimpés sur le haut du muret, leurs minous pointèrent le bout de leur museau.

— Chausson-blanc… ? Miss-socquette… ? Qu’est-ce que ça signifie ? Êtes-vous à l’origine de ce rassemblement de chats ?

— Miaoui ! répondirent les matous.

— Ah… bien… dit le maître un peu désarçonné. Mais qu’allons-nous faire de tous ces animaux ?

En équilibre sur le parapet, Chausson-blanc et Miss-socquette feulèrent. L’un à droite et l’autre à gauche. Immédiatement, telles les eaux de l’Egypte sous l’ordre de Moïse, les félins s’écartèrent en libérant l’accès aux propriétaires. Guère rassurés, les époux s’avancèrent vers l’entrée. Ils pénétrèrent dans le jardin, mais à peine avaient-ils refermé le portail que la masse se rassembla de nouveau sur le trottoir.

— Ah ! Oh ! Mais ?

Le couple de pasteurs entendit des petits cris de surprises et des interjections d’effroi. Les bruits venant de la rue, ils tournèrent la tête et virent une de leurs très chères voisines. Une parmi les plus virulentes à réclamer l’enfermement de Chaussette-rayée et à l’origine de la pétition. À la vue de ce chat-troupement, la dame tremblait. Affolée, elle marmonnait puis accélérait son pas pour rejoindre sa maison au plus vite. Deux feulements de Chausson-blanc suffirent à faire bouger la masse féline qui marcha sur ses talons vernis. Terrorisée, la dame trottinait avec des yeux dans le dos. Et bien qu’elle soit sans-cœur et persifleuse, les époux s’inquiétèrent pour elle et prièrent que rien ne lui arrive. Heureusement, les chats la suivaient sans se montrer menaçants. La scène était digne d’un film d’Hitchcock. La voisine était dans un tel état de panique qu’elle ne parvenait pas à rentrer sa clef dans la serrure. Soudain, sa porte s’ouvrit. Enfermée puis claquemurée chez elle, le couple de pasteurs entraperçut sa figure décomposée à travers le rideau de sa fenêtre.

Les chats-troupés restèrent un petit moment devant son pavillon, puis se dispersèrent comme une volée de moineaux. Dans l’instant, le quartier retrouva son calme ordinaire. Leur mission terminée, Chausson-blanc et Miss-socquette bondirent du muret en retombant gracieusement sur leurs pattes, et escortèrent leurs maîtres qui commençaient à saisir l’utilité de ce chat-meutement.

CHAT-PITRE 16

Maîtres et félins partagèrent leurs impressions sur cette journée fructueuse. Contents d’avoir fédéré autant de monde autour de leur cause, ils chantèrent ensemble un « Happy day » enjoué et dansant. Et comme ils le faisaient à chaque heureuse occasion, Chausson-blanc frappa sur un xylophone avec ses coussinets, Miss-socquette tapota sur un tambourin de peau avec sa patte, le maître agita des maracas en levant les bras, la maîtresse secoua des grelots en roulant des hanches, pendant que les chats miaulaient en cadence et, que Chaussette-rayée tournait au rythme de la musique dans son fauteuil motorisé tout en remuant les épaules.

 Belle ambiance à la maison ! 

Aujourd’hui, c’était jour de fête, mais demain serait jour crucial. Demain, il serait temps d’agir en conséquence. Pour l’heure, le temps était aux louanges, aux réjouissances et aux danses spontanées. Ainsi, dans le pavillon modeste du couple de pasteurs, des éclats de rires et des miaulements joyeux résonnèrent jusqu’à tard dans la nuit.

Le lendemain, dès potron-minet, la maisonnée se prépara pour ce jour décisif. Maîtres et chats se pomponnèrent et se mirent sur leur trente-et-un pour faire bonne impression. Poil brillant et cheveux bien peignés, ils se recueillirent ensemble, priant pour les enfants qui la veille s’étaient engagés à les accompagner jusqu’au bâtiment administratif. Bien sûr, ils les espéraient nombreux car le nombre ferait la force et pourrait faire pencher la balance en faveur de Chaussette-rayée. Malgré tout, ils restaient prudents… Cette fois-ci encore, ils n’étaient au contrôle de rien et devaient simplement faire confiance.

Il était aussi prévu que les chats-troupés se diviseraient en groupes de dix pour contrôler le quartier et dissuader les éventuels contradicteurs de leur barrer la route. Aux neufs coups vibrant à la vieille horloge héritée des grands-parents, toute la famille endimanchée sortit de la maison.

Et là, ce fut la surprise ? Alors qu’ils s’attendaient à n’avoir à leur côté que quelques courageux déterminés, ils furent abasourdis de voir un grand rassemblement d’enfants silencieux qui patientaient en arrière du muret. La rue était pleine de gamins de tous âges, dont les yeux brillèrent en apercevant Chaussette-rayée s’avancer dans son fauteuil. De cette multitude, s’élevaient des murmures admiratifs :

— Notre mascotte… C’est notre mascotte… Notre gagnant… Le meilleur…

L’étonnement fut à son comble lorsque du milieu de la foule se hissa une bannière. Large de plus de trois mètres et tenue par quatre enfants vigoureux, y était inscrit en lettres noires et majuscule : « TOUS DERRIERE CHAUSSETTE-RAYEE ! »,

Émue par cette grande mobilisation autour de leur minou qui depuis son plus jeune âge, avait surtout connu les quolibets, avait été considéré comme un monstre à enfermer, puis rejeté plus qu’apprécié par les gens de l’extérieur, la maîtresse ne put retenir ses larmes. Son époux était lui aussi touché par cette ferveur autour de leur chat-thlète. Ses mains tremblaient d’émotions tandis qu’il tapotait le dos de sa vedette enroulée dans sa cape et figée d’ébahissement. Passé le portillon, le maître donna instruction aux enfants réunis de les suivre en silence et de garder un comportement digne, à l’image de leur mascotte, jusqu’au bâtiment administratif. Tous acquiescèrent en hochant du bonnet. Puis, celui dont ils s’étaient moqués par le passé mais en qui dorénavant, ils s’identifiaient et placés tous leurs espoirs de victoire, s’avança sur le trottoir. Escorté de sa famille au grand complet et précédé des signaux sonores de ses manettes de direction, le petit animal se fraya un chemin parmi la foule muette et respectueuse. Puis, sur ordre de son maître, il actionna sa boite de vitesse et prit tranquillement la direction du service des sports. Comme un seul corps, le rassemblement se mit aussitôt en marche. Sous le regard éberlué des voisins à leur porte, les gamins faisaient front pour une même cause pendant que le chat-troupement se scindait en groupes de veilleurs et gardaient les arrières.

La mascotte en tête de file, le cortège ne passa pas inaperçu et la Police fut prévenue par un citoyen effaré de voir autant de monde dans les rues de sa commune. Les gardes nationaux ne tardèrent pas à débarquer. Au constat de ce regroupement d’enfants sages et disciplinés, après avoir demandé au couple de pasteurs la raison d’un tel déploiement puis compris de quoi il retournait, les agents se contentèrent d’encadrer la marche silencieuse. Jugeant la situation rocambolesque, Chaussette-rayée sourit en lui-même et songea  » Eh bien… moi que beaucoup avaient condamnés à une réclusion perpétuelle, me voilà désormais libre de rouler dehors. En prime, me voilà entouré, aimé et… escorté de la Maréchaussée. Il y a de quoi frétiller des moustaches et se chat-marrer… « 

CHAT-PITRE 17

Bordé par les forces de sécurité, il était dix heures moins le quart quand le cortège s’arrêta sur le parvis du bâtiment communal où un comité d’accueil les attendait. Bras croisés et yeux froncés, un groupe d’hommes et de femmes avaient été informés à la va-vite par la Police et par téléphone en ces termes  » déplacement d’un grand nombre d’enfants soutenant un animal infirme, prétendant vouloir participer au biathlon « . Au bout du fil, les personnes concernées avaient d’abord cru à une blague. Mais non, ce n’était pas encore le 1er avril. La chose était vraie. Et après confirmation par le commissaire de Police, Monsieur le Maire avait réuni au pied levé ses adjoints et les responsables du Service des sports en conseil exceptionnel.

Dans le bureau du Maire, la surprise avait été générale sauf pour les employés qui avaient vu Chaussette-rayée et son maître le jour d’avant. Soutenir ce chat leur avait semblé totalement ubuesque et difficilement croyable. Provoquer un mouvement de masse pour un simple animal et utiliser des enfants pour appuyer une demande aussi déraisonnable, décrédibilisait le Pasteur respecté jusque là, et le faisait passer pour un homme ayant perdu la tête.

L’histoire était abracadabrante et les fonctionnaires présents s’en seraient amusés si l’estimation — selon la Police — de la quantité d’enfants enrôlés n’était pas si conséquente. Laissant leurs impressions de côté, tous avaient pris l’affaire au sérieux puis annulé leurs rendez-vous. Ils avaient attaché leurs vestons et étaient sortis dehors. Rattrapés par le journaliste local, ils s’étaient tenus debout au bas des marches et avaient attendu de réceptionner le Pasteur de la Communauté du Bon Samaritain, ainsi que la petite bête curieuse en siège électrique et ses nombreux adeptes, des utopistes boutonneux en baskets et sac-à-dos.

Monsieur le Maire et le Pasteur allèrent à la rencontre l’un de l’autre. Tous les deux voulaient avoir l’air calme et détaché, mais en réalité, ils étaient très nerveux. Ils se saluèrent d’une poignée de main crispée et s’isolèrent un moment pour discuter. Bras croisés, Monsieur le Maire écoutait le ministre du Culte qui s’exprimait avec les mains et le sourire. Le regard tourné vers eux, personne ne bougeait ni ne parlait, et seuls s’entendaient de-ci de-là les conversations des talkies-walkies de la Police. L’aparté entre les deux hommes dura un long moment. Chaussette-rayée était lui aussi très nerveux, mais d’où il était placé, il voyait le dos statique du Maire et la figure sereine de son maître. À vue de museau, il lui semblait voir un dialogue équilibré. Tous les deux paraissaient s’exprimer chacun à leur tour, sans s’irriter ni vouloir imposer leurs idées.

Cela tranquillisa le petit animal, dépassé et chat-viré par l’ampleur et la tournure des événements. De tempérament discret, habitué à une vie de reclus et gêné de créer autant d’émules autour de lui, Chaussette-rayée tremblotait sous sa cape. Après un quart d’heure d’échanges intelligents, le Maire rejoignit ses collaborateurs pendant que le Pasteur montait sur les premières marches pour aviser la foule impatiente.

— Tout va bien ! rassura-t-il. Monsieur le Maire a proposé que mon épouse, moi-même et notre chat-thlète nous entretenions avec ces messieurs-dames de la municipalité afin de trouver une solution acceptable pour tous. L’affaire étant épineuse et compliquée, cela risque de durer un certain temps. C’est pourquoi je vous demanderai de retourner chez vous calmement et sans provoquer d’incident sur la route. De plus, je vous demande de ne pas entrer en conflit avec vos parents et ce, quelque soit leur position quant à la participation de Chaussette-rayée au biathlon. Je souhaite que vous soyez  à l’image de votre chère mascotte au comportement sage et discipliné. Pour ce qui est de la suite, nous vous tiendrons au courant dès que possible en souhaitant avoir trouvé un arrangement et un accord satisfaisant. Mes amis, nous ne lâchons rien, mais l’heure est aux arrangements. Mon épouse et moi, Chaussette-rayée et sa famille vous remercions de vous êtes mobilisés en aussi grand nombre et vous disons à très bientôt pour, nous l’espérons, une belle compétition !

CHAT-PITRE 18

Dans le bureau du Maire, tout le monde s’installa autour d’une immense table ovale. Chaussette-rayée était très impressionné par le décor de la pièce. Il y avait de jolies moulures dorées au plafond, une cheminée ancienne aux marbres magnifiques, des sièges capitonnés de grenat et une bonne odeur de cire.

Les employés municipaux avaient un visage grave. Ils lançaient des coups d’œil suspicieux au petit animal chat-amboulé et emmitouflé qui, malgré lui, occasionnait tout ce chat-ambardement.

— Bien ! s’exclama le Maire en déboutonnant sa veste. Cher Pasteur, veuillez expliquer à mes collaborateurs de quoi il retourne, afin que nous puissions trouver un arrangement et régler au plus vite cette affaire qui ne fait pas les miennes.

Sur cette demande, le maître de Chaussette-rayée relaya toute l’histoire depuis le début. Il parla du handicap de son chat, des moqueries et des méchancetés subies au quotidien, de la pétition pour le soustraire aux regards aseptisés et intolérants des voisins, et la découverte fortuite de ses talents sportifs. Bien entendu, pour ne choquer personne et ne pas faire dériver le débat dans un mysticisme dérangeant, le Pasteur se garda de parler de l’ange et des paroles de Dieu reçues en Esprit. Dogmatique, il exposa simplement les faits et insista sur les compétences EXTRA-ORDINAIRES de son chat-thlète. Dans l’élan, il répéta ce qu’il avait soutenu aux employés du Service des sports. À savoir que Chaussette-rayée serait une énorme plus-value pour la commune et pourrait augmenter la renommée de leur belle cité par-delà les frontières. Il appuya sur le fait qu’un tel chat ne pouvait rester dans l’ombre et devait venir à la lumière. Il reconnut cependant que la décision n’était pas simple, car sans précédent, et que certaines personnes ou associations militantes seraient scandalisées et pourraient s’insurger, mais il rajouta que le prix à payer serait moindre en comparaison des retombées économiques et commerciales sur l’agglomération… surtout si Chaussette-rayée remportait le premier prix.

Engoncé dans son costume, chacun écoutait doctement la plaidoirie du Pasteur, mais au fur et à mesure des révélations, les figures se liquéfiaient, blêmissaient ou bien se contractaient. Peu de sourires en vérité. Plusieurs fois, le Maire se racla la gorge et se gratta le cuir chevelu. Sa gêne était audible et perfectible. Il faut dire que l’histoire racontée par le Pasteur était surprenante. Dans sa position d’autorité de la Ville, le Maire était en très mauvaise posture. Il savait que sa décision diviserait ses concitoyens, mais qu’il devrait néanmoins trancher et faire au mieux pour ne pas perdre trop de suffrages et ne pas devenir la risée nationale. 

— Voilà ! dit le Pasteur en regardant son épouse qui approuvait ses dires en balançant la tête.

— Je n’ai rien de plus à ajouter, confia-t-elle en regardant chacun des collaborateurs assis. Mon époux vous a tout dit. La seule chose peut-être, serait de préciser que ce petit animal est un cadeau de Dieu destiné à bénir chacun d’entre vous.

Dieu ! 

Le mot était lâché.

Pourtant, autour de cette table de réunion où tout le monde était crispé, réfléchissait et pesait le pour et le contre en fonction des arguments développés, pas un n’avait envie d’entendre ce nom, banni de la sphère politique et sujet à controverse depuis des millénaires. Pas un ne souhaitait que Dieu s’introduise dans cet échange sérieux à la finalité des  plus délicates. Certains fusillèrent l’intervenante du regard pour avoir osé mélanger Dieu et les affaires publiques, d’autres montrèrent leur mécontentement par un rictus négatif. Le Maire lui, se racla encore la gorge avant de dire :

— Bon… bon… Serait-il possible de distinguer davantage ce soi-disant champion qui se cache sous sa cape ?

La tension était palpable. Beaucoup n’étaient pas très joyeux de voir l’infirmité de Chaussette-rayée et fronçaient déjà le nez. Lentement, sa maîtresse se leva et se pencha sur lui. Elle déposa un doux baiser sur le haut du crâne, puis dénuda ses frêles épaules. Pas un bruit ne s’entendait. À la vue de ce tronc dépourvu de membres, tous se figèrent et restèrent bouches closes. Exposé comme une bête de foire, Chaussette-rayée baissa le museau. Discernant le malaise, sa maîtresse mit fin au calvaire en recouvrant son dos frissonnant de la rassurante cape noire.

Sans heurts ni chat-mailleries, les pourparlers s’engagèrent. Sous les prunelles embarrassées de Chaussette-rayée, les deux parties discoururent et objectèrent en essayant de trouver le meilleur compromis. De part et d’autre, les raisonnements étaient tout à fait défendables et parfaitement acceptables. La séance se déroula en bonne intelligence, chacun comprenant qu’il avait beaucoup à perdre, mais aussi à gagner. Au fil du débat, Chaussette-rayée s’étonna même qu’il y ait finalement peu de contestations et quasiment pas de refus catégoriques.

Dans le calme et le respect, la discussion s’éternisa sur plusieurs heures jusqu’à ce que le Maire estime posséder suffisamment d’éléments pour étudier le dossier et délibérer en comité municipal. Il donna congé aux époux et à leur chat-thlète, puis les raccompagna au bas des marches. Avant de les laisser partir, il leur demanda de ne pas s’éloigner de leur téléphone et s’engagea pour une réponse avant la fin de journée. 

CHAT-PITRE 19

Après avoir disserté une bonne partie de l’après-midi, avoir appelé le Président du siège de la SPA et celui de l’Association Nationale du Handicap (A.N.H.), avoir joint le sous-préfet qui à son tour, avait contacté le préfet et, après avoir collecté un certain nombre d’avis différents ou similaires, puis noté les opinions de chacun, le Maire et son équipe arrêtèrent leur décision. Séance levée et éreintante, c’est chemises mouillées et fronts transpirants que tous se félicitèrent d’avoir choisi l’option la meilleure. Bien que satisfaits, ils rejoignirent leurs bureaux en cogitant sur les jours à venir. L’inquiétude était dans toutes les têtes, car tous savaient que de leur choix découlerait des dissensions et des oppositions. Leur discrète petite commune allait à coup sûr, faire la Une des journaux. Irrémédiablement, cela aurait un impact important au niveau national et peut-être… international.

En revanche, ils ignoraient si le retentissement serait bénéfique ou bien… catastrophique. C’était quitte ou double. Aucun ne pouvait présager de la suite ni de la portée des retombées, mais conjointement responsables, tous risquaient de perdre leur poste.

Il était environ 18 heures 30 quand le téléphone vibra dans la maison de Chaussette-rayée. Alors que fébriles, maîtres et félins patientaient à proximité de l’appareil, c’est madame qui décrocha.

— Allô ? C’est le Maire !

— Oui, Monsieur le Maire, nous attendions votre appel, dit-elle d’une petite voix.

— J’imagine… Ruumm… Ruumm…

À l’autre bout du fil, l’homme se raclait la gorge. Il tardait à donner la réponse.

— Le choix n’a pas été simple, précisa-t-il avant d’annoncer le résultat du délibéré.

— Oui, j’imagine… dit-elle à son tour en mettant le haut-parleur.

— Eh bien, on pourra dire que cette affaire m’aura donné du fil à retordre et quelques cheveux blancs supplémentaires, mais…

— Mais ?

— Mais vous avez su nous convaincre. En vertu de quoi, nous avons décidé de vous faire confiance et d’accéder à votre demande ! Qu’en dites-vous ?

Dans le salon, jaillirent des cris de joie et des miaulements d’allégresse. Chaussette rayée avait le cœur qui battait la chat-made, des ailes dans le dos et les prunelles brillantes.

— Bien sûr, tout n’est pas joué. Il va encore falloir que notre vedette passe les sélections avant de concourir. Mais bon, je ne m’en fais pas pour ça. Tel que vous me l’avez vendu, notre Chaussette-rayée va faire des exploits ! N’est-ce pas ?

— Oui, bien entendu ! s’esclaffait le Pasteur qui avait repris le combiné. Nous vous sommes reconnaissants pour ce pas de Foi !

— Comment ? De quel pas de Foi, parlez-vous ? Il ne s’agit là que de stratégie politique et de communication positive. Restons terre-à-terre voulez-vous. Ceci n’a absolument rien à voir avec votre Dieu.

Le Maire termina sa phrase d’un grand éclat de rire.

— Monsieur le maire, loin de moi l’idée de vous manquer de respect ou de faire du prosélytisme, répliqua le Pasteur en riant lui aussi. Ce n’est pas non plus une manière détournée de prêcher pour ma paroisse, mais ma famille et moi savons pertinemment que votre «  oui  » tient du miracle.

— Ah je vous l’accorde ! Ce «  oui  » était tellement improbable qu’on pourrait effectivement le nommer  » miracle  » !

— Vous voyez bien !

— Allons, allons… Ne me faites pas regretter ma décision et tenons-nous en là. Pour information, le Service des Sports attendra notre vedette dans deux jours à 7 h 45 précisément devant la piscine Grand-soleil. Ne soyez pas en retard. Bonne soirée à votre épouse et à vous-même.

— Merci encore et bonne soirée à vous aussi.

Il était tard. La nuit était tombée lorsqu’ils raccrochèrent le téléphone. Accompagnés de quelques pas de danse, quelques  » Hourras  » fusèrent encore. Puis, la maison reprit son calme et le couple de Pasteurs inscrivit au programme du lendemain de partager la bonne nouvelle aux enfants qui soutenaient leur mascotte. Pour se faciliter la tâche, ils l’annonceraient aux chefs de bandes qui diffuseraient l’information en deux temps trois mouvements. Les époux pressentaient que les enfants se réjouiraient et ils se réjouiraient avec eux. Cela leur mit du baume au cœur, mais en attendant ils préconisèrent sagesse et prudence. Ils se promirent de garder raison — même si rien dans cette aventure n’avait été raisonnable et que la main divine agissait puissamment — jusqu’à la fin des épreuves, de ne pas relâcher leurs efforts et leurs prières, et de bannir de leurs pensées les probables cris d’haros de ceux qui voudront s’opposer à Chaussette-rayée, et les possibles bâtons dans les roues des indignés qu’ils espéraient peu nombreux…

CHAT-PITRE 20

Dans la maison de Chaussette-rayée, tous s’étaient endormis avec le cœur en fête et s’étaient réveillés avec le même optimisme. Il était tôt ce matin là, lorsque le couple de Pasteurs composa son planning de journée :

— De 8 h 00 à 12 h –      Exercices d’étirement, massage et musculation pour le chat-thlète

— De 12 h 15 à 13 h –    Déjeuner en famille

 De 13 h 15 à 15 h –    Rencontre avec les jeunes et les enfants du quartier

 De 15 h 15 à 16 h –    Pause et sieste bien méritées

— De 16 h 15 à 18 h –    Prières

— De 18 h 15 à 19 h –    Briefing du lendemain, jour des sélections

— De 19 h 15 à 20 h –    Dîner en famille

— De 20 h 15 à 21 h –    Détente, jeux, activités diverses

— De 21 h 15 à 22 h –    Exercices d’étirement, massage et musculation pour le chat-thlète

— De 22 h 15 à 23 h –    Temps libre et préparation du sac de sport de Chaussette-rayée

— À partir de 23 h –      Entraînement nage et skate dans le jardin

Le planning fut consciencieusement tenu et tout se déroula parfaitement bien. Il y eut toutefois un imprévu. Les enfants informés par leurs meneurs, vinrent à pas feutrés et par petites grappes discrètes, encourager leur chat-ampion. Sans bruit, ils accrochèrent sur le muret des petits fanions estampillés  » Chaussette-rayée, notre mascotte « , » Chaussette-rayée, numéro 1 « ,  » Tous derrière Chaussette-rayée  » etc. Se cachant des regards malveillants des voisins acariâtres aux langues de vipère, les enfants posèrent aussi de modestes bouquets au pied du portillon, des dessins et des peluches d’animaux. La famille trouva même quelques paquets de croquettes et des boites de pâtée pour chats. Le couple de Pasteurs fut touché par toutes ces manifestations de soutien. Chaussette-rayée lui, en était tout retourné. Recevoir autant de marques d’affection réchauffait son cœur et multipliait son envie de se battre et de gagner le chat-llenge. Mais revers de la médaille à remporter… cela  augmentait la pression.

Eh oui !

Dorénavant, Chaussette-rayée n’était plus un animal à enfermer ou à noyer.

Dorénavant, c’était un chat-thlète sur lequel beaucoup fondaient leurs espoirs de victoire.

Dorénavant, sur ses frêles épaules reposait un succès communautaire.

Conscient de tout ce poids de confiance, Chaussette-rayée se jura de faire son maximum pour être sélectionné et monté sur le podium. Il ne pouvait décevoir tous ces gamins qui s’étaient associés à son combat, avaient bravé leurs parents, la société et les autorités au risque d’être moqués, rejetés à leur tour et sévèrement punis. Et puis, il y avait la municipalité. Le Maire et ses adjoints en tête de liste qui avaient tout misé sur lui au risque de se mettre à dos une partie de leurs concitoyens et plusieurs associations, et peut-être d’être la risée nationale… voire même plus.

C’était courageux ! C’était défiant et terriblement boostant !

Aujourd’hui, Chaussette-rayée était porte-drapeau d’une ville et de ses habitants. De ses compétences, rejailliraient la notoriété et la gloire, ou bien alors la honte et le scandale. Pour cette commune de Province, les lendemains qui chat-antent ou déchantent étaient désormais entre les pattes tant rêvées du malheureux chat qui, depuis des années se creusait le crâne pour comprendre pourquoi Dieu l’avait ainsi conçu. Malgré lui, l’affaire avait prit de l’ampleur et l’embarquait dans une mission qui le dépassait. Une mission plus grande que tous ses désirs de vie normale si ardemment souhaités.

Tard dans la nuit, fatigué par ses entraînements et couché dans son panier, Chaussette-rayée réfléchissait. En chat intelligent, grâce aux événements du moment, il saisit quelques pistes de réponses quant aux questions existentielles qui le taraudaient depuis des lustres. Il commença à comprendre et à accepter que son handicap n’avait rien d’une fatalité. Sa vie, sa physionomie, la famille qu’il avait et dans laquelle il était né, et même la ville où il habitait n’étaient en rien le fruit du hasard. Il se dit en lui-même que les voies de Dieu n’étaient effectivement pas ses voies, puis s’endormit en rêvant à la coupe du vainqueur.

CHAT-PITRE 21

Au matin des présélections, le réveil sonna à l’aube et en quelques minutes, un vent d’excitation s’empara de la maison. Paupières à peine ouvertes, l’affolement fut général. Dans un enchaînement d’entrechats, celui-là se déhan-chat et manqua de chat-virer lorsque celui-ci se dépé-chat et  trébu-chat dans le couloir. Quel chat-rivari autour des  préparatifs ! Au milieu de ce tourbillon de va-et-vient, les maîtres de Chaussette-rayée l’obligèrent à rester tranquille. Les prunelles en pas chat-ssés, observant l’agitation générale, le minet eut toutefois beaucoup de mal à rester zen et détendu.

Tous sur le pont à l’heure décrétée, on enfila le maillot du chat-thlète et on l’invita à s’installer sur son fauteuil. Ce jour-là, Chaussette-rayée ne s’enveloppa pas de sa longue cape noire, mais décida de se montrer tel que Dieu l’avait créé. Placé en arrière de sa famille, son tricot de sportif sur le dos, le lauréat sortit fièrement de la maison. Puis, comme il l’espérait, il retrouva ses supporters par-delà le muret. Et là ! Parmi les félins trépignant dans la fraîcheur du matin, au milieu des bouilles rigolardes des gamins, il distingua quelques figures enjouées d’adultes se ralliant à la cause.

Quel spectacle !

Comme ses maîtres, il s’attarda sur les banderoles dressées haut et flottant au vent léger. Sur plusieurs d’entre elles, on l’avait rebaptisé  » 100 pattes « . Le subtil jeu de mots fut apprécié de la mascotte. Se léchant les babines, il se délecta de chaque slogan.

 » L’épatant aux 100 pattes « .

 » 100 pattes numéro 1 « 

 » 100 pattes, notre chat-ampion ! « 

 » 100 pattes, le chat-patant « 

Il y avait même un stand installé sommairement. Sur les planches soutenues par deux tonneaux de bois, s’entassaient des hot-dogs fumants. Chaussette-rayée saliva et remua la truffe. Porté par cet engouement, malgré la pression ajoutée, lui que des méchants et fermés d’esprit considéraient comme un monstre, se sentit pousser des ailes. Fier et heureux, il étira son museau jusqu’à toucher ses oreilles puis sourit de toutes ses dents. Des voix lui firent tourner la tête. Instantanément, son museau se crispa et ses zygomatiques se relâchèrent. Sur la droite, à l’écart de la foule échauffée mais encore discrète, le héros du jour venait de repérer un petit groupe de réfractaires. En rang serré, eux aussi avaient fabriqué des bannières. Et tandis qu’ils les levaient en concurrence, à leur lecture le regard du minet s’obscurcit. À l’inverse des admirateurs déplacés en masse et bienveillants, les mots calligraphiés sur les bandes de tissu déployées étaient délibérément durs et sans concessions.

 » Ce chat est le déshonneur du quartier ! « 

 » Ce chat est une abomination ! « 

 » Renfermez cet animal ! « 

 » Honte à vous ! « 

Pourtant moins nombreux que son comité de soutien rassemblé devant la maison, Chaussette-rayée s’affligea de voir autant de détracteurs. Soudain, dans la grisaille du matin, des gyrophares et des bruits de moteurs. En voiture et à moto, la police dûment renseignée débarqua en renfort important. Immédiatement opérationnels, les agents encadrèrent la foule, tandis qu’un détachement de cinq hommes s’avança vers la famille du  » 100 pattes « . Avec douceur et courtoisie, le gradé expliqua qu’ils seraient escortés jusqu’au lieu des sélections, et que pour la bonne organisation, Chaussette-rayée devait rouler en tête du cortège. Personne ne fit d’objection et tous se soumirent aux autorités. De fait, à peine le muret dépassé, le héros du jour fut encerclé par quatre policiers au visage extrêmement sérieux, une arme sur la hanche. Protégé au plus près par les forces de l’ordre, semblable à une star du grand écran ou un haut fonctionnaire de l’état, Chaussette-rayée se laissa patronner, ses maîtres dans ses roues.

Sur le trajet, les réflexions fusaient : 

— Rentrez votre chat !

— Enfermez-le !

— C’est honteux !

— Ça ne se passera pas comme ça !

— Un tel animal ne devrait pas s’exposer !

Alors que sur ce chemin de croix, Chaussette-rayée oubliait les pas déterminés de ses admirateurs marchant en arrière, il croisa un nouveau groupe. Sur le bord de la route, une cinquantaine de membres de l’église du Bon Samaritain s’étaient postés. À leur arrivée, ils exultèrent et applaudirent maîtres et félins. À courte distance, ils leur scandèrent des versets bibliques de circonstance, les exhortant à persévérer malgré les difficultés et leur assurant que Dieu s’occupait de leurs ennemis.

 …en sorte que vous ne vous relâchiez point et que vous imitiez ceux qui, par la foi et la persévérance, héritent des promesses. (Hébreux 6.12)

…Car vous avez besoin de persévérance, afin qu’après avoir accompli la volonté de Dieu, vous obteniez ce qui vous est promis. (Hébreux 10.36)

Ces encouragements partagés avec Foi, verve et charité tombaient à point nommé. Ces mots donnaient à bon escient galvanisèrent toute la famille et atténuèrent la peine de Chaussette-rayée.

CHAT-PITRE 22

Le bruit qu’un chat démembré voulait se présenter aux sélections du biathlon avait traversé la ville à la vitesse d’un boulet de canon et répandu comme une traînée de poudre. De fait, le couple de pasteurs et ses minets s’étonnèrent de trouver des gens tout le long du parcours. Les uns s’étaient déplacés dans le quartier, les autres patientaient sur leurs paliers. Les uns étaient venus pour encourager la famille, les autres pour montrer leur désaccord. D’autres encore n’étaient que de simples curieux. Ni pour ni contre, ils avaient juste très envie de voir l’animal qui, depuis peu, alimentait les conversations de la commune. Malgré la présence policière, au passage de Chaussette-rayée, des grappes d’extrémistes le conspuèrent puis hurlèrent :

— Eh le chat-trop branlant, tu ressembles à une quille de bowling ! Viens donc par là, m’en faudrait une pour faire un Strike ! Bang !

Les plus caustiques mimèrent une quille se balançant et menaçant de chuter. La caricature était grotesque et les propos discriminatoires. Bien qu’offensé, le couple de pasteurs ne répondit pas aux attaques. Pacifistes, l’un et l’autre restèrent dignes quand les prunelles embuées, Chaussette-rayé se recroquevillait sur son siège.

— Eh le chat bancal, t’as pas le mal de mer quand t’es redressé sur l’arrière-train ?

— Eh l’minestropié, retourne dans ta corbeille au lieu de t’mesurer aux humains !

— Alors chat-valse ou bien chat se casse la gueule ? Hu ! Hu !

Raidissant leurs corps, les moqueurs tanguaient sur le trottoir. Ils parodiaient le matou obligé d’endurer leurs quolibets.

— Eh le demi-chat, retourne chez toi t’as oublié tes pattes à la maison ?

— Eh le matou en kit, quitte ton chat-riot ! Les souris dansent alors que toi tu roules ta boule !

— Eh, t’es pas un chaton, t’es un chat-tronc !

— Eh le béquillard !

Ils arrivèrent à 7 h 40 devant la piscine du Grand-Soleil, où attendaient déjà les trois employés du Service des sports et un journaliste local qui photographia Chaussette-rayée sous tous les angles. Mis au courant que les sélections pouvaient s’étaler et durer toute la journée, le Pasteur demanda aux suiveurs de retourner chez eux en ne rétorquant pas aux opposants. Triste de ne pouvoir être secondé par son épouse, une seule personne étant autorisé à assister Chaussette-rayée, il la pria de rentrer à la maison avec tous les matous. Le règlement était strict. Seul l’entraîneur ou un proche désigné par le compétiteur pouvait accéder au bassin. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle embrassa son mari puis donna un baiser d’encouragement à son minet tremblotant. À la suite, quelques sifflets de soutien accompagnèrent le duo qui s’engouffrait dans le hall de la piscine.

Le temps fut long pour les groupies qui ne partirent pas immédiatement mais restèrent encore un long moment devant les grilles de la piscine.

Heure après heure, les lauréats se succédèrent. Ils déployèrent leurs capacités dans l’eau et sur la piste de skate —  exceptionnellement fermée au public — mais rien ne filtra au niveau des performances et des résultats qui ne seraient dévoilés qu’ultérieurement. En fin d’après-midi, c’est éreintés et interrogatifs que Chaussette-rayée et son maître regagnèrent la maison. Le Pasteur fut dithyrambique à l’égard de son chat-thlète. Submergé de questions, il certifia à la famille que sa nage et son temps étaient très bons et que ses figures en planche avaient été parfaitement exécutées. Malgré un petit doute, tous furent optimistes et certains que c’était dans la poche. Le soir, il fallut débrancher le téléphone qui sonna sans interruption pour savoir les nouvelles. Préoccupée par les résultats, prévus pour le lendemain, la famille demanda à Dieu de leur accorder un sommeil doux et paisible. La supplique fut entendue. Tous bénéficièrent d’un endormissement rapide et d’une nuit sans réveils intempestifs.

CHAT-PITRE 23

Prévoyant que le Service des sports allait le joindre de bonne-heure, le Pasteur s’était levé aux aurores pour reconnecter son combiné à sa base. Dans la pénombre du salon, il avait pris son petit-déjeuner puis s’était plongé dans sa lecture quotidienne de la Bible. Ce matin-là, il eut du mal à se concentrer sur la Parole de Dieu. Son esprit étant fixé sur l’annonce du résultat, il ne parvint pas à méditer les Saintes Écritures ni à songer à autre chose.

— Allô…

Une seule sonnerie avait suffi pour qu’il décroche le téléphone.

— Allô… C’est le Service des sports.

C’était une voix d’homme.

— Oui, bonjour.

En une fraction de seconde, l’épouse du Pasteur l’avait rejoint. Agenouillée, paupières semi-baissées, elle avait prié à voix basse. S’en remettant au Dieu Souverain, elle l’avait assuré accepter la réponse de la Commune — fut-elle négative ou positive — avec paix et confiance.

— Bonjour Pasteur… Vous connaissez l’objet de mon appel, n’est-ce pas ?

— Oui… Bien sûr…

— Bon… Alors je vous épargnerai les palabres inutiles et j’en viendrai tout-de suite aux conclusions.

— Oui… Bien sûr, avait répondu le Pasteur incapable de pronostiquer quoi que ce soit. C’est mieux ainsi. Dites ce que vous avez à dire.

— Bon… Bon… Bon…

Il y eut un petit moment de silence. Nerveux, le Pasteur ravala sa salive quand son interlocuteur reprit :

— Bon… Bon… Bon… Eh bien, cher monsieur, vous avez effectivement un animal hors du commun. Ils nous a littéralement subjugués par ses prestations sur la piste de skate et nous a époustouflés par ses temps chronométrés dans le bassin, seulement…

Le suspens était à son comble. Le Pasteur retenait son souffle et son épouse priait sans s’arrêter.

— Seulement… nous voilà obligés de vous féliciter pour ces tests réussis avec brio et vous dire que Chaussette-rayée est bel et bien sélectionné pour le biathlon !

À l’autre bout du fil, le couple entendit des applaudissements nourris. Le service des sports était en liesse. Le Maire lui-même loua les compétences et les exploits du minet qui, oreilles dressées, comprit au rire de son maître qu’il avait gagné l’examen de passage. Soulagé, il leva ses prunelles en direction du plafond et rendit grâce au Très-Haut avant de l’interroger :  » Serai-je à la hauteur de leurs espérances ? « . Gratifié d’une chaleur douce et surnaturelle, Chaussette-rayée soupira d’aise. Il reposa sa tête sur le bord de son panier et observa ses maîtres claquant des mains puis exécutant une sorte de danse de la pluie burlesque au milieu du salon.

Ce fut une journée spéciale.

Après le repas du midi, les époux avait emmené leurs matous à l’église du Bon Samaritain. Une surprise les y attendait…

Après le coup de fil du Pasteur aux anciens de sa paroisse, le lieu de culte avait été décoré de traces de pattes de chats colorées. Sur les tables, étaient disposés des assiettes goût bœuf, légumes et poulet  » spécial félin « , ainsi que des écuelles d’eau fraîche et de lait. De jolis cartons à moustache notifiaient  » gourmandises à savourer sans modération « . L’ensemble de la chorale qui s’était préparée à l’éventualité de la célébration et avait enfilé de chats-toyantes aubes aux reflets prune, entonna des chants gospels sur l’estrade ornée de belles guirlandes à l’arrivée du chat-thlète et de sa famille. En chœur, les fidèles avaient repris les paroles des chants puis élevé des mains de reconnaissance. Tard dans la nuit, ils avaient continué de louer le Dieu fidèle à ses promesses et fait monter des prières de gratitude jusqu’à son Trône.

— Aujourd’hui c’est relâche Chaussette-rayée, l’avait prévenu son maître tandis que la fête battait son plein. Mais dans cinq jours, il te faudra être au meilleur de ta forme pour remporter la victoire. C’est pourquoi, dès demain matin les entraînements vont reprendre. En attendant, profite de ta soirée.

— Miaoui…

CHAT-PITRE 24

Désormais, sans plus se cacher des autres, Chaussette-rayée s’entraîna dès l’aurore. À l’heure où les sonneries des écoles retentissaient au loin, détracteurs et admirateurs pouvaient le voir évoluer dans la piscine. Les mauvais coucheurs n’étant pas des lève-tôt, seul le fan-club du chat-thète séchait les cours et se massait en arrière du muret. Et cependant que les jeunes sécurisaient les alentours et veillaient à la bonne tranquillité de leur mascotte, c’est le corps en position aérodynamique que le minet battait ses propres temps de traversée sur l’eau.

S’agissant de la planche à roulettes, ses admirateurs lui avaient préparé deux zones de skate pour qu’il s’exerce dans le terrain de glisse du quartier. Ils avaient nettoyé une zone de ciment plat sans trous ni bosses pour qu’il gagne encore de la vitesse, puis réhabilité une zone plus accidentée afin qu’il soit capable de vaincre les difficultés le jour J.

(Si vous voulez connaître la suite, il vous suffit de liker)

Histoire inspirée du témoignage de Nick Vujicic

By Christ’in

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